Le débarras et les gammes Elle est allée dans le débarras, non pas en quête de souvenirs, mais pour…

Larrière-cuisine et les gammes

Elle saventra dans larrière-cuisine, non pour cueillir un souvenir, mais pour trouver un bocal de cornichons pour la salade. Sur létagère du haut, derrière une boîte de guirlandes de Noël, dépassait langle dun vieux étui, celui quelle croyait dissous dans les strates de sa vie parisienne. Le tissu était assombri, la fermeture grinçait. Lorsquelle tira dessus, cest un long corps mince, telle une ombre étirée, qui glissa hors de lobscurité.

Elle posa le bocal sur un petit tabouret près de la porte pour ne pas oublier et saccroupit sur le carrelage froid, feignant que la posture facilitait la non-décision. La fermeture céda au troisième essai. À lintérieur reposait un violon. Le vernis terni, les cordes détendues, larchet évoquait un balai fatigué. Mais la forme était familière; un clic sec dans sa poitrine, comme un interrupteur savamment caché.

Elle se souvint du lycée, traînant cet étui à travers tout le quinzième arrondissement, honteuse du ridicule. Puis lécole de commerce, le boulot, la noce. Un jour, la vie partit plus vite que la musique: elle cessa daller au conservatoire pour attraper une autre existence. Le violon avait fini chez ses parents, puis avait migré avec ses cartons, pour se nicher ici, au grenier, au milieu de sacs et de boîtes. Non pas fâché, simplement oublié.

Elle souleva linstrument, presque craintive quil ne sémiette. Le bois se réchauffa dans sa paume malgré le froid de la réserve. Ses doigts retrouvèrent le manche, la gêne la saisit : sa main ignorait tout, comme sil sagissait dun objet emprunté sans permission.

Leau bouillait dans la cuisine. Elle se releva, refermant les portes de larrière-cuisine, mais garda létui près du couloir, appuyé contre le mur. Elle alla couper la gazinière. La salade se ferait sans cornichons. Elle se surprit à chercher tout de suite des excuses.

Le soir venu, la vaisselle faite, il ne restait qu’une assiette décorée de miettes de baguette sur la table. Elle apporta létui au salon. Son mari, Yves, paressait devant la télé, zappant sans conviction. Il leva lentement les yeux.

Tas retrouvé quoi là ?

Un violon, répondit-elle, surprise elle-même par sa placidité.

Ah bon. Il respire encore ? fit-il avec son ironie familière, sans malice.

Je ne sais pas. Je vais vérifier.

Elle ouvrit létui sur le canapé, glissant une vieille serviette dessous pour épargner le tissu. Elle sortit le violon, larchet, une minuscule boîte de colophane. La colophane fissurée, semblable à la glace sur la Seine en hiver. Elle la frôla de larchet, les crins effleurant la surface hésitante.

Accorder fut un supplice distinct. Les chevilles résistaient, les cordes grinçaient, lune claqua et lui piqua le doigt. Elle jura à voix basse, pour que les murs nécoutent pas. Yves pouffa.

Tu devrais laisser ça à un luthier, non ?

Peut-être, concéda-t-elle, la colère sourdantnon contre lui, mais contre ses propres mains incapables.

Elle trouva une appli accordeur sur son mobile et la posa sur la table basse. Lécran clignotait, la flèche semballait. Elle tournait chevilles, écoutant le son seffondrer puis senvoler trop haut. Lépaule raide, les doigts las dun effort dun autre monde.

Enfin quand le violon cessa de râler comme les câbles du tramway, elle le porta à son menton. Le mentonnière était glacée, sa peau fragile soudain sous le contact. Elle tenta le port élégant, version conservatoire, mais son dos sy refusait. Elle eut un rire nerveux.

Concert ? demanda Yves sans quitter lécran.

Pour toi, avertit-elle. Tiens bon.

Le premier son fut tel quelle sursauta elle-même. Non une note, mais une plainte. Larchet tremblait, la main ne suivait aucune ligne. Elle sarrêta, inspira, réessaya. Un peu mieux, mais la honte persistait.

La honte, adulte, étrange. Pas celle dadolescente qui imagine la planète spectatrice. Ici, personne ne voyait juste les murs, Yves et ces mains devenues étrangères.

Elle joua les cordes à vide, lentement, comptant dans sa tête, comme autrefois. Puis elle tenta la gamme de ré majeur, les doigts se mélangèrent. Elle avait oublié où placer le deuxième, le troisième. Ses doigts, plus épais, ne tombaient plus juste, la sensation émoussée remplaçait la vieille douleur vive.

Cest rien, fit Yves dun ton doux. Tu sais ça ne revient pas en claquant des doigts.

Elle acquiesça, sans vraiment savoir à qui sadressait ce « cest rien ». À lui ? À elle-même ? Au violon ?

Le lendemain, elle gagna latelier du luthier près de la station Convention. Rien de romantique : porte vitrée, comptoir, guitares et violons décoraient le mur, ça sentait le vernis et la poussière. Le luthier, Lucas, jeune homme à la boucle doreille pendante, prit lobjet avec la confiance dun artisan.

Il faut changer les cordes, confirma-t-il. Graisser les chevilles, redresser le chevalet. Larchet mériterait une remise à neuf, mais ce sera plus cher.

Le mot « cher » fit remonter la tension. Factures EDF, pharmacie, cadeau danniversaire de sa petite-fille. Elle faillit dire : « Ce nest pas grave. » Mais demanda simplement :

Et si je fais juste cordes et chevalet ?

Ça joue déjà, assura-t-il.

Elle lui laissa le violon, reçut un reçu, glissa le papier dans son porte-monnaie. Dehors, elle se sentit comme si elle avait confié non pas une chose, mais un fragment delle-même à réparer.

De retour, elle ouvrit son ordinateur, chercha « cours de violon adulte Paris ». La formulation la fit rire. Adulte. Comme sil fallait parler plus lentement et avoir plus de douceur pour une espèce à part.

Elle trouva des annonces : « Réussite en un mois », « méthode sur mesure ». Referma les onglets, trop anxiogène. Rouvrit, écrivit à une professeure du quartier voisin : « Bonjour. Jai 52 ans. Je voudrais retrouver mes réflexes. Est-ce possible ? »

Juste après, elle regretta. Envoyer ce message, cétait comme avouer une faille. Mais cétait fait.

Le soir, son fils Marc vint dîner. Il embrassa sa joue, demanda des nouvelles du travail. Elle fit du thé, sortit les petits-beurre. Il remarqua létui dans le coin.

Tu tes remise au violon ? demanda-t-il, étonné.

Jai retrouvé linstrument. Je pense essayer.

Maman, sérieux ? Il souriait, mais dun doute attendri. Tu sais ça fait si longtemps.

Justement, dit-elle. Cest pour ça.

Il tourna un biscuit dans sa paume.

Mais pourquoi, tu fatigues déjà tellement.

La défense jaillit. Expliquer, justifier, prouver quelle avait droit. Les explications étaient toujours pathétiques.

Je ne sais pas, avoua-t-elle. Jen ai juste envie.

Marc la regarda autrement, comme si, pour la première fois, il voyait une femme qui voulait quelque chose pour elle-même, non une mère prête à tout tenir.

Eh bien vas-y, dit-il en riant. Mais pas trop fort. Les voisins

Ils survivront. Je ne jouerai que le jour.

Lorsquil partit, elle se sentit plus légère. Pas parce quil avait donné son accord, mais parce quelle navait pas eu à se justifier.

Deux jours plus tard, elle récupéra le violon à latelier. Les cordes brillaient, le chevalet bien droit. Lucas lui montra comment tendre avec délicatesse, comment le ranger.

Surtout pas près du radiateur, prévint-il. Toujours dans létui.

Elle acquiesça docilement. Chez elle, elle posa létui sur une chaise, ouvrit, contempla linstrument longtemps, craintive de le casser à nouveau.

Elle choisit lexercice le plus basique: archet long sur cordes à vide. Enfant, ce rituel était un supplice. Maintenant, cétait une bouée. Pas de mélodie, pas de jugement. Juste le son.

Après dix minutes, lépaule brûla. Au bout de quinze, la nuque raide. Elle sarrêta, rangea le violon, referma la fermeture. Une colère sourde: contre son corps, son âge, cette difficulté nouvelle.

Elle fila à la cuisine, se servit un verre deau, sassit face à la fenêtre. Les jeunes sur laire de jeux faisaient de la trottinette, riaient bruyamment. Elle les envia, non pour leur jeunesse, mais pour leur désinvolture. Ils tombaient, se relevaient, personne ne leur disait quil est trop tard pour apprendre léquilibre.

Elle retourna dans le salon, rouvrit létui. Pas par devoir, mais pour ne pas finir sur la colère.

Le message de la professeure arriva le soir : « Bonjour. Bien sûr que cest possible. Venez, on commencera par la position et de petits exercices. Lâge nempêche rien, il faudra juste de la patience. » Elle lut deux fois. Le mot « patience » sonnait vrai, apaisant.

Au premier cours, elle serra létui contre elle, comme un talisman fragile, dans le métro vers Montparnasse. Les regards, certains souriant, glissaient sur elle. Quils voient, pensait-elle. Quils sachent.

La professeure, Laurence, femme menue de quarante ans, cheveux courts, visage attentif. Un piano dans le coin, des partitions sur létagère, un violon denfant sur une chaise.

Montrez-moi, dit-elle, linvitant à prendre linstrument.

Elle le prit. Tout de suite, il fut évident quelle le tenait de travers. Lépaule se haussait, le menton serrait, la main gauche rigide.

Ce nest rien, sourit Laurence. Vous navez pas joué depuis longtemps. On va juste se mettre en place, sentir que le violon nest pas un adversaire.

Elle voulut rire, gênée : à cinquante-deux ans, apprendre à tenir un violon. Et pourtant, une respiration nouvelle. Personne nexigeait quelle soit bonne. Juste présente.

À la fin du cours, ses doigts tremblaient comme après une séance de sport. Laurence donna un programme : chaque jour, dix minutes sur les cordes à vide, puis la gamme, rien de plus. « Mieux vaut peu, mais tous les jours. »

Chez elle, Yves demanda :

Alors ?

Difficile, dit-elle. Mais ça va.

Tu te sens bien ?

Elle réfléchit. Bien nétait pas juste. Elle se sentait nerveuse, maladroite, honteuse, et pourtant étrangement lumineuse.

Oui, répondit-elle. Cest comme refaire quelque chose de ses mains, pas seulement travailler, cuisiner.

Une semaine plus tard, elle tenta une mélodie de son enfance. Retrouva la partition sur Internet, limprima au boulot, la glissa dans son dossier pour ne pas susciter de questions. À la maison, elle disposa la feuille sur un lutrin improvisé, une pile de livres.

Le son hésitait, larchet frôlait parfois une mauvaise corde, les doigts rataient leur place. Elle recommençait, puis recommençait encore. À un moment, Yves passa la tête dans la porte.

Cest joli, murmura-t-il, comme pour ne pas leffrayer.

Tu mens, dit-elle.

Non. On reconnaît le chant.

Elle sourit. Reconnaissable, cétait presque un compliment.

Le week-end, sa petite-fille Louise arriva, six ans, qui repéra tout de suite létui.

Mamie, cest quoi ça ?

Un violon.

Tu sais jouer ?

Elle aurait dit : « Autrefois ». Mais Louise ne connaît pas « avant ». Seulement « maintenant ».

Japprends, répondit-elle.

Louise sinstalla sur le canapé, les mains croisées, façon récital.

Joue !

La peur sempara delle. Jouer devant un enfant, cétait plus risqué que devant un adulte. Lenfant entend vrai.

Daccord, dit-elle, en saisissant le violon.

Elle joua la mélodie quelle avait travaillée toute la semaine. À la troisième mesure, larchet grinça, le son fut strident. Louise ne broncha pas. Elle pencha la tête :

Pourquoi ça fait ce bruit ?

Parce que mamie dirige larchet de travers, rit-elle.

Louise éclata de rire.

Encore !

Elle rejoua. Ce nétait pas mieux, mais elle ne sarrêta pas pour autant. Juste jusquau bout, sans détour.

Le soir, lorsquils se dispersèrent, elle resta seule dans la pièce. Les partitions imprimées à la main sur la table, un crayon pour noter les passages difficiles. Le violon dans létui, posé contre le mur, non plus rangé derrière le vieux balai. Un rappel, une part de son quotidien.

Elle programma dix minutes sur son téléphone. Non pour se forcer, mais pour ne pas sépuiser. Ouvrit létui, vérifia la colophane, tendit larchet. Porté au menton, elle expira.

Le son fut doux, moins crispé que le matin. Puis il redevenait incertain. Sans jurer, elle corrigeait la main, recommençait larchet, écoutait la vibration fragile.

Lorsque le minuteur sonna, elle nabandonna pas aussitôt. Elle joua jusquau bout de larchet, puis rangea le violon soigneusement, et le reposa contre le mur.

Elle savait : demain, ce serait pareil. Un peu de gêne, de fatigue, quelques secondes pures. Pour elles, il valait bien la peine douvrir létui encore. Et cela suffisait pour continuer.

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