Le Dernier Rayon

LE DERNIER RAYON

La cheffe du service de médecine attirait inévitablement tous les regards : les hommes lobservaient avec un mélange dadmiration et de curiosité, les femmes, non sans une certaine jalousie, la scrutaient attentivement. Élancée, aux yeux noirs profonds, la blouse immaculée lui allait à merveille. Elle relevait toujours ses cheveux bruns en un élégant chignon, et sa coiffe, bien amidonnée, gagnait encore quelques centimètres grâce à cela. Peut-être était-ce ses talons parfaitement équilibrés ou sa démarche souple, mais on percevait à peine les cliquetis feutrés de ses pas dans les couloirs, jamais agaçants. Elle avait lair davoir quarante-cinq ans, mais personne à lhôpital ne connaissait vraiment son âge. Solène Vallot, intransigeante et dune rigueur implacable, imposait le respect à la fois à ses collègues et aux patients.

Parmi les hommes du service, nombreux étaient ceux qui essayaient de la séduire, linvitaient à dîner ou lui offraient des chocolats ou des bouquets de fleurs. Mais face à la froideur de son regard, tous se sentaient soudain pris de raideur et perdaient leurs moyens. Les rumeurs allaient bon train à son sujet : on racontait quelle avait connu une passion malheureuse, que son mari était mort, peut-être lors dune opération militaire en Afrique, peut-être en mer. Certains prétendaient même quelle avait perdu un enfant. Mais nul ne savait distinguer le vrai du faux, et les commérages allaient leur train.

Une chose était certaine cependant : Solène vivait seule. Jamais elle nautorisait quelquun à franchir la limite de sa vie intime. On ne pouvait pas dire quelle fût méchante ou tyrannique, mais elle restait inaccessible.

Dans sa jeunesse, elle avait perdu la tête pour un camarade de promotion, le séduisant Luc Vallot. Elle ne respirait littéralement que pour lui. Mais la force de son amour exclusif, sa passion dévorante, avaient fini par lagacer ; lélu de son cœur, adulé par toutes, sétait tourné vers une autre. Depuis lors, Solène navait jamais rouvert la porte de son cœur, par fidélité à cet amour ou par crainte dune nouvelle blessure.

Un soir, Solène sarrêta devant le poste des infirmières :
Claire, auriez-vous le dossier de Martin Dubois, chambre 5 ? Je voudrais préparer sa fiche de sortie pour demain.
Dossier sur le cœur, elle regagna son bureau.

« Eh bien, le Monsieur va mieux. Désormais, tout dépend de sa volonté de guérir et des ressources dont son corps dispose. Qui sait, sil prend soin de lui, je ne le reverrai peut-être pas de sitôt », pensait-elle en remplissant sur lordinateur la feuille standard, détaillant examens, prescriptions et analyses.

Il restait une demi-heure avant la fin de sa garde.
Solène ferma son bureau à clé et sarrêta net dans le couloir. Un peu plus loin, adossée à une fenêtre, une femme parlait à voix basse au téléphone :
Non… Non, il nest pas mort. Bien vivant, crois-moi ! Ne te fâche pas, jai tout expliqué Oui, évidemment quil sen doute ! On en reparle ce soir
La femme rangea son portable et séclipsa par lescalier sans regarder autour delle.

Solène entra dans la chambre n°5. En dautres circonstances, face aux lits vides, elle aurait lancé une remarque sur les dangers du tabac pour ceux qui filaient fumer. Mais elle aperçut alors la silhouette voûtée de Martin Dubois, tourné vers la fenêtre, et garda le silence.

Monsieur Dubois, demain commença-t-elle, mais en croisant le regard douloureux de lhomme, elle nacheva pas.

Quy a-t-il ? s’inquiéta-t-elle, sasseyant au bord du lit pour ne pas le dominer.
Je Vous ne pourriez pas me garder ? Je nai nulle part où aller, bafouilla-t-il.
Sa chambre est prise, cest sa femme Elle en a ramené un autre ! ma-t-elle dit, franchement : Cest fini, je me donne à un autre homme et lui resterai fidèle à jamais. Et notre pauvre Martin, dehors, ajouta le voisin de lit, un homme aux cheveux gris.
Est-ce vrai ? demanda Solène doucement.

« Cétait donc de lui que parlait la femme à la fenêtre Elle espérait la mort de son mari, et nayant pas obtenu ce quelle espérait, lui annonce que tout est fini. »

Martin Dubois, une carrure imposante, des tempes blanchies et le regard éteint, fixait la lumière grise de lextérieur.

Solène regarda également par la fenêtre. Avril finissait sa course, les bourgeons gonflés sapprêtaient à éclore, offrir bientôt à lhôpital le premier vert. Mais le ciel, encore dur et gris, promettait de possibles flocons point de soleil ce jour-là.

Vous navez vraiment où aller ? Pas damis ? Des enfants, peut-être ?
Ils ont leur vie, eux Une nuit, deux au plus, mais ensuite ? Jai trop honte de mincruster à mon âge. Je savais bien quelle voyait quelquun dautre. Je croyais que ça lui passerait

Monsieur Dubois, encore quelques jours ny changeront rien, et nous manquons de lits, dit Solène après un moment. Mais voilà ce que je vous propose ! Jai une maison à la campagne, à quatre-vingt kilomètres dici. La route est bonne. La bâtisse est en solide pierre, mais il faudra y mettre la main. Personne ny vit depuis longtemps. Demain matin, je vous apporterai les clés et vous expliquerai comment y aller. Elle se leva sans lui laisser le temps de protester et quitta la chambre avec détermination.

Eh bien, fit le voisin, admiratif. On la croyait froide, et la voilà la plus humaine de toutes. Nessaie pas de refuser, Martin. Ta chatte infidèle ne lui arrive pas aux chevilles !

La floraison du cerisier sétait déjà envolée. Le vent frais du printemps sétait effacé devant la douceur des jours qui suivirent. Par un dimanche matin, Solène prit sa vieille Peugeot et se mit en route pour la campagne, rendre visite à son protégé.

En découvrant la métamorphose de la maison, Solène en resta bouche bée. Les volets repeints dun bleu lumineux, la toiture rafistolée, une marche neuve solide à la place de la cassée sur le perron. Elle coupa le moteur dans la cour. Martin Dubois surgit pieds nus, jeans, T-shirt ; il navait plus rien du malade effacé dautrefois. Le teint hâlé, les bras raffermis, le visage ouvert, il paraissait tout simplement épanoui.

Bonjour, je passe vérifier que tout va bien, lança-t-elle en sortant et sappuyant à la portière, sourire timide.

Pas de souci ! Trois vieilles voisines ravies de me voir arriver et les résidents secondaires me laissent en paix, répondit-il, encore tout surpris.

Lair de la campagne semble vous réussir. Et le travail ? demanda-t-elle, gardant instinctivement ses distances.
Oh, vous savez, ce nétait rien Après larmée, jai compris que je ne savais rien faire dautre qualigner des soldats. Jai fait agent de sécurité rien à regretter. Jai une bonne retraite.

Alors, montrez-moi comment vous vous êtes installé, fit Solène en fermant la porte derrière elle.
Quelle tête, je vous jure ! Excusez-moi, cest lémotion, bafouilla Martin en ouvrant grande la porte.

Elle sarrêta sur le seuil : sur le parquet net, des tapis rustiques tissés main, la lumière dessine un motif mouvant sur le sol à travers le rideau de dentelle. Deux pots de géranium fleurissent à la fenêtre. Lhorloge ancienne, bien remontée, bat doucement la mesure du temps.

Cest Valentine, celle du bout du village, qui ma donné ces géraniums. Je trouvais que ça faisait plus chaleureux, balbutia Martin.

Et cette bonne odeur ? demanda-t-elle, levant les yeux vers lui.

Jai fait une soupe au chou sur le vieux poêle et quelques pommes de terre. Vous goûteriez ? Il sagita comme jamais devant elle, heureux de la voir sourire.
Jai eu du mal à my faire, dit-il depuis la cuisine. Je navais jamais vécu à la campagne Je ne savais rien faire. Les voisines mont tout appris.

Solène sentit la chaleur douillette de la pièce lenvahir, ce parfum denfance, de souvenirs de sa grand-mère Depuis la mort de sa mère, elle navait pas remis les pieds ici. Elle navait pu se résoudre à vendre la maison chargée de mémoire. Elle était héritée des grands-parents, puis lété, sa mère la faisait revivre jusquà la froideur de lhiver.

Elle se rappela les dimanches de départ, le coffre chargé de bocaux de cornichons, de confitures, de cèpes, repassant ensuite de longs mois à Paris à évoquer la douceur des vacances. Maman cela semblait appartenir à une autre vie.

Dites-moi, combien de temps puis-je rester ici ? risqua Martin, ramenant Solène à la réalité. Dites-le franchement, surtout.
Vivez ici quand bon vous semble. Cela fait presque dix ans que je ny suis pas retournée. Jen étais incapable. Jy repasserai vous voir, si vous voulez bien. Ici, cest comme du temps de ma mère : chaleureux et accueillant. Je ne saurais, ni ne voudrais vraiment, moccuper de la maison ou du jardin Elle baissa les yeux, gênée. Martin najouta mot, délicat.

Jai dailleurs apporté des provisions, jallais oublier, dit Solène en sortant du logis.

Martin souffla, la retrouvant sans sa blouse et son chignon dhabitude. Sa robe légère la rajeunissait, une mèche séchappait sur sa joue. Elle semblait soudain proche, presque accessible. Il baissa les yeux sur ses grandes mains marquées par le travail et sentit, avec un pincement attendri, le poids des années.

Elle repartit alors que la nuit tombait, laissant un discret parfum derrière elle dans la pièce. Quoi quil prenne en main, cette senteur de Solène flottait, troublant son esprit plus quil ne laurait cru possible. Il se surprit à remercier linfidélité de sa femme. Il ne dormit pas la nuit suivante, son cœur battant.

Deux mois plus tard, Solène revint avec quelques provisions et une nouvelle canne à pêche. Il avait réparé la barrière, et toutes les veuves du hameau venaient solliciter son aide contre du lait, de la crème ou quelques œufs

La maison, fière et habitée, semblait senfler de bonheur sous ses volets repeints, exhibant son propriétaire comme un galon.

Cet hiver, je vous régalerai de cornichons maison ! fanfaronna Martin, tandis que Solène remarquait quil avait retrouvé sa ligne, le ventre disparu. Elle éprouva une drôle de gêne sous son regard neuf.

Le soleil effleurait déjà la lisière de la forêt, inondant tout dorange avant la tombée du soir.

Un instant, jarrive ! Martin sortit soudain précipitamment.

Solène erra dans la maison. Lodeur vivifiante, les objets familiers, la réconfortèrent. Puis, trouvant le temps long, elle sortit et fit le tour du jardin. Elle découvrit Martin assis au pied de la clôture, le dos contre les planches.

Martin ! sécria-t-elle en courant vers lui.

Elle tâta son pouls, sélança vers la voiture pour la trousse de secours, revint avec un verre deau. Tout en courant, le bas de sa robe dansait autour de ses jambes fines. « Un coup de chaleur il faudrait une piqûre », pensa-t-elle. Elle revint en hâte, glissa un comprimé sous la langue du malade et le fit boire.

Quinze minutes plus tard, Martin se redressa, et Solène le ramena à lintérieur.
Ce nest rien, juste un coup de chaud, bafouilla-t-il, gêné. Je voulais vous préparer quelques bocaux à emporter… Restez, murmura-t-il soudain, tutoyant pour la première fois.

Solène demeura immobile, se demandant quoi répondre. Il posa la tête sur son ventre, murmurant douloureusement.

Le bonheur, cest ainsi. On lappelle, on le cherche, on sy habitue, souvent à la solitude aussi, préférant la sécurité à la peur de perdre ou dêtre trahi. Et puis un chemin croise soudain celui dun autre, et lon avance ensemble.

Et lamour ? Il revêt mille visages. Dabord fougueux, exclusif, jaloux dans la jeunesse ; avec lâge, il devient doux, apaisant, silencieux, tel le dernier rayon du soleil couchantSolène sentit la peur lenvahir tout à coup, puis, lentement, céder la place à une chaleur inconnue, à la fois douce et vibrante. Elle effleura les cheveux argentés de Martin, étonnée de la facilité avec laquelle ce simple contact dissipait des années de solitude. Le jardin respirait derrière les vitres ouvertes, apportant la promesse de lété. Un merle chanta sur la cloture, témoin invisible de quelque chose de neuf.

Elle pensa à sa mère, à Luc, à tout ce qui avait été perdu, et sentit que quelque chose, en elle, acceptait enfin de déposer les armes. Martin releva la tête sans quitter ses genoux. Dans la lumière du soir, le bleu du ciel se reflétait dans léclat tranquille de ses yeux. Il ny avait plus ni passé, ni peur, ni promesse ; seulement linstant présent, où battre ensemble suffisait.

Dehors, les cloches du village sonnèrent six heures. Solène, résolue, ouvrit la fenêtre à deux battants. Une brise légère fit gonfler les rideaux brodés. Elle sourit à Martin.

On pourrait dîner dehors, souffla-t-elle dune voix neuve.
Si tu le veux, tout est possible, répondit-il doucement.

Dans la quiétude de la campagne, ils dressèrent la table sous le vieux cerisier, partageant la soupe et le silence. La nuit tomba, étoilée, presque audacieuse. Solène leva son verre, les yeux brillants dun éclat que nul poste à lhôpital et nul amour passé navaient su lui donner.

À cette maison retrouvée et au dernier rayon, dit-elle simplement.

Martin croisa son regard. Un sourire passa entre eux, timide, puis confiant, comme si le monde entier chagrins, saisons, habitudes avait enfin choisi de tourner dans un sens plus lumineux.

Le bonheur, parfois, nest quun souffle, à saisir sans questions. Dans la fraîcheur mauve du soir, une autre histoire commençait sans échéance, ni promesse, mais offerte, enfin, à la lumière.

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