Le dernier express de la nuit : Cinq fêtards turbulents, une contrôleuse inflexible et un mystérieux…

Journal de Claire, 18 avril

Hier soir, le froid parisien ma poussé à monter dans le dernier bus Noctilien de la ligne N32 à Porte de Champerret. Je me souviens encore de la chaleur moite qui sen échappait, comme un souffle de vapeur dans la nuit. À peine installée, cinq jeunes fêtards ont fait irruption dans le bus dans un fracas de rires, cognant leurs chaussures crottées partout sur les marches, les barres, et même sur nos pieds, à nous, les rares voyageurs solitaires réunis par ce bus de nuit.

Personne na osé dire un mot face à leur exubérance, encore portée par lalcool de la soirée, où chacun semblait vouloir dominer lautre avec des histoires plus osées les unes que les autres. Les blagues salaces volaient et leurs éclats de rire résonnaient, ponctués par des cognements de bouteilles de Kronenbourg tout au fond du bus.

Le moteur toussota, les portes sifflèrent et se refermèrent dun coup sec. Le bus sébranla, quittant doucement le quai, ses lumières clignotant légèrement. En tout, nous étions à peine une dizaine avec la contrôleuse, une femme à lunettes cerclées qui semblait avoir vécu mille tours de service. Elle sest levée, serrant son carnet de tickets, et sest dirigée vers la bande dadolescents.

Les jeunes, le ticket sil vous plaît, a-t-elle lancé dun ton las.

Lun deux a lâché un rot sonore : Jai un pass Navigo.

Moi aussi ! a surenchéri un deuxième.

Pareil pour moi ! a renchéri le dernier, à peine sorti de ladolescence et arborant un duvet naissant.

Une assurance de façade : ils criaient plus fort les uns que les autres, défiant la contrôleuse.

Présentez-les, vos pass, a-t-elle répondu sans sattarder.

Dabord, montrez-nous le vôtre ! a lancé le plus costaud, faussement menaçant.

Je travaille ici, jeune homme, déclara la contrôleuse sans un battement de cil.

Moi, je suis électricien ! Je dois aussi payer pour la lumière à ce compte-là ? a répliqué lautre, la bière dégoulinant sur son blouson en répandant une forte odeur aigre.

Soit vous payez, soit vous descendez, reprit-elle, implacable.

Sur ces mots, le bus sarrêta comme sur commande. Tous les autres passagers sont descendus, nous abandonnant face à la troupe de jeunes. Lun, bombant le torse, lança encore :

On ta dit quon avait des pass, madame.

La contrôleuse lança au chauffeur : Yves, direction dépôt !

Oui, Madame, direction le dépôt ! se moquèrent les fêtards, en chialant de rire.

Le bus fit demi-tour, et lambiance retomba un instant. Lun des jeunes, soudain sérieux, demanda :

Comment on peut tourner comme ça sil y a des fils au-dessus ? Ça marche pas, non ?

Personne ne lui répondit vraiment, chacun haussant les épaules, trop excité ou indifférent à la mécanique.

Le véhicule prenait de la vitesse, filant sans marquer darrêt. Les lumières faiblissaient, puis plusieurs séteignirent pour ne laisser que les lampadaires égrener leurs halos sur les sièges vides. La contrôleuse sétait assise sans plus un mot, le regard perdu devant.

Les arrêts ne venaient plus, le périph et la ville séloignaient, et le car avançait maintenant sur une route sombre. Les téléphones des jeunes cherchaient désespérément du réseau, affichant un « pas de signal » obstiné. Linquiétude remplaçait lentement linsouciance.

Lun osa sapprocher de la contrôleuse et tenta la menace :

Madame, vous savez où je bosse ? Si je viens pas au boulot demain, vous naurez plus de retraite, cest évident !

À ces mots, même les phares du bus séteignirent.

Laissez-nous descendre, je dois réviser pour le bac, sanglota le plus jeune, la voix presque cassée.

La tension montait ; les jeunes tentaient alors de forcer les portes, de casser les vitres avec des canettes vides rien ny fit. Puis vinrent les promesses, les offres dargent.

Voilà, prenez tout, gardez la monnaie, mais ramenez-nous à Paris, je vous en supplie !

La contrôleuse ne bougeait toujours pas. Leur panique grossissait, leurs voix se brisaient de plus en plus. Enfin, le bus ralentit au bord dun vaste étang à la lisière de la forêt. Les larmes coulaient sur les joues du garçon au duvet blond.

Louise, tu saurais conduire ce truc, toi ? On pourrait peut-être hasarda un des garçons, mais Louise, livide, hocha la tête, impuissante.

La contrôleuse ouvrit silencieusement la porte avant, avant de disparaître dans la lumière blanchâtre de la lune. Son ombre bougea vers la cabine du chauffeur, puis elle revint, un objet long à la main.

Les jeunes simaginaient déjà condamnés.

Ça y est, on est fichus, sanglotait lélectricien.

La lumière du bus se ralluma dun coup, et la contrôleuse revint, posant un seau et des balais devant le groupe hébété.

Quand vous aurez lavé les murs, je vous donnerai des chiffons pour les sièges et le sol. Ensuite, seulement, vous rentrerez ! Des questions ?

Tous répondirent dun hochement de tête résigné.

La nuit se fit longue. Ils se sont répartis les tâches, deux allaient chercher de leau, un changeait les torchons, les autres vidaient les seaux dans un immense bassin apparu de nulle part. Il semblait que ce bus nen était pas à son premier arrêt ici.

Au lever du jour, tout brillait. Même les vitres étincelaient comme jamais. Les cinq nettoyaient en silence, ayant perdu toute arrogance, jusquà la dernière trace de fatigue. Quand le travail fut terminé, la contrôleuse composta leurs billets. Le bus reprit la route en direction de Paris, déposant les noctambules défaits, un à un, à chaque arrêt. Puis, la machine repartit, prête à vivre une nouvelle journée et à accueillir de nouveaux passagers.

Je noublierai jamais cette nuit ni la leçon.

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