La prescription nest pas atteinte
Madame, avez-vous seulement idée de qui je suis ?
Geneviève Laurencin ne leva pas les yeux aussitôt. Elle termina dannoter soigneusement son registre, posa le point final, puis seulement daigna regarder la jeune femme qui se tenait devant sa guérite.
La visiteuse, la trentaine élégante, trentecinq ans à peine, portait des cheveux blonds impeccablement brushés, parfumée à lextrême, à en faire piquer les narines de Geneviève. Son manteau, beige, était manifestement en cachemire, et le sac à la pliure du coude valait sans doute plus dun semestre du salaire de Geneviève Laurencin.
Je vous écoute, répondit Geneviève dune voix égale.
Alors pourquoi nouvrez-vous pas ? Cela fait déjà trois minutes que jattends.
Vous navez pas de badge, fit remarquer Geneviève. Je lai déjà expliqué à votre chauffeur lorsquil a téléphoné. Il faut faire la demande de badge à lavance.
Mon mari loue la moitié du huitième étage ici ! La société Bleu Azur Distribution. Vous vous rendez compte au moins ?
Je comprends, hocha Geneviève. Mais il ny a pas de badge à votre nom. Appelez votre mari, quil descende ou nous téléphone, et on réglera ça en deux minutes.
Je nai pas à appeler qui que ce soit ! Je suis lépouse du locataire, vous devez me laisser passer !
Geneviève ne montra ni colère ni contrariété. Elle la contemplait sans animosité, ainsi quon observe un phénomène récurrent, vaguement usant.
Le règlement sapplique à tout le monde, énonça-t-elle paisiblement.
La jeune femme avança dun pas, pencha légèrement la tête vers Geneviève et souffla, distinctement :
Écoutez bien, mamie. Derrière votre petite vitre, vous touchez vos miettes et vous croyez pouvoir me dicter ce que je dois faire ? À MOI ? Appelez qui il faut et ouvrez ce fichu portique, sinon je moccuperai de vous faire sortir dici pour de bon.
Geneviève attendit un souffle.
Très bien, fit-elle calmement, en prenant le combiné du téléphone.
Le port altier, la jeune femme jubilait déjà.
Geneviève composa un numéro, attendit, puis articula posément :
Monsieur Antoine Chassigny, poste accueil, bonjour. Nous avons ici une dame sans badge, qui affirme être lépouse de Monsieur Thomas Leroux, huitième. Oui, je reste en ligne.
Elle déposa le téléphone et revint à son registre, imperturbable.
On va attendre longtemps ? simpatienta la jeune femme.
Dès quon me donne le feu vert.
La dame renifla, sortit son smartphone et pianota, visiblement indignée par lattente. Deux minutes plus tard, des pas résonnèrent du côté des ascenseurs, et un homme surgit, grand, costume impeccable, tracé dun pli dinquiétude sur le visage.
Simone murmura-t-il. Quel est le problème ?
Ta vigile refuse de me laisser entrer.
Cest la procédure, jai dit dappeler plus tôt
Tu crois quand même pas que je vais prévenir avant de venir voir mon propre mari au bureau ?
Lhomme croisa le regard de Geneviève. Elle resta implacable.
Bonjour, dit-il alors. Cest effectivement mon épouse, Simone Leroux. Je vous prie déditer un badge provisoire.
Avec plaisir, répondit Geneviève en affichant le formulaire à lécran.
Pendant quelle rentrait les informations, Simone Leroux sétait écartée et téléphonait, le visage fermé, un pied impatient en arrière.
Au moment de franchir le portique, elle lança, sans sadresser à personne :
Cest ridicule.
Son mari la suivit, évitant le regard de la vigile.
Geneviève les observa séloigner, ferma le registre et se versa un reste de thé tiède, tiré de son thermos. Elle songea. Pas à Simone Leroux, non. Mais au fait que le patronyme Leroux nétait pas revenu dans ce bâtiment par hasard, et quelle aurait dû sy attendre.
Thomas Leroux.
Geneviève Laurencin ferma les yeux lespace dun souffle.
Vingt-deux ans. Le temps passe, les gens changent, fondent des familles, président des bureaux au huitième étage. Mais certaines lignes ne bougent jamais. Ça, elle en était sûre.
La tour de bureaux Le Panorama sélevait sur la place de lEurope, à Lyon, depuis huit ans. Façade de verre grisée, marches de granit, parking surveillé, café au rez-de-chaussée où le croque-monsieur coûtait six euros. Tout y était, aligné. Vingt-quatre locataires, de petites études de notaires à des entreprises de négoce bien installées. Bleu Azur Distribution occupait presque tout le huitième, régleur rigoureux de ses loyers, client-model du gestionnaire.
Geneviève savait tout cela : elle avait lu chaque bail, chaque avenant, chaque compte-rendu. Plus par automatisme quautre chose.
Cela faisait sept mois quelle gardait le poste de sécurité.
Ses collègues lappréciaient, la traitant avec la douce condescendance accordée aux dames dun certain âge venues compléter la retraite. Ils laidaient avec le logiciel, partageaient brioches et conseils, la relayaient parfois sans historiettes. Elle accueillait leur attention avec gratitude, sans rien détromper.
Le gestionnaire du centre, Antoine Chassigny, cinquante-deux ans, une pointe dagitation dans la gestuelle, sen tirait honorablement : décisions justes, pression raisonnable, voix basse. Geneviève lobservait avec une curiosité sincère. Il lui plaisait.
Personne, ici, ne savait que Geneviève Laurencin était lunique propriétaire de la société qui possédait cet immeuble. Et ce nétait pas le seul mais passons.
Geneviève avait pris la décision doccuper la guérite en octobre, après une discussion avec sa fille.
Maman, tu ne comprends pas ce qui se passe sur le terrain, lui avait dit cette dernière. Directrice financière dune des sociétés de Geneviève, elle avait la parole franche, ce quelle appréciait. Tu gères den haut mais tu ne vois pas les gens quand ils croient navoir aucun témoin.
Geneviève sétait tue. Puis, doucement, avait demandé :
Tu crois que jignore ce que valent les hommes ?
Je crois que tu ne les as plus côtoyés daussi près depuis longtemps.
Sa fille avait raison. Elle le reconnut, comme toujours face à lévidence.
Ces sept mois lui en avaient appris beaucoup. Elle avait observé les locataires saluer ou ignorer les femmes de ménage ; vu ceux qui souriaient aux vigiles et ceux qui les contournaient comme du mobilier ; perçu toutes ces petites cruautés mais aussi tous ces petits gestes de bonté qui, en somme, composent les jours.
Et voilà que resurgissait Simone Leroux.
Geneviève nétait pas femme à agir dans la précipitation. Elle saccorda une semaine de patience.
Durant ce délai, Simone reparut deux fois. Elle tenta encore un passage sans prévenir, et expliqua longuement à Damien, le jeune vigile, quelle avait fait les démarches en ligne et ne comprenait pas pourquoi le portique refusait encore. Sauf que, cette fois, elle avait oublié sa carte à la maison. Damien resta courtois, la voix de Simone monta. Finalement, le mari descendit. Geneviève suivait la scène sur un autre moniteur, feignant lindifférence.
La seconde fois, ce fut un vendredi soir, alors que madame Lucienne lessivait le parquet devant les ascenseurs. Simone traversa le sol mouillé ; madame Lucienne lui lança quil fallait patienter, Simone répondit quelque chose, Geneviève ne saisit pas, mais elle lut la tristesse sur le visage de Lucienne après coup.
Madame Lucienne travaillait là depuis six ans, soixante-trois printemps, petit-fils à élever, jamais une plainte.
La semaine d’observation achevée, ce fut à la maison, assise devant une pile de documents, que Geneviève prit sa décision.
Elle appela Antoine Chassigny.
Bonsoir, Antoine, désolée pour lheure. Pourriez-vous venir une heure en avance demain ?
Geneviève ? Signe détonnement dans la voix. Bien sûr. Tout va bien ?
Tout va bien. Jai un dossier à évoquer avec vous.
Je serai là à huit heures.
Cette nuit-là, elle dormit franchement. Pourtant, juste avant de sombrer, elle contempla longuement le plafond, pensant que vingt-deux ans, certes, cest bien long, mais que certaines dettes nont pas de prescription. Pas juridique, mais humaine.
Le lundi, huit heures, elle monta au bureau du gestionnaire.
Chassigny attendait, mi-poli mi-intrigué. Il imaginait certainement un motif daménagement dhoraires ou une revendication de service. Prêt à toute hypothèse sauf celle qui suivit.
Geneviève posa devant lui une fine chemise cartonnée.
De quoi sagit-il ? demanda-t-il.
Lisez, répondit-elle.
Chassigny consulta la pile. Mandat, extrait K-bis, quelques documents internes de la gestion, signés Laurencin.
Lecture attentive. Puis, yeux levés sur la vieille dame, puis retour aux feuilles.
Geneviève Cest vous ?
Moi-même.
Vous Vous avez occupé le poste de sécurité durant tout ce temps ?
Oui.
Un silence. Puis il osa :
Je peux vous demander pourquoi ?
Je désirais voir ces lieux de mes propres yeux. Non via les rapports. Personnellement.
Chassigny hocha la tête, compréhensif. Pas de trace de blessure dans son regard, ce qui plut à Geneviève : plutôt de létonnement, un brin de désarroi, du respect.
Vous êtes satisfaite de ce que vous avez trouvé ?
Dans lensemble, oui. Vous faites du bon travail. Mais jai une requête.
Jécoute.
Bleu Azur Distribution, huitième étage. Je veux mettre fin à leur bail.
Chassigny consulta à nouveau la chemise, puis Geneviève.
Ils sont couverts jusquen mars prochain. Aucun manquement. Ce sera conflictuel et ils risquent de
Antoine, coupa-t-elle calmement. Je connais le métier. Il faut préparer un préavis de non-renouvellement, plus une proposition de rupture anticipée avec indemnité. On sera généreux. Mais ils doivent partir.
Chassigny lobserva. Puis acquiesça.
Je men occupe. Délais ?
Une semaine pour la lettre, trois mois pour libérer les lieux. Cela suffira.
Ils demanderont la raison.
Je le sais. Dites que cest une réorganisation stratégique du propriétaire pour redéployer les surfaces. Par ailleurs, jenvisage vraiment daménager des salles de réunion à la place.
Chassigny se leva, ils échangèrent une poignée de main. À la porte, il demanda :
Vous resterez encore au poste ?
Elle réfléchit.
Un peu, fit-elle. Jusquà clore ce que jai entamé.
Thomas Leroux reçut lavis le mercredi. Le jeudi matin, Geneviève vit son visage décomposé à la sortie de lascenseur, tandis quil filait vers le parking, le téléphone à loreille. Vendredi, il séternisa plus dune heure chez Chassigny.
Antoine résuma léchange :
Il veut des explications, ma dit quil a toujours payé, quil a un carnet dadresses, des partenaires, quil lui est impossible de déménager en trois mois. Il propose une hausse de loyer de vingt pour cent.
Non.
Ce fut aussi ma réponse.
Merci, Antoine.
Geneviève simagina que tout était réglé. Leroux chercherait un autre bureau, il en trouverait bien un autre, ce serait pénible mais pas dramatique. Il était compétent.
Mardi daprès, il vint lui-même. Non chez Chassigny. Chez elle.
Elle laperçut avancer vers la guérite, moins assuré quun cadre pressé. Il ressemblait à un homme qui sest résolu mais craint davoir mal choisi.
Madame Laurencin, souffla-t-il.
Geneviève leva les yeux posément.
Bonjour, Monsieur Leroux.
Il se figea. Quelque chose dans le calme de Geneviève le déstabilisa.
Pourrions-nous parler ?
Parlez.
Il regarda autour. Le hall était presque désert, deux collègues papotaient devant la cafet au loin.
Jai appris qui vous étiez, confia-t-il.
Vous avez deviné, donc.
On me la dit. Quimporte qui. Il hésita. Je voudrais mexpliquer.
Sur quoi donc ?
Sur ce qui sest produit en quatre-vingt-dix-neuf.
Geneviève posa son stylo.
Lannée 1999. Elle avait quarante-trois ans. Son mari, Philippe, vivait encore, ils débutaient à peine ce qui deviendrait une affaire florissante. Un petit entrepôt, des dettes, beaucoup de courage. Et un associé jeune et brillant en qui ils avaient placé toute confiance.
Thomas Leroux avait vingt-sept ans à lépoque, bonnes manières, tête bien faite. Il était resté un an et demi à leurs côtés. Philippe lavait pratiquement adopté.
Puis Thomas était parti. Avec la base clients discrètement copiée et un contrat client rebasculé à son nom, alors que Philippe reprenait à peine après un infarctus. Pas fatal, le premier. Le second, trois ans après, le fut.
Geneviève nattribua jamais frontalement cet arrêt à la trahison de Leroux. Ce neût pas été honnête. Le cœur de Philippe faiblissait de toutes façons. Mais elle se souvenait de cette phrase, prononcée dans le lit, au retour de lhôpital : Je ne comprends pas, Gen. Je laimais comme un fils.
Cétait resté là.
Parlez, fit-elle à Leroux.
Il expliqua, voix neutre, manifestement préparé. Il dit avoir été jeune, sêtre trompé, en être conscient. Dit quil y songeait depuis des années. Puis, un peu mal à laise :
Jai quelque chose qui vous appartient à vous, votre famille.
Geneviève se tut.
Philippe mavait confié quelque chose à garder. Vous vous souvenez peut-être une vieille montre de poche.
Geneviève sen rappela. Une montre, héritage de grand-père, revenue de la Guerre, la seule chose sauvegardée. Philippe y tenait infiniment ; il lavait prêtée à Leroux pour la montrer à un horloger puis tout sétait emporté, lhôpital, la rupture, et la montre était restée dans la poche du traître.
Je souhaite la rendre, poursuivit Leroux. Et vous demander de réviser votre décision de résiliation.
Voilà donc.
Geneviève lobserva. Son visage, la coupe de son costume, la posture des mains jointes devant lui. Il nétait plus tout jeune, atteint la cinquantaine, tempes argentées, vie établie. Épouse en cachemire, grand bureau, berline grise dans le parking souterrain.
Elle se demandait sil avait honte, vraiment.
Elle nen savait rien. Peut-être nen savait-il rien non plus. Peut-être avait-il honte. Peut-être était-ce juste la peur de perdre ses mètres carrés. Les humains sont ainsi : jamais simple à deviner.
Apportez la montre, trancha-t-elle enfin.
Il expira de soulagement.
Quand cela vous arrange, je
Apportez la montre. Laissez-la à laccueil. Je la prendrai.
Et pour le bail
La décision est prise.
Il la dévisagea.
Madame Laurencin Vous comprenez lenjeu pour moi ? Jai investi là tout ce que javais
Monsieur Leroux, coupa-t-elle calmement, sans méchanceté. Philippe aussi avait investi. En vous. Vous vous rappelez ?
Il se tut.
Apportez la montre, répéta-t-elle sans colère. Et ne me posez plus la question.
Il resta là une seconde, puis tourna les talons.
Il amena la montre le lendemain. Un petit paquet, enveloppé de tissu, transmis à Damien le jeune vigile, sans sapprocher lui-même.
Après sa vacation, Geneviève déballa la montre. Cétait bien elle, elle la reconnut immédiatement. Couvercle un peu rayé, mais intacte, et le balancier oscillait toujours.
Elle la garda longtemps en main.
Puis la rangea dans son sac et regagna son domicile.
Dans les deux semaines suivantes, Bleu Azur Distribution vivait une tension sourde. Les employés, dabord ignorants, apprirent la nouvelle, sinterrogèrent. Quelques-uns, du huitième, passaient demander à Damien si cétait vrai. Il disait ne pas savoir.
Simone Leroux revint une semaine après lentretien de son époux. Ce fut un jeudi, en milieu de journée. Geneviève tenait le poste.
Cette fois, Simone sapprocha plus lentement de la guérite. Un nouveau manteau bleu nuit, le visage transformé, vidé du masque habituel de superbe.
Bonjour, dit-elle.
Bonjour, répondit Geneviève.
Je voudrais vous parler.
Passez le tourniquet, je déverrouille.
Non. Elle secoua la tête. Je voudrais vous parler, à vous.
Geneviève haussa légèrement les sourcils.
Jécoute.
Silence. Simone ne savait pas demander pardon, cela se voyait à sa posture, ses mains nerveuses. Mais au moins était-elle là.
Jai été désagréable, admit-elle, lautre fois, sans badge. Jai été dure. Ce nétait pas juste.
Vous mavez appelée mamie, remarqua Geneviève, dénuée daffect.
Simone détourna les yeux, puis revint.
Oui. Je vous prie de mexcuser.
Geneviève lobserva. Une jeune femme qui na jamais appris lexcuse, élevée dans un monde où largent règle tout, où le statut prime sur la nature, où la vigile nest quélément du décor, jamais une âme.
Jaccepte vos excuses, dit Geneviève.
Simone hocha la tête. Puis, très bas :
Vous ne changerez pas davis à propos du bureau ?
Non.
Je comprends.
Elle fit mine de séloigner, mais Geneviève la retint dun mot :
Simone. Attendez une minute.
Simone se retourna.
Geneviève létudia, longue seconde. Simone soutint le regard malgré la gêne.
Vous travaillez ? demanda Geneviève.
Pardon ?
Avez-vous un emploi ? Par vous-même.
Non Je moccupe de la maison, de notre fille.
Elle a quel âge ?
Huit ans. À lécole.
Donc, vous avez vos journées.
Simone la fixait, sans bien comprendre.
Jai un poste disponible, expliqua Geneviève. À larchivage. Ce nest pas compliqué, mais important : trier des documents, ranger, scanner parfois. Ce nest pas ce à quoi vous êtes habituée, je préfère prévenir.
Silence.
Vous me proposez un emploi ? chuchota Simone.
Oui.
Pourquoi ?
Geneviève prit le temps de la réflexion.
Parce que vous êtes venue. Parce que vous avez dit ce que vous avez dit. Et que vous navez pas fui.
Cest juste la base, dit Simone, un peu sèche, juste de la décence, non ?
Simone, souffla Geneviève, ce nest pas rien. Vous ne lavez pas fait la première fois, ni la seconde. Cest là, maintenant, alors que vous naviez rien à attendre. Ça change tout.
Simone se tut. Puis demanda :
Salaire ?
Minimum légal. Mais contrats et avantages, naturellement.
Longue pause.
Je vais y réfléchir.
Très bien, confirma Geneviève. Vous avez le numéro de Chassigny, il vous embauchera.
Geneviève se remit à son registre. Conversation close.
En mars, Bleu Azur Distribution plia bagage, sans esclandre. Leroux accepta lindemnité, trouva une adresse plus modeste dans la périphérie. Il se murmurait quil perdit quelques gros contrats à cause du changement et du climat tendu, mais Geneviève nen savait rien, ni ne chercha à vérifier.
Elle assista au déménagement, appuyée à la fenêtre du troisième, prétexte administratif. Deux déménageurs poussaient des chariots de cartons, un autre portait la cloison vitrée emmitouflée dans du plastique-bulles. Une histoire qui se ferme, une autre qui souvre. Trivial.
Geneviève retira ses lunettes, les astiqua avec la manche de son cardigan, les remit sur le nez.
Vingt-deux ans. Beaucoup.
Pas de triomphe, non. Peut-être en attendait-elle, mais non. Autre chose, un soulagement diffus, lourd mais calme, comme après la fonte dune longue crispation.
Philippe était mort en 2002. Il avait cinquante-six ans. Geneviève monta tout elle-même, lentement, sans partenaires, ni confiance aveugle, seule, à la force des bras. Ce fut éprouvant, mais elle y gagna aussi.
Elle na jamais gémi. Simplement, elle noubliait pas.
Larchive se trouvait dans limmeuble voisin, autre propriété du même groupe, plus modeste, trente employés affairés, ambiance studieuse. Le poste existait réellement, ce nétait pas une invention pour Simone : il était vacant depuis longtemps.
Simone appela Chassigny quatre jours après cet entretien au poste.
Antoine informa Geneviève :
Elle a accepté, elle commence la semaine prochaine. Jai tout mis en règle.
Parfait, répondit-elle.
Geneviève, puis-je vous demander quelque chose ?
Allez-y.
Resterez-vous à laccueil ?
Geneviève jeta un œil par la fenêtre. Place de lEurope, ciel bas et morne, le dernier manteau de neige, passants pressés, rares.
Non, je crois que cest fini. Jai trouvé ce que je cherchais.
Dommage, souffla Chassigny, sincère. Les collègues y étaient attachés.
Saluez-les de ma part. Damien en particulier. Un bon garçon.
Ce sera fait.
Elle partit discrètement à la fin de la semaine. Aucun goûter dadieu ; elle laissa dans le tiroir du poste son vieux thermos, un stylo solide, et un petit cactus aperçu en novembre. Sur une note, elle griffonna : Un peu deau toutes les deux semaines suffit au cactus.
Madame Lucienne la rattrapa près des ascenseurs, Geneviève déjà enfilant son manteau.
Vous partez ?
Oui.
Cest dommage. Lucienne temporisa, puis : Vous disiez toujours bonjour. Tous les jours. Certains, en un an, pas une fois. Mais vous, toujours.
Geneviève la regarda.
Ce nest rien dhéroïque, Lucienne. Cest juste normal.
Bien sûr, admit la dame. Mais pas pour tout le monde.
Elles se firent une accolade rapide près de la porte.
Geneviève sortit. Mars refusait encore la douceur, lair était glacial. Elle boutonna son manteau et gagna sa voiture, stationnée deux rues plus loin une vieille habitude, mesure complémentaire à son expérience.
Le pas était léger.
Elle pensait à Simone. À ce que toute cette affaire donnerait. Pas dillusions : une conversation ne refaçonne pas un être. Le travail darchive ne rachète rien. Lexistence, ce nest jamais aussi net que dans les histoires édifiantes.
Mais Simone était venue. Avait dit. Cest déjà quelque chose, une graine infime qui peut tout faire pousser ou rien. Cest à la personne den décider.
Geneviève lui avait donné une chance. Rien de plus.
Pour le reste, ce nétait plus en son pouvoir.
Elle atteignit la voiture, sy glissa, posa son sac sur le siège passager. Dans le sac, la montre. Parfois, elle la sortait, la tenait en main. Toujours en état, lhorloger lavait confirmée, polie, entretenue : « Elle pourra continuer longtemps, madame. »
De bonnes montres. Solides.
Geneviève resta là plusieurs minutes, moteur éteint, contemplant la façade grise du Panorama qui reflétait les nuages.
Sept mois, songeait-elle. À ce poste, registre, téléphone, thermos de thé. Elle en avait appris plus sur les gens, ses affaires et sur elle-même que lors des années passées enfermée dans un bureau avec vue sur Saône, des liasses de rapports à la main.
Sa fille avait raison.
Geneviève lança le contact.
Elle roula vers chez elle, méditant sur cette vérité : les choix moraux nont rien de lumineux. Presque jamais. Leroux avait ramené la montre croyant sauver ses mètres carrés. Simone avait demandé pardon car son mari lui avait sans doute dit à qui elle sétait attaquée ce jour-là. Y avait-il du vrai, derrière le calcul ? Peut-être. Les hommes sont des mélanges, honte et peur se mêlent, impossible de démêler.
Ça ne les rend pas mauvais. Juste humains.
Geneviève nétait pas une sainte. Elle avait résilié le bail, non seulement à cause de linsolence envers Lucienne, mais aussi parce quils sappelaient Leroux, parce quen 99 elle navait ni oublié, ni pardonné, quoi quelle en dise.
Pardonner, cest laisser aller. Elle lavait fait. Mais la mémoire restait.
Cest humain aussi.
Chez elle, la chaleur, le silence. Sa fille appela plus tard, longue discussion, plans dété, petit-fils dont lentrée au collège approchait.
Et le poste ? demanda la fille en fin de conversation.
Cest terminé. Jai mené ma mission à bout.
Et alors, acquis quoi ?
Geneviève réfléchit.
Les gens sont comme on les voit. Moyennement bons, moyennement mauvais. Et la dignité ne dépend ni des revenus, ni du statut. Je lavais un peu oublié, voilà tout.
Maman, tu parles parfois comme un roman, rit sa fille.
Cest lâge, chanta Geneviève. On y est autorisé.
Elles raccrochèrent.
Geneviève rangea son téléphone, sapprocha de la fenêtre. La nuit tombait sur la ville, lumières dorées, sorties dépicerie, bus glissant sur lavenue de lEurope. Les évidences existentielles nont pas davantage dapparat : juste un soir, une fenêtre, la certitude davoir posé un geste juste.
Pas parfait. Juste.
La nuance, elle la connaissait.
Simone débuta à larchive ce mardi-là.
Geneviève le sut par un bref texto de Chassigny : Elle est arrivée. Discrète. Elle répondit : Merci.
Lavenir de Simone lui échappait totalement. Persévérerait-elle ? Tiendrait-elle un mois, apprendrait-elle ou pas la part delle-même qui lui manquait ? Peut-être pas, mais aurait au moins appris à dire bonjour à ceux qui lui semblaient transparents.
Geneviève nattendait pas de miracle. Elle avait offert sa chance, sans gages ni conditions. À chacun le reste.
Elle ne revit jamais Thomas Leroux.
Elle plaça la montre sur la cheminée, à côté de la photo de Philippe. Sa place était là.
Il y avait eu ce destin de femme, né jadis dun entrepôt suintant, qui avait traversé les pertes, les victoires, la trahison et la solitude, une carrière sans congés, sans concessions à lâge, sans épaule sur qui sappuyer.
À soixante-dix ans, Geneviève Laurencin se tenait là, devant la vitre, tasse de thé à la main. Dehors, le crépuscule printanier, son petit-fils bientôt collégien, les affaires roulaient.
Ça sappelle la vie.
Ni fable, ni châtiment, ni leçon. Juste la vie, tissée de scandales muets, de bonheurs discrets, de gens qui font du mal et parfois le paient, dautres qui font du bien et reçoivent autre chose, qui sait, peut-être mieux.
Geneviève but une gorgée, quitta la fenêtre et gagna sa cuisine pour préparer le dîner.
Le lendemain, une réunion autour de son projet lattendait : lex-huitième étage du Panorama, à transformer en salles de réunion conviviales café de qualité et bonne isolation. Elle avait lénergie. Elle avait la vision.
Découpant un oignon, elle pensait : on croit toujours que les évidences ne se démontrent pas, mais la rue est pleine de ceux qui prennent les vigiles pour des meubles, les femmes de ménage pour du brouillard, et leur propre statut pour le sel du monde.
Ils paient, tôt ou tard. Parfois dans le froufrou dun courrier recommandé. Parfois en croisant un regard silencieux derrière la vitre dun poste daccueil, qui résonnera longtemps.
Loignon piquait.
Geneviève effaça une larme du revers de la main sans interrompre sa découpe.