Le dernier été à la maison : Vladimir revient au village familial sous le soleil brûlant, franchit l…

Le dernier été à la maison

Vincent arriva un mercredi, pile au moment où le soleil tapait assez fort pour faire crépiter les tuiles du toit. Le portail sétait effondré il y a trois ans, alors il lenjamba dun pas agile et sarrêta devant le perron. Trois marches : la première était pourrie jusquà los. Il testa la deuxième du pied, doutant si elle tiendrait, puis grimpa prudemment.

À lintérieur, ça sentait le renfermé et légèrement la souris. Une couche régulière de poussière sétait installée sur les appuis de fenêtre, et une toile daraignée reliait la poutre au vieux buffet du salon. Vincent ouvrit une fenêtre, tirant fort sur le cadre grinçant. Un air chaud et piquant dorties et de foin sec du jardin sinvita dans la pièce. Il fit le tour des quatre chambres, dressant mentalement la liste des réjouissances : laver les sols, inspecter la cheminée, réparer la conduite deau dans la cuisine dété, jeter tout ce qui sentait le moisi. Puis appeler Antoine, maman, les neveux. Leur dire : venez en août, on passera le mois ici, comme avant.

Avant, cétait vingt-cinq ans plus tôt. Papa vivait encore et chaque été, ça bourdonnait denfants, dodeurs de confiture en train de cuire dans la bassine en cuivre, de gamins qui puisaient leau du puits à grands seaux et de lectures à tue-tête sur la véranda. Puis papa était parti, maman sétait installée à Lyon chez le petit dernier et la maison était restée fermée, presque oubliée. Vincent passait une fois lan, histoire de vérifier que tout tenait encore debout, puis repartait. Mais ce printemps, une fissure sétait ouverte quelque part en lui : il fallait essayer de rallumer tout ça. Au moins une fois.

La première semaine, il joua les bricoleurs solitaires : déboucha la cheminée, remplaça deux lattes du perron, astiqua les vitres. Un aller-retour à la supérette du bourg pour acheter peinture et ciment, quelques palabres avec lélectricien du coin pour linstallation… Le président du comité de village, croisé devant la boulangerie, secoua la tête avec un sourire goguenard :

Mais enfin, Vincent, tu comptes investir là-dedans ? Elle va finir en vente cette ruine, non ?

Vincent répliqua, lapidaire :

Pas avant lautomne, puis repartit.

Antoine arriva le premier, samedi soir, en compagnie de sa femme et de leurs deux enfants. À peine sorti de la voiture, il promena un regard sceptique sur la cour.

Tu nimagines quand même pas quon va tenir ici tout un mois ?

Trois semaines ! corrigea Vincent. Les enfants dehors, de lair pur, ça ne fera de mal à personne.

Il ny a même pas de douche.

Il y a le cabanon. Je le chauffe ce soir.

Les enfants un garçon de onze ans, une fille de huit trainaient déjà des pieds vers la balançoire que Vincent avait rafistolée dans le vieux chêne. La femme dAntoine, Camille, fila sans un mot vers la cuisine, un sac de victuailles sous le bras. Vincent laida à décharger la voiture. Son frère grommela mais ne trouva rien à redire.

Le lundi suivant, ce fut maman. Le voisin la déposa en voiture ; elle entra dans la maison, demeura un instant immobile dans le salon et soupira.

Cest bien plus petit que dans mes souvenirs

Maman, ça fait trente ans que tes pas venue.

Trente-deux, rectifia-t-elle.

Elle passa en cuisine, effleura le plan de travail.

Ici, on a toujours eu froid. Ton père avait promis de mettre le chauffage, ça na jamais été fait.

Vincent reconnut, dans sa voix, moins de nostalgie que de lassitude. Il lui servit un thé, la fit asseoir sur la véranda. Sa mère contemplait le jardin et déroulait les souvenirs : la corvée de seaux deau, la lessive qui brisait le dos, les cancans au portail. Vincent lécoutait et comprit que cette maison nétait pas pour elle un nid, mais une vieille cicatrice.

Le soir, maman partie se coucher, Vincent et Antoine sinstallèrent près du feu de camp. Les enfants dormaient déjà et Camille lisait à la lueur dune bougie (lélectricité ne fonctionnait encore que dun côté de la maison).

Tu fais vraiment tout ça pour nous rassembler ? demanda Antoine devant les flammes.

Jai envie, oui.

Pourtant, on se voit pour Noël, pour Pâques.

Ce nest pas pareil.

Antoine eut un sourire en coin.

Tes resté un sentimental, toi. Tu penses que trois semaines à la campagne et hop ! on redevient soudés ?

Je ne sais pas Je voulais essayer.

Son frère haussa les épaules, puis, plus doux :

Je suis content que tu aies lancé cette idée. Mais nespère pas de miracle.

Vincent nespérait aucun miracle. Seulement un peu despoir.

Les jours suivants, la famille sactiva. Vincent réparait la barrière, Antoine cloua quelques tuiles sur lappentis. Le garçon, Martin, sennuyait ferme, jusquà ce quil déniche de vieilles cannes à pêche dans le grenier et disparaisse tous les jours vers la rivière. La petite, Manon, aida mamie à désherber les plates-bandes que Vincent avait vaguement improvisées devant le mur sud.

Un après-midi de peinture familiale sur la véranda, Camille sesclaffa soudain.

On se croirait dans une communauté utopique, tiens !

Les communautés, au moins, ont un plan, maugréa Antoine, mais il souriait enfin.

Vincent remarqua que la tension se déliait, subtilement. Le soir, tout le monde dînait sur la véranda, autour de la longue table. Maman cuisinait sa spécialité de soupe, Camille sortait de la tarte au fromage blanc du village, les conversations tournaient autour du bric-à-brac quotidien : où trouver une moustiquaire, faut-il tondre sous les fenêtres, la pompe marche-t-elle enfin ?

Un soir pourtant, alors que les enfants étaient couchés, maman lâcha soudain :

Votre père voulait vendre la maison. Lannée avant sa mort.

Vincent faillit lâcher sa tasse. Antoine fronça les sourcils.

Pourquoi ?

Il en avait marre. « Une maison, cest un boulet », quil disait. Il voulait prendre un appartement en ville, à deux pas de lhôpital. Je nai pas voulu. Je disais que cétait notre bien de famille. On sest fâchés. Il na jamais vendu, et il est parti avant davoir eu la paix.

Vincent reposa sa tasse.

Tu ten veux ?

Je ne sais pas. Je suis juste tellement fatiguée de ce lieu. Il me rappelle que jai eu gain de cause mais quil na pas eu le temps de profiter du sien.

Antoine sappuya contre le dossier de sa chaise.

Tu ne nous avais jamais raconté ça.

Vous ne mavez jamais demandé.

Vincent regarda sa mère, courbée, ses mains abîmées. À cet instant, il admit que pour elle, la maison nétait pas un trésor, mais un poids.

On aurait peut-être dû la vendre, murmura-t-il.

Peut-être, admit-elle. Mais vous, vous avez grandi ici. Ça nest pas rien.

Ça signifie quoi, maman ?

Elle leva vers lui un regard triste.

Ça signifie que vous vous souvenez de ce que vous étiez. Avant que la vie ne nous sépare.

Il mit du temps à y croire. Mais le lendemain, à la rivière, quand Antoine entoura Martin de son bras après la prise dune perchette, Vincent vit son frère rire franchement, sans fatigue. Et le soir, en écoutant maman raconter à Manon comment elle avait appris à lire à leur père sur la même véranda, il trouva dans la voix de sa mère autre chose que de la douleur. Une forme de paix, peut-être.

Le départ fut fixé au dimanche. La veille, Vincent alluma le cabanon à la suédoise, tout le monde y passa, puis ils prirent le thé sur la véranda. Martin demanda si on reviendrait lété suivant. Antoine échangea un regard avec Vincent, mais garda le silence.

Le matin, les bagages bouclés, Vincent aida sa mère à monter en voiture. Elle le serra fort.

Merci davoir insisté.

Javais imaginé mieux.

Il y avait du bon. À notre façon.

Antoine lui donna une tape amicale.

Vends si ça te chante. Je ny vois pas dinconvénient.

On verra.

La voiture séloigna, emportant avec elle un nuage de poussière. Vincent repassa lentement dans la maison, ramassa la vaisselle, sortit les dernières poubelles. Il referma les fenêtres, tourna les clés dans la serrure. Un cadenas antique, lourd et rouillé, déniché dans la remise, trouva sa place sur le portail.

Devant la grille, Vincent admira la maison. Toit réparé, perron solide, fenêtres éclatantes de propreté. Ça avait presque lair vivant, tout ça. Mais il savait que cétait du bluff. Une maison vit tant quil y a du monde sous son toit. Trois semaines, elle avait vécu. Peut-être que ça suffirait.

Il monta en voiture et sengagea sur la petite route badigeonnée de nids-de-poule. Un dernier coup dœil dans le rétro : le toit disparu derrière la haie. Vincent roulait lentement, pensant quà lautomne il appellerait peut-être une agence. Mais pour linstant il garderait le souvenir deux tous, à table, maman riant dune blague dAntoine, Martin brandissant son poisson.

La maison avait rempli son contrat : elle les avait réunis. Cétait, finalement, tout ce quil lui demandait pour pouvoir la laisser partir sans tristesse.

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