Le Dernier Rayon
Tout le monde prêtait attention à la cheffe du service de médecine interne : les hommes la regardaient, intrigués, les femmes ne cachaient pas leur jalousie. Il faut avouer quà elle, longue et aux yeux noirs, la blouse blanche allait à merveille. Ses cheveux bruns étaient relevés en chignon, sa coiffe parfaitement amidonnée lui donnait un peu plus de hauteur. Était-ce dû à ses talons bien choisis, ou à sa démarche feutrée, on ne lentendait presque pas dans les couloirs. Elle avait lair davoir quarante-cinq ans, mais personne à lhôpital ne savait réellement son âge. Claire Dubois, stricte et intransigeante, était crainte à la fois du personnel et des patients.
Certains hommes sessayaient à lui faire la cour, patients ou collègues, linvitant à sortir, apportant chocolats ou bouquets de pivoines. Mais dès quelle lançait son regard froid, ils restaient figés, muets. Les rumeurs couraient à son sujet ; on disait quelle avait connu un grand chagrin damour, que son mari était mort que ce soit en mission militaire ou en mer, ou encore quelle avait perdu un enfant Mais nul ne savait vraiment ce qui relevait du vrai et ce qui nétait que médisance.
Tout ce que lon savait, cest quelle vivait seule. Elle ne laissait personne entrer dans sa sphère intime, ne se liait damitié avec personne. Pourtant, on ne pouvait pas dire quelle était dure ou désagréable.
Dans sa jeunesse, elle était tombée éperdument amoureuse de son camarade de promo, le séduisant Adrien Dubois. Elle ne vivait que pour lui. Mais ce bel homme, grisé de lattention féminine, se lassait vite de lamour total de Claire. Il était parti, préférant une autre.
Depuis, Claire navait laissé personne approcher son cœur. Peut-être aimait-elle encore Adrien, peut-être avait-elle trop peur de souffrir à nouveau.
Un soir, elle sarrêta au poste dinfirmières.
Marie, tu peux me donner le dossier de Durand, chambre cinq ? Je prépare sa sortie pour demain.
Pressant le dossier contre elle, Claire regagna son bureau.
« Bon, ce monsieur est remis. Maintenant, tout dépendra de sa volonté, de ses ressources personnelles. Peut-être le reverrons-nous », pensait-elle en remplissant la lettre de sortie sur lordinateur examens réalisés, prescriptions, résultats de labo
Il restait trente minutes avant la fin de la journée quand elle verrouilla son bureau. Là, au bout du couloir, une femme au téléphone, murmurant près dune fenêtre. Dinstinct, Claire tendit loreille.
Non, il nest pas mort. Il va très bien. Ne ténerve pas. Je lui ai dit Mais comment ? Tu crois quil navait rien compris ? OK, on sen parle ce soir.
La femme rangea son portable et descendit lescalier sans regarder autour.
Claire entra dans la chambre cinq. Un autre jour, voir des lits vides laurait fait râler à propos du tabac, mais là, elle remarqua surtout le dos voûté dun homme, bras croisés, face à la fenêtre.
Monsieur Durand, demain commença-t-elle, interrompue en croisant son regard : il souffrait, ses yeux étaient éteints.
Ça ne va pas ? demanda-t-elle, sasseyant au bord du lit pour ne pas dominer la scène. Quelque chose vous fait souffrir ?
Je peux rester ? Je nai nulle part où aller lâcha-t-il, la voix brisée.
Il na vraiment plus de place ! Sa femme en a mis un autre à la maison ! Elle la dit « Fin de la comédie. Je pars avec un autre, et je lui serai fidèle jusquà la fin. » Et Sacha, dehors, terminé ! lança, du coin du lit, un patient aux tempes blanches.
Cest vrai ? demanda Claire à voix basse.
Elle comprit : cest bien de cet homme que parlait la femme au téléphone, espérant la mort de son mari. Tant qu’il était à lhôpital, elle avait déjà refait sa vie…
Jacques Durand, la cinquantaine bien tassée, cheveux gris coupés court, un air triste, restait à contempler lextérieur, sans mot dire, les poings serrés.
Claire jeta alors un œil par la fenêtre. Avril touchait à sa fin. Les bourgeons prenaient leur temps sur les branches nues du parc de lhôpital, prêts à laisser jaillir la jeune verdure. Le ciel, gris et froid, menaçait encore de neige, même si le printemps était presque là. Pas un rayon de soleil ce jour-là.
Vous navez vraiment nulle part où aller ? Et les amis ? Les enfants ? demanda-t-elle, bienveillante.
Ils ont leur vie Je peux dormir ici ou là deux jours, mais après ? À mon âge, je nirai pas squatter chez les autres. Je savais quelle voyait quelquun, jespérais juste que ça passerait
Jacques, quelques jours de répit ne changeraient rien ni pour vous ni pour les autres, et il faut libérer les lits Claire hésita, puis reprit, décidée : Écoutez. Jai une maison à la campagne, à quatre-vingts kilomètres de Lyon. La route est praticable. La maison tient debout, mais elle a besoin dun peu de travaux, faudrait y mettre la main Il ny a eu personne depuis longtemps. Demain matin, je vous amène les clés et les explications pour y aller elle se leva, sans lui laisser le choix.
Ah ben ça alors ! senthousiasma le voisin de chambre. Elle cache sacrément bien son jeu, la cheffe, tu devrais accepter, Jacques. Ta femme infidèle ne te mérite pas.
Le printemps avançait, les lilas avaient laissé la place aux rayons de soleil. Un dimanche matin, Claire monta dans sa Clio pour aller voir comment son ancien patient sen sortait.
Quelle surprise en découvrant la transformation de la maison ! Les volets repeints dun bleu pétant, la toiture réparée et une marche neuve sur le perron. Elle entra dans la cour puis coupa le moteur. Jacques sortit en t-shirt, jean, pieds nus. Beaucoup plus alerte, la mine bronzée, les épaules larges, il navait plus rien du patient fatigué.
Bonjour, je venais massurer que tout va bien. Ça va, personne ne vous dérange ? lança-t-elle en sappuyant contre la portière.
Personne ici pour ça. Trois vieilles dames du village sont simplement contentes quil y ait du passage. Les Parisiens en vacances sen fichent de moi, ajouta-t-il, un peu gêné.
Lair de la campagne vous réussit ! Et le boulot, alors ? demanda-t-elle, tout en restant près de la voiture.
Mon boulot bof, rien de passionnant. Après larmée, jai surtout travaillé comme agent de sécurité. Mais jai une bonne retraite, rien à regretter.
Montrez-moi donc comment vous avez aménagé, dit-elle finalement en sapprochant du perron.
Pris au dépourvu, Jacques passa devant pour ouvrir la porte et la laissa entrer.
Claire sarrêta sur le seuil, touchée par le soin quil avait apporté : des tapis tissés posés sur le parquet, la lumière du soleil dessinait des motifs mouvants à travers le voilage. Deux pots de géraniums sur le rebord de la fenêtre. Lhorloge ancienne battait calmement.
Cest Valentine au bout du village qui ma donné ces géraniums. Ça fait plus cosy, non ? demanda Jacques, pris sur le fait.
Et ça sent drôlement bon ! fit-elle en cherchant lorigine.
Je me suis lancé dans la soupe au feu de bois avec des pommes de terre. Vous voulez goûter ? lança-t-il, fébrile. Il rigolait, expliquant que la cuisine, au début, cétait une catastrophe, mais que les voisines lui avaient donné des astuces. Pas simple, la campagne, quand on ne connaît pas
Lambiance chaleureuse de la maison réveillait en Claire des souvenirs denfance chez sa grand-mère Elle ny était jamais revenue depuis la mort de sa mère. Impossible de vendre ce lieu chargé de mémoire. La maison appartenait à ses grands-parents, puis sa mère y passait les étés.
Elle se souvint de la voiture remplie de bocaux, cornichons, confitures, champignons, avant le retour en ville. Toute une époque.
Vous pouvez rester là autant que vous voulez Je ne suis pas revenue depuis presque dix ans, cétait trop dur. Je repasserai vous voir, si ça ne vous dérange pas. Avec vous, la maison retrouve lambiance dantan. Je ne veux plus jardiner ni bricoler ici, mais vous faites ça très bien, admit-elle, mal à laise, baissant les yeux, et Jacques ne fit aucun commentaire.
Mince, jai oublié, javais apporté des courses ! chuchota Claire avant de sortir.
Jacques souffla un grand coup en la regardant. Sans blouse ni coiffe, sa robe légère la rajeunissait, quelques mèches séchappaient de son chignon. Elle paraissait tellement différente, plus proche. Jacques jeta un œil à ses mains éraflées par le travail Il sentit soudain le poids de ses années.
Elle repartit dans le début du crépuscule, laissant derrière elle un parfum subtil qui imprégnait les murs. Même en attrapant un objet, Jacques avait limpression de percevoir Claire, et son cœur en fut tout troublé. Lui, il navait plus ressenti cela depuis si longtemps. Il pensa même, un peu honteux, que finalement il devait remercier son ex-femme.
Il passa la nuit à ressasser mille idées.
Deux mois plus tard, Claire revint, apportant courses et une nouvelle canne à pêche. Il avait redressé la clôture, et se vantait même que les dames des environs venaient le voir pour réparer une serrure ou un volet, le remerciant avec du lait, de la crème, des œufs
La maison paraissait fière de sa nouvelle vie, comme si elle voulait prouver à toutes les autres du village : Voilà, jai retrouvé un maître, moi aussi !
Cet hiver, je vous ferai découvrir mes cornichons en bocal ! riait Jacques.
Claire nota, non sans satisfaction, quil avait perdu son ventre, quil était plus mince, et fut gênée sous son regard.
Le soleil plongeait derrière la lisière de la forêt, teintant tout dune lumière orangée.
Je reviens, lança Jacques soudain, sortant de la cuisine.
Claire se promena. Elle constata que la maison avait pris les odeurs dun autre quotidien. Sur la terrasse, ne le voyant pas, elle partit vers le jardin et trouva Jacques assis par terre, adossé à la haie.
Jacques ! Elle se précipita, sagenouilla.
Son pouls était irrégulier. Elle courut jusquà la voiture pour la trousse de secours, puis retourna chercher un verre deau dans la maison, revenant aussitôt, la robe attachée à ses jambes nues. Une piqûre serait idéale, pensa-t-elle, mais passa un comprimé à Jacques, lui tendit leau.
Au bout dun bon quart dheure, il put se relever ; elle laida à entrer et à sinstaller sur le lit.
Jai dû trop rester au soleil Je voulais juste préparer des cornichons pour votre départ Reste, murmura-t-il, passant au tutoiement.
Claire hésita, debout devant lui. Jacques posa sa tête contre son ventre et soupira.
Le bonheur, tu sais, cest comme ça : tu lattends, tu le cherches, tu timagines quil sest perdu en chemin. Tu finis par apprendre à vivre seule, à ne plus espérer ni avoir peur de perdre encore. Et puis, un jour, tes routes croisent celle de quelquun, et tu décides de continuer ensemble.
Lamour aussi change. Au début, cest du feu, du tout ou rien. Avec lâge, il devient plus posé, plus doux, comme le dernier rayon du soleil couchantAprès, cest comme une braise qui couve, une douce chaleur. Claire resta là, sans bouger, acceptant le silence de la pièce, le poids léger de la tête de Jacques qui la retenait. Par la fenêtre, la dernière lueur du soleil dessinait une traînée dorée sur le parquet.
Tout à coup, elle se mit à rire doucement, dun rire libéré, presque oublié. Jacques releva la tête, linterrogea du regard.
Tu sais, dit-elle, je croyais avoir fermé à clé toutes les portes de ma vie. Mais tu as trouvé une fenêtre.
Ils demeurèrent là, à savourer le parfum de la terre, la tranquillité retrouvée, et la certitude humble davoir encore du temps. Du temps pour des petits riens, des cornichons à préparer, des volets à repeindre, des années à réapprendre.
À la radio posée sur le rebord de la fenêtre, la voix dun chanteur fredonnait un air dautrefois. Claire attrapa la main calleuse de Jacques, ferma les yeux. Dehors, un merle lançait son chant du soir ; dedans, dans le vieux couloir, lhorloge battait sans hâte. La nuit serait douce, emplie de promesses simples. Demain, il y aurait du travail, des rires peut-être, et linconnu mais plus jamais la solitude ancienne.
Et lorsque le dernier rayon disparut doucement derrière les arbres, Claire sut quil serait de retour. Maintenant, elle naurait plus peur dattendre.