«Viens, sil te plaît Je suis à lhôpital.»
Camille na même pas pris le temps denfiler quelque chose dautre. Elle a juste passé sa veste sur son pull douillet, sans se préoccuper que le vêtement soit tout de travers. Lidée de se regarder dans le miroir ne lui a même pas effleuré lesprit : tout son être était absorbé par ce court message reçu d’Ambre une demi-heure plus tôt.
Ces mots lui ont glacé le sang. Camille est restée figée une seconde, à tenter de comprendre ce qui avait bien pu se passer. Mais elle sest vite ressaisie limportant était dêtre là, plus de cogiter. Les clés et le téléphone attrapés sur le meuble de lentrée, elle a filé, enfilant ses bottines à la va-vite.
Le trajet vers lhôpital lui a, franchement, semblé interminable. Les rues de Lyon, tout à coup, paraissaient lui résister : les feux passaient au rouge pile devant elle, le bus traînait, les gens avançaient en discutant, insensibles à son urgence. Camille regardait son téléphone toutes les deux minutes, espérant un nouveau message, mais rien. Son cerveau tournait en boucle que sétait-il passé ? Est-ce grave ? Pourquoi lhôpital ? Cette absence de réponse la rendait folle dinquiétude.
Quand Camille est arrivée devant la chambre, elle a ouvert la porte tout doucement, sur la pointe des pieds. Son regard sest posé directement sur Ambre, allongée dans ce lit blanc dhôpital, les yeux perdus quelque part au plafond comme si elle y cherchait elle aussi des réponses. Dhabitude, Ambre coiffe ses cheveux bien soigneusement, mais là, ils étaient tout en bataille, éparpillés sur loreiller. On aurait dit quelle ne sétait pas coiffée depuis trois jours.
Il y avait dautres détails qui néchappèrent pas à Camille : le visage exagérément pâle, les cernes profonds sous les yeux, les traces de larmes sur ses joues. À cette vue, le cœur de Camille se serra.
Elle sest approchée doucement et sest assise en silence au bord du lit, parlant à peine plus fort quun souffle, comme si sa voix risquait daggraver les choses :
Ambre Quest-ce qui sest passé ?
Ambre tourna lentement la tête. Ses yeux étaient secs, mais ce que Camille y vit lui donna envie de pleurer sur-le-champ. Ambre navait jamais paru aussi fragile.
Il est parti, murmura Ambre. Ses doigts saccrochaient désespérément à la couverture, les jointures blanchies. Il a fait sa valise et il ma dit quil ne pouvait plus.
Qui ça, Paul ? fit Camille dune voix étranglée, attrapant la main de son amie dun geste instinctif, comme pour lempêcher de sombrer.
Ambre hocha la tête silencieusement. Une larme rebelle perla sur sa joue mais elle ne fit pas mine de lessuyer, comme si elle en avait perdu la force.
Camille sentit une boule douloureuse lui nouer la gorge. Les mots se bousculaient dans sa tête mais aucun ne semblait juste. Elle avait du mal à croire quaprès tout ce parcours, Paul puisse tout plaquer comme ça.
Ambre garda le silence un moment. À part le bruit de la vieille horloge accrochée au mur, on nentendait que leur propre souffle. Ambre finit par cacher son visage derrière ses mains, épuisée, brisée.
Les minutes sétirèrent, le temps suspendu. Peu à peu, la respiration dAmbre se calma, elle essuya mécaniquement ses joues et releva le menton. Dans ses yeux, on lisait toujours la douleur, mais aussi une lucidité revenue, tranchante.
Et la raison ? demanda Camille tout bas, presque en retenant son souffle. Est-ce quil ta au moins expliqué ?
Ambre esquissa un sourire douloureux, totalement dépourvu de joie :
Les enfants, souffla-t-elle. Il dit quil nen peut plus des nuits blanches, du bruit, de devoir penser à quelquun dautre tout le temps. Tu te rends compte, Camille ? Cest lui qui insistait pour continuer à essayer ! Il ne cessait de dire : « On va y arriver, cest notre bonheur, on doit se battre. »
Elle sarrêta, perdue dans ses souvenirs, puis reprit, la voix tremblante :
On a vu tous les médecins, fait tous les examens, subit tous les traitements Combien de fois jai eu mal, eu peur, pleuré
Elle se reprit, inspira, poursuivit :
Je croyais quaprès tout ça, on serait indestructibles. Je croyais quil était là pour de vrai. Mais je me suis trompée.
Du bout des lèvres, elle ajouta, regardant le soir tomber derrière la fenêtre :
Douze ans. Huit essais. Tout ça pour rien ?
***********************
Lhistoire avait commencé comme une comédie romantique. Les premiers regards, les éclats de rires, la magie dune rencontre inattendue. Pauline et Paul sétaient croisés à lanniversaire dun ami. Lambiance était festive dans cet appartement à la Croix-Rousse : musique, discussions à voix haute, petits fours sur la table. Paul sirotait son jus dorange près de la fenêtre quand Pauline est entrée dans la pièce en racontant une blague à sa copine, les mains qui volent dans lair. Elle a ri, et son rire a tout illuminé. Paul na pas résisté : il est allé lui parler.
Le courant est passé tout de suite, comme sils se connaissaient depuis toujours. Ils ont refait le monde : ciné, voyages rêvés, traits de caractère bizarres. Ils ont marché ensemble dans la nuit lyonnaise jusquau lever du soleil, à parler projets et espoirs.
Trois mois, et ils sinstallaient ensemble. La déco devint un joyeux bazar ses livres à elle mélangés à ses BD à lui, le maquillage à côté du rasoir électrique, quatre chaussures en vrac devant la porte. Tout sest enchaîné naturellement, comme une suite logique. Leur mariage six mois plus tard fût simple : quelques amis, beaucoup de rires, un bal jusquà laube.
Pour leur premier anniversaire de mariage, ils étaient blottis sur leur balcon, un thé à la main et des fraises à partager, à refaire le film de leur histoire. Paul la regardée droit dans les yeux, a pris sa main, sérieux :
Je veux des enfants avec toi. Plein. Une équipe entière !
Pauline a éclaté de rire, lui mettant les bras autour du cou :
Bien sûr mon amour. Une grande famille, bruyante et heureuse !
Tout paraissait évident à ce moment-là. Lamour, les petits moments du quotidien, les enfants viendraient le moment venu.
Les deux premières années, ils ont profité : Pauline bossait dans une agence de graphisme, Paul grimpait les échelons dans une boîte dinformatique. Ils voyageaient, Méditerranée ou Alpes, un week-end par-ci, un city-trip par-là, se fabriquant des souvenirs joyeux.
Puis ils se sont sentis prêts. Cest là que les soucis ont commencé. Rien dinquiétant au début, daprès le médecin : « Ne vous stressez pas, ça arrive à beaucoup de couples, persévérez. »
Ils ont essayé. Mois après mois. Mais rien ne venait. Nouveau rendez-vous, nouvelles analyses. On leur conseille des bilans complémentaires.
Après un moment, la nouvelle tombe, clinique, implacable : infertilité. Le mot claque, glacial. Pauline serre fort la main de Paul jusquà senfoncer les ongles. Comment continuer ?
Mais ils nabandonnent pas. Ils tentent la FIV. Une fois. Deux fois. Trois À chaque fois, le même cycle : espoir, attente, déception. Pauline note tout dans un carnet. Paul est présent à chaque rendez-vous, il la console, la soutient.
Et puis, au bout du sixième essai, une grossesse. Enfin ! Mais le bonheur est de courte durée : fausse couche à six semaines. La douleur est physique, intenable, et se teinte dinjustice.
Lannée suivante, même scénario. Et puis encore une fois. Pourtant ils trouvent chaque fois lénergie de recommencer.
Un soir que Pauline reste longtemps enfermée dans la salle de bain, Paul finit par la rejoindre. Elle est assise sur le rebord de la baignoire, le test de grossesse à la main, le visage complètement vide.
Je ne peux plus souffle-t-elle. Je suis épuisée. Je ny arrive plus.
Paul sassied à côté delle, la serre contre lui, ne promet rien. Il lembrasse sur la tempe, juste leur silence.
Encore une fois sil te plaît glisse-t-il finalement. Une dernière.
Pauline ferme les yeux, inspirant à fond. Elle sait ce qui lattend et cest loin du conte de fées. Mais dans le regard de Paul, elle retrouve tout lamour de leur histoire. Elle dit oui. Pour lui. Parce quelle croit que leur bonheur est à portée de main, juste derrière cette épreuve.
La huitième tentative se passe dans le même engrenage : analyses, rappels à lordre, horaires. Pauline nose plus rêver, elle avance, maquinalement.
Enfin, limpensable : positif. Le médecin pose son appareil décho sur le ventre de Pauline, sourit et lui montre lécran :
Regardez, deux petits cœurs
Deux. Des jumeaux. Pauline nose y croire. Paul éclate en sanglots, sans aucune honte.
***
Le quotidien reprend, entre couches et biberons, fatigue et câlins. Un soir comme un autre, Ambre berce le plus petit dans sa chambre, diffuse la veilleuse, sent lodeur du lait chaud. Paul rentre plus tard que dhabitude et reste figé dans le couloir. Pas un mot. Ambre le sent derrière elle, elle se retourne :
Il a lair ailleurs, vidé, comme sil sétait perdu lui-même.
Je pars.
Ambre reste interdite, son deuxième jumeau gigotant dans ses bras. Elle croit mal entendre :
Quoi ?
Je suis usé. Par le manque de sommeil, le bruit, le fait de navoir plus une minute pour moi. Je narrive plus à respirer
Ambre dépose le bébé, se tourne vers son mari, ny croit pas.
On a traversé tout ça ensemble. Tu voulais ces enfants ! On a tellement rêvé à ce moment, tu te rappelles comme tu étais fier ?
Paul évite son regard, baisse la tête.
Jy croyais. Jai essayé. Mais je ny arrive pas cest trop.
Elle voudrait lui hurler quon ne quitte pas comme ça ceux avec qui on a tout construit, quon ne dépose pas le bonheur sur le bord du chemin. Mais rien ne sort.
Tu nous laisses comme ça ? Moi et les petits ?
Il me faut du temps, finit-il par dire, le regard fuyant. Je ne promets rien
Et il part. Plus de claquements, plus de bruit : la porte se referme doucement sur lui, et avec elle sur tout ce qui faisait leur vie à deux.
Ambre erre dans lappartement, vérifie les bébés qui dorment paisiblement. Tout sent la routine familiale : doudous, petit linge, une tasse de thé froide. Mais tout a changé.
Assise par terre près des berceaux, elle sent sa force la quitter en même temps que les larmes montent, enfin, impossibles à retenir. Pas de cris, juste des larmes silencieuses sur le pyjama mou. Et pour la première fois, Ambre se surprend à penser quelle est seule, vraiment seule. Avant, même dans les pires galères, elle savait que Paul était là, une main posée, un mot doux, ou juste sa présence. Là, il ny a plus que le silence, et deux petits êtres qui dorment, inconscients que leur monde vient de seffondrer.
La nuit tombe, le noir sinstalle. Ambre reste en tailleur sur le sol et pleure, laissant toute la faiblesse sortir rien quun instant.
***
Le lendemain, Ambre est assise devant la fenêtre de sa chambre dhôpital, genoux repliés, regard perdu sur la neige qui tombe sur le parvis des HCL. Les événements tournent en boucle dans sa tête, la voix de Paul, ses mots comme un couteau.
Je comprends pas, souffle-t-elle sans quitter la fenêtre des yeux. Comment peut-on tourner le dos à la famille quon a tant voulue ?
Ses larmes sont épuisées. Il ne lui reste que des questions, sans réponses.
Camille, assise près delle, se lève et la prend tendrement dans ses bras. Elle-même ne sait pas quoi dire. Paul lui paraissait un papa aimant et pourtant, il est parti.
Ambre seffondre quelques instants sur lépaule de son amie.
Je ne sais pas comment je vais y arriver, murmure-t-elle. Mais je dois tenir. Pour eux.
Pas de posture héroïque dans sa voix, juste un entêtement tranquille. Les nuits seront blanches, les journées longues, mais dans la chambre, deux vies minuscules attendent quelle tienne debout.
Camille serre sa main, certaine dune chose : Ambre ne sera pas seule. Elles y arriveront, ensemble, un pas, un jour à la fois.
***
Deux jours plus tard, la mère de Paul entre dans la chambre, sans frapper. Un sac de clémentines, visage fermé, elle jauge la pièce, puis sadresse à Ambre :
Bon, tu tinstalles, on dirait.
Ni dureté, ni sympathie. Ambre attend sans ciller, devine que le discours a déjà été construit.
Tu sais très bien que cétait inévitable Paul a toujours eu besoin despace. Avec deux enfants, le bruit, la fatigue il ne pouvait pas le supporter.
Ambre a envie de crier que cest Paul qui voulait des enfants, quil en rêvait mais elle na plus la force dargumenter.
La mère dépose les fruits, se dresse droite, bras croisés.
Tu dois comprendre, poursuit-elle. Il ne veut pas soccuper des enfants. Mais il compte subvenir à ses obligations.
Ambre absorbe le coup, sentant un froid glacial la traverser.
Quest-ce que ça veut dire, financièrement ? finit-elle par demander, dans un souffle.
Il laisse sa part de lappartement, répond la mère, tout calculé. Ça comptera pour la pension. Mais pas plus, il ne reviendra pas. Sauf aide matérielle. Il ne veut pas que vous manquiez de quoi que ce soit.
Ambre est sidérée. Largent pour remplacer une présence, la tendresse ? Cest indécent.
Vous pensez que ça suffit ? interroge-t-elle, la voix plate. Que les euros valent plus que papa ?
La mère hausse les épaules :
Cest déjà ça. Paul nabandonne pas tout, il nest juste pas fait pour être père. Il nen est pas capable, cest la vie.
Ambre serre la couverture.
Et moi, vous croyez que jétais prête, après toute cette histoire ? Douze ans, huit tentatives ?
Cest toi qui as choisi, coupe la mère sèchement. Mais je préfère te prévenir, pas de drames, pas de scandale, pas dennuis lors du divorce. Sinon
Elle laisse la menace planer, froide.
Sinon quoi ?
Sinon tu pourrais perdre jusquau peu quil propose, voire la garde des enfants. Paul a de bons avocats. Ce nest pas une menace, cest un conseil. Il veut que ça se passe bien.
Ambre en reste bouche bée. On la menace maintenant, au calme.
La mère pose le sac de fruits, rajuste ses manches et part, sans un regard de plus.
Ambre reste seule, la pièce imprégnée dun parfum trop sophistiqué, irrespirable. Par la fenêtre, la nuit recouvre Lyon. Elle sent en elle une frontière nette il y avait un « avant » ; maintenant il y a un « après ».
Après avoir laissé flotter ses pensées dans la pénombre, elle attrape son téléphone et appelle Camille, la voix maîtrisée :
Camille, viens. Jai besoin de toi.
Moins dune heure après, Camille est là. Ambre sassied au bord du lit, le dos droit et les nerfs tendus comme jamais.
Tu sais quoi ? murmure-t-elle, le ton calme, résigné. Je ne les laisserai pas meffrayer. Jai traversé trop de tempêtes pour lâcher maintenant. Il peut geler la pension, me donner lappart mais il ne menlèvera pas mes enfants. Je tiendrai bon. Pour eux.
Il ny a plus de larmes, plus de colère. Juste la détermination froide des femmes qui nont pas le choix. Camille serre un peu plus fort sa main.
Bien sûr que tu vas y arriver. Et je serai là. Promis.
Le regard dAmbre enfin se pose sur elle. Plus de traces de détresse, juste la certitude. Elle sait que ça va être un chemin de croix nuits sans sommeil, solitude, mille tracas mais ses deux petits bouts, là, à la maison chez Mamie, sont sa force, son ancrage, son bonheur.
Personne, plus jamais, ne pourra le lui enlever. Peu importe ce que la vie réserve elle est une maman. Et rien nest plus puissant quune mère qui na plus le droit de flancher.