DERNIER RAYON
Tous les regards du CHU de Dijon se posaient sur la cheffe du service de médecine interne : les hommes la détaillaient, intrigués ; les femmes, elles, ne cachaient pas leur jalousie. À elle, fine et noire de regard, la blouse blanche seyait divinement. Elle coiffait ses cheveux en un chignon impeccablement roulé, que sa coiffe amidonnée semblait surmonter tel un trophée de hauteur supplémentaire. Ce nétait pas ses talons eux-mêmes ou la souplesse de sa démarche, mais le claquement feutré de ses escarpins qui, loin dagacer, mettait tout le monde daccord. Quarante-cinq ans tout au plus ? Bref, personne dans lhôpital ne connaissait avec certitude son âge réel. Même son nom, Claire Fauconnier, inspirait un mélange de respect et dappréhensionemployés comme patients évitaient les familiarités.
Les hommes, patients et collègues confondus, tentaient leur chance : douceurs, bouquets, invitations. Réponse systématique : un regard aussi tranchant quun scalpel. Immédiatement, les candidats se figeaient, leur hardiesse sévaporant séance tenante. Les rumeurs, elles, circulaient librement. Un amour malheureux, un mari disparu en mer (ou bien à la guerre ?), un enfant perdu Certains ajoutaient même quelle avalait des mouchoirs pour entretenir son air mélancolique. Mais nul ne savait ce qui tenait vraiment du vécu ou de la légende.
Ce quon savait, cest quelle vivait seule à Dijon, ninvitait personne chez elle, ne fréquentait personne. On ne pouvait pourtant pas la qualifier de harpie ni de dragon. Non, juste inatteignable.
Dans sa jeunesse, Claire avait aimé jusquà lasphyxie un camarade de promo, ce cher beau Franck Fauconnier. Sa passion dévouée avait vite lassé le tombeur qui, choyé des femmes, préféra une conquête moins envahissante. Depuis, plus personne navait franchi la barrière de son cœur.
Ce soir-là, elle sarrêta au poste des infirmières : « Sophie, passez-moi le dossier de Dubois, chambre 5. Je prépare son bon de sortie pour demain. » Dossier contre la poitrine, elle regagna son bureau.
« Voilà, lhomme va mieux. Maintenant, tout dépend de sa volonté et de ses ressources physiques Ma foi, on le reverra peut-être, ou pas », pensait-elle en remplissant le formulaire de sortie : examens, traitements, résultats de labo La routine.
Il restait une demi-heure à tenir avant la fin de garde.
Claire sortit, verrouilla la porte, mais hésita. Au bout du couloir, une femme, plongée dans une conversation téléphonique, lui tournait le dos. À travers la lumière du soir, Claire surprit quelques mots étranges : « Non, il n’est pas mort, plus vif que jamais ! Fâche-toi pas. Je lui ai dit Non, rien. Tu croyais vraiment qu’il navait rien compris ? On verra ça ce soir. » La femme rangea son téléphone, filant vers lescalier sans un regard.
Claire entra dans la chambre 5. À une autre occasion, voyant tant de lits vides, elle aurait sermonné sur le tabac, mais le dos noué d’un patient la fit taire.
M. Dubois Demain commença-t-elle, mais il se retourna, les yeux chargés dune peine muette. Elle perdit le fil.
Quelque chose ne va pas ? Claire sassit au bord du matelas, histoire de ne pas planer au-dessus de lui. Vous avez mal ? Des douleurs ?
Je Je peux rester à lhôpital ? Jai nulle part où aller, avoua-t-il dans un souffle.
Place prise, expliqua le voisin du fond, cheveux gris, sourire en coin. La femme du monsieur en a mené un autre. Sans cérémonie : Rideau, je men vais pour de bon. Elle la mis dehors, fissa !
Cest vrai ? demanda Claire dune voix basse.
« Évidemment, cétait delle que parlait la dame du couloircelle qui avait espéré la mort du mari à lhôpital, et vu la place déjà prise par un nouveau Jules », comprit-elle.
Michel Dubois, un solide cinquantenaire, cheveux poivre et sel, regard abîmé, demeurait, inerte, face à la fenêtre.
Claire détourna les yeux. Fin avril pointait, les bourgeons des arbres du parc hospitalier gonflés à craquer, prêts à craquer eux aussi. Mais du ciel plombé, on nattendait encore que flocons. Aucune lumière solaire là-dedans.
Vous navez vraiment nulle part où aller ? Des amis, des enfants ? demanda-t-elle en toute humanité.
Ils ont leur vie. Une nuit, deux, pas plus À mon âge, squatter, cest la honte. Je savais quelle en voyait un autre Je pensais quelle se lasserait.
Monsieur Dubois, rester quelques jours de plus ne changera rienet nos lits ne sont pas extensibles. Claire hésita, puis lança : Et si je vous prêtais une maison ? Jai un pavillon à une petite heure de Dijon, route tranquille, mais il vous faudra un peu dhuile de coude. Ça fait belle lurette que personne ny vit. Demain matin, je vous apporterai les clefs et les explications. Vous verrez, cest facile. Elle nattendit pas sa réponse pour sortir.
Sans blague ! lâcha le voisin, admiratif. Rigide, la cheffe mais en or. Tu vas pas refuser, Michel, ta chatte infidèle ne valait pas ça !
Le printemps décida enfin darriver : le vent céda la place au soleil. Un dimanche matin, Claire grimpa dans sa Peugeot et prit la direction du village.
La maison ? Transformation spectaculaire ! Les volets repeints bleu azur, le toit rafistolé, une marche neuve sur la terrasse. Elle coupa le contact, descendit et vit Michel Dubois sortir, torse nu sous son t-shirt et pieds nus. Du type défait de lhôpital, il ne restait rien. Épaules larges, mine bronzée, muscles timidement dessinés Bref, il respirait la forme olympique.
Bonjour, je viens prendre de vos nouvelles. Personne ne vous persécute, jespère ? demanda-t-elle sur le ton badin.
Cest pas les trois mamies un peu fatiguées qui vont me causer du tort ! Les Parisiens du coin ne sintéressent quà leur tondeuse, remarqua-t-il, encore surpris.
Lair de la campagne vous réussit. Et le boulot, alors ? ose-t-elle, plantée contre la voiture.
La retraite, cest du sérieux ! Jai quitté larmée, découvert que je savais surtout aligner des hommes en uniforme Jai fait le vigile, rien de passionnant. Mais ma pension tombe tous les mois, et je nai besoin de rien.
Montrez-moi un peu, ce logement ! finit par dire Claire, claquant la portière, savançant sur la terrasse.
Quelle cruche je fais ! sexclama Michel en se tapant le front. Émue par la surprise, pardon. Il ouvrit grand la porte et la laissa entrer.
Dans le salon, sur le parquet lessivé, sétiraient des tapis de grand-mère en patchwork, et la lumière jouait en ombre chinoise sur la toile. Deux pots de géraniums en fleur régnaient sur les rebords, et une vieille horloge murale battait la mesure dune ambiance douillette.
Cest Valentine, la voisine du bout du village, qui me les a donnés. Ça rend la maison plus vivante, non ? avoua Michel, pris la main dans le sac.
Et cette bonne odeur ? Claire leva les yeux.
Jai fait de la soupe dans le poêle, avec des patates. Ça vous tente ? Michel sagitait, son visage séclairant pour la première fois devant un sourire de Claire. Jai mis du temps à my faire. Jamais vécu à la campagne, moi. Les voisines mont appris, cétait souvent raté : cru, brûlé Désastre, expliqua-t-il, entre deux bruits de casseroles.
Claire fut tentée de sétirer jusquaux omoplates, tant la maison dégageait un cocon où flottaient encore des souvenirs denfance. Elle nétait pas revenue depuis le décès de sa mère. Impossible pour elle de vendre ce havre plein de passé et dodeurs. Dabord, il appartenait à ses grands-parents. Puis lété, sa mère le réanimait, ne gagnant Dijon que pour lhiver. Aujourdhui, tout ça nest plus quherbe fanée.
Elle se souvenait : la voiture bourrée de bocaux, de confiture, de champignons, ramenés en ville pour affronter lhiver. La maman Cétait une autre époque.
Dites, combien de temps pouvez-vous mhéberger sans souci ? coupa la voix de Michel.
Restez aussi longtemps que vous voulez. Je ny ai pas mis les pieds depuis presque dix ans. Je nosais pas. Je repasserai vous voir, si ça ne vous dérange pas. Vous avez su garder ici la chaleur de ma mère Je naurais jamais ce talent, ni même lenvie de jouer à la fermière, balbutia-t-elle en baissant les yeux.
Javais presque oublié, jai apporté des courses ! lança Claire, séchappant promptement.
Michel reprit son souffle. Première fois quil voyait Claire sans sa blouse et cette fichue coiffe. Sa robe légère la rajeunissait, quelques mèches folles glissaient de son chignon. Si simple, si abordable. Il considéra ses mains égratignées par la tâche, chuchota un âge respectable.
Elle repartit dans le soir tombant, laissant derrière elle le parfum discret de leau de toilette. Tout, dans la maison, semblait maintenant imprégné de Claire. Michel, lui, en perdit le sommeil. Il remercia presque son ex-femme. Paradoxe, quand tu nous tiens.
Deux mois plus tard, Claire revint : quelques courses, une nouvelle canne à pêche. En retour, Michel raconta quil avait redressé la clôture, et que même des voisines de villages alentours venaient solliciter ses talents de bricoleur, payant en lait, crème et œufs.
La maison, elle aussi, arborait fièrement ses rénovations, comme un papy qui bombe le torse en exhibant ses médailles : « Maintenant, jai un vrai maître, moi aussi ! »
Cet hiver, je vous régalerai de mes cornichons maison ! plaisanta Michel. Claire remarqua, un peu humiliée, que les rondeurs de Michel avaient fondu.
Le soleil rasait maintenant la cime de la forêt, inondant tout dune lumière orangée.
Bougez pas, fit Michel soudain. Il disparut aussitôt.
Claire erra dans la maison, troublée dy percevoir dautres odeurs, dautres traces. Ne voyant pas revenir Michel, elle sortit, longea le jardin et le trouva, assis, le dos contre la barrière.
Ivan ! Elle courut, tomba à genoux.
Elle tâta un pouls irrégulier, courut à la voiture chercher la trousse, revint sur ses pas pour un verre deau, et sactivait, robe virevoltante « Un petit coup dadrénaline ne serait pas de refus », pensa-t-elle, glissant un cachet sous la langue de Michel, le verre à la main.
Un quart dheure plus tard, Michel se releva, Claire le soutenant jusquau lit.
Coup de soleil Je voulais juste vous préparer des cornichons pour la route. Reste reste avec moi, osa-il enfin, la tutoyant.
Claire resta, partagée. Michel enfouit la tête sur ses genoux, étouffant un gémissement.
Le bonheur, cest comme ça : on le cherche, on lappelle, on craint quil ne se soit égaré. On apprend à vivre seul, sans trahison, sans peur des pertes. Et puis voilà quà un carrefour, nos routes se croisent, et lon continue à deux.
Lamour ? Il se mue aussi. Folie en jeunesse, douce chaleur en maturité ; à la fincomme le dernier rayon du soleilil réchauffe, doucement, sans bruit.