Le craquement sec dune branche sous mon pied, je ne lai même pas remarqué. Brutalement, le monde sest renversé, a tourbillonné devant mes yeux en une mosaïque de couleurs, et la seconde daprès, une nuée détoiles brillantes sest fracassée dans ma main gauche, juste au-dessus du coude.
Aïe… Jai attrapé mon bras blessé et la douleur ma arraché un cri.
Victor ! Ma camarade, Amélie, sest précipitée vers moi, sagenouillant devant moi sans même ralentir, Tu as mal ?
Non, bien sûr, ça fait du bien ! ai-je réussi à marmonner entre grimace et plainte.
Amélie a tendu la main, touchant doucement mon épaule.
Lâche-moi ! ai-je lancé bien plus sèchement que prévu, les yeux bruyants de colère, Ça fait mal ! Ne me touche pas !
La honte me brûlait. Dabord, javais sûrement le bras cassé, ce qui me condamnait à passer le mois suivant avec un plâtre, à subir les moqueries de mes copains. Mais surtout… jétais monté dans cet arbre de mon plein gré, cherchant à impressionner Amélie par mon agilité, ma force et mon panache. Jaurais pu accepter la première raison, mais la seconde me rongeait. Non seulement je métais couvert de ridicule devant elle, mais voilà quen plus elle voulait me consoler ! Hors de question… Me levant dun bond, tenant mon bras pendant comme une branche, jai pris la direction de lhôpital dun pas décidé.
Victor, ne tinquiète pas, ça va aller, Victor ! Amélie trottinait à mes côtés, tentant de me rassurer Tout va sarranger, Victor ! Tu verras !
Laisse-moi tranquille ! me suis-je arrêté pour la foudroyer du regard en crachant sur le trottoir, Comment veux-tu que ça aille bien ? Jai le bras cassé, tu comprends pas ? Va-ten, tu commences à me gonfler !
Je me suis éloigné sans me retourner, laissant Amélie, les yeux grands ouverts, répéter tout bas :
Ça va sarranger, Victor… ça va sarranger…
***
Monsieur Victor Lefèvre, si nous ne voyons pas le virement dici vingt-quatre heures, nous serons obligés de nous fâcher. Joubliais : la météo annonce du verglas demain matin sur les routes, alors faites bien attention en conduisant. On ne sait jamais, la voiture peut glisser, et Tous ces accidents, vous savez, ce sont des ennuis auxquels personne nest à labri. Bonne soirée à vous.
La voix au téléphone sest tue. Jai rejeté lappareil sur le bureau, enfoui mes doigts dans mes cheveux, et me suis renversé sur le dossier de mon fauteuil.
Où vais-je trouver cet argent, moi ? Ce transfert nétait prévu que le mois prochain…
Je soupirais, pris le téléphone, composai un numéro et le portai à mon oreille.
Madame Laurence Martin, peut-on virer aujourdhui largent à nos partenaires du groupe pour lachat de matériel ?
Mais Monsieur Lefèvre…
On peut ou pas ?
Oui, mais alors le planning des paiements…
Tant pis ! On verra plus tard. Effectuez le virement aujourdhui, sur leur compte.
Daccord, mais alors, après, on aura…
Je nai pas pris la peine découter, raccrochant dun geste brutal avant dabattre mon poing sur laccoudoir.
Maudits vampires…
Quelque chose de doux et inattendu toucha alors mon épaule, me faisant sursauter.
Amélie, je tai déjà dit de ne pas mapprocher quand je travaille, non ? Je lai déjà dit, si ?
Ma femme, Amélie, déposa un baiser contre mon oreille et passa tendrement une main dans mes cheveux.
Victor, ne tagite pas, daccord ? Tout va sarranger.
Tu commences à me fatiguer avec ton tout va sarranger ! Tu ne comprends donc jamais ? Demain, ils vont venir me descendre peut-être, ça tarrangera aussi ?
Je bondis du fauteuil, attrapai Amélie par les bras, la repoussai vivement.
Quest-ce que tu fabriquais ? Tu cuisinais une daube ? Eh bien retourne à tes casseroles ! Ne magace pas, jai pas besoin de plus de mauvaises ondes !
Amélie soupira et quitta le bureau. Sur le seuil, elle sarrêta, me lança un regard et murmura à nouveau ses trois mots.
***
Tu sais Couché là, je repense à toute notre vie
Le vieil homme entrouvrit les yeux, jetant un regard embué à son épouse vieillie. Son visage jadis radieux était traversé de mille rides, ses épaules affaissées, sa silhouette nétait plus droite. Sans lâcher sa main, elle ajusta doucement la perfusion avant de lui adresser un sourire silencieux.
Chaque fois que jétais dans un mauvais pas, quun malheur me tombait dessus, que je frôlais la mort ou des abîmes épouvantables Tu venais toujours et tu répétais la même phrase. Tu nimagines pas comme ça me mettait hors de moi. Javais envie de tétrangler pour ta naïveté, ton refrain Il essaya de sourire, mais fut secoué dune longue quinte de toux. Après un moment, il poursuivit, Je me suis cassé les bras, les jambes, menacé des dizaines de fois, perdu tant de choses, jai plongé si profond que peu dhommes en reviennent, et toi, obstinée, tu me répétais sans cesse : Tout va sarranger. Et tu ne tes jamais trompée, incroyable. Comment savais-tu, Amélie ?
Oh Victor, je ne savais rien soupira doucement la vieille femme Tu crois que je te le disais, à toi ? Cest moi que jessayais dapaiser. Je tai aimé comme une folle toute ma vie. Toi, cest ma vie, Victor. Quand tu avais des soucis, quand il tarrivait malheur, mon cœur se tordait. Jen ai versé, des larmes, jai passé tant de nuits blanches Et toujours, je me répétais ça : Même sil nous tombe des pierres du ciel, sil est vivant alors oui, tout ira bien.
Le vieil homme ferma un instant les yeux et serra la main de son épouse dans la sienne, cachant leffort quil lui coûtait de parler.
Tu vois Et moi, je me fâchais contre toi. Pardonne-moi, Amélie. Je comprenais pas Jai vécu ma vie sans penser à toi, quelle tristesse. Quel imbécile
Discrètement, la vieille femme essuya une larme sur sa joue ridée, puis elle se pencha sur le visage de son mari.
Victor, ne tinquiète pas
Elle sarrêta un instant, plongea son regard dans le sien, puis posa la tête doucement sur son torse immobile, caressant tendrement sa main refroidie.
Tout a été bien, mon petit Victor, tout a été bienDans le silence, une lumière tiède filtrait à travers les rideaux usés, dansant en poussière dor sur le vieux couvre-lit bleu. Sur la poitrine désormais paisible de Victor, la tête dAmélie reposait sans bouger. Un souffle séleva, fragile comme un souvenir, puis se dissipa.
Seule dans la chambre, la vieille femme écouta encore un instant le battement ténu de son propre cœur, chaque pulsation rappelant celle quelle avait aimé, défié, supporté. Puis elle ferma doucement les yeux, laissant flotter ces mots, suspendus dans lair tranquille, comme une promesse, comme une berceuse.
Dehors, un merle chanta sur la branche la plus haute du jardin. Aux premiers rayons du matin, la lumière touchait les visages enlacés de Victor et dAmélie, effaçant les rides, rendant à leurs traits une douceur enfantine. Et alors, tout semblait vraiment sarranger dans la paix sans plainte, dans la certitude dune vie partagée, jusquau dernier souffle.