Le Chaton de Cristal

Le Chaton de Cristal

Trois sœurs sous la fenêtre

Maman, cest comme toi, non ?

Élise soupira doucement.

Presque, ma chérie. Tu comptes dormir un jour ? Jai encore du travail ce soir. Demain, tu piqueras du nez à ta propre fête.

Oh ! Daccord, je dors ! Pauline senfouit sous la couette, puis ressortit son petit nez curieux. Il y aura des ballons ? Appoline viendra ? Et

Élise attrapa la fillette et lenveloppa de la couette, la couvrit de baisers malgré ses protestations.

Allez, au lit ! Tu sauras tout demain matin !

Elle se leva, donna à Pauline son ours en peluche préféré et sortit de la chambre, allumant la veilleuse. Pauline avait encore peur de lobscurité, alors Élise allumait toujours des petites lampes dans la maison.

Élise descendit, tira la porte de la cuisine et ouvrit son ordinateur. Le travail saccumulait, mais elle prit quelques minutes pour rassembler ses pensées dans le silence. Demain serait une longue journée. Pas seulement parce que cétait lanniversaire de Pauline et quelle devait tout organiser, ce dont Élise se réjouissait. Elle adorait les fêtes, surtout pour sa fille. Mais demain, la famille viendrait. Et là, il fallait être plus patiente. Elle secoua résolument la tête et mit la bouilloire en marche. Assez ! Chaque chose en son temps. Pour linstant, la priorité était le rapport annuel.

Elle posa une tasse de thé à côté du clavier et sortit une pochette de son sac. Finalement, elle avait bien fait découter sa grand-mère en choisissant dêtre comptable. Si elle avait poursuivi sa passion pour locéanographie comme elle en rêvait, tout aurait été différent. Peut-être plus de romantisme, mais moins de sûreté. Une seconde, elle ferma les yeux, visualisa la mer et esquissa un sourire. Bientôt, elles partiraient en vacances sauf contretemps bien sûr. Élise soupira, ouvrit les yeux et se concentra sur son travail.

Élise, la première de la famille Dubois, naquit tant attendue par ses parents, Claire et Fabien. Les grands-mères jubilèrent, ses parents ladoraient.

Il faudra vite un deuxième ! Pour quil ait une amie ! répétaient les grands-mères, et Claire céda.

Ainsi, Élise et sa sœur Margaux navaient quun an de différence. Elles étaient inséparables, complices et rivales à la fois. Elles sencourageaient mutuellement, voulaient toujours faire mieux que lautre, riaient ensemble de leurs succès, et jamais une dispute ne durait bien longtemps. Claire veillait à leur unité, leur répétant que leur lien était unique. Elle réussit même à les faire entrer dans la même classe à lécole. Assises côte à côte le jour de la rentrée, elles se rassuraient du bout du pied sous la table. « Je suis là, naie pas peur. »

Le tempérament dÉlise était réfléchi, responsable, tandis que Margaux était plus rêveuse, capable de sarrêter au milieu dun exercice pour compter les oiseaux à la fenêtre. Élise ne quittait son bureau quune fois son travail achevé.

Élise, ta copie de maths ? Prête pour que je recopie et quon sorte jouer ?

Fais-le toi-même ! soupirait Élise, lui retirant le cahier. Si Mme Lefèvre nous sépare au prochain contrôle, tu ten sortiras comment ? Tu veux que je taide ?

Margaux boudait, mais cela ne durait jamais. Bientôt, elle la suppliait daller patiner ou nourrir les canards.

Elles entrèrent en sixième quand Joséphine, la petite dernière, naquit. Claire ne prévoyait pas dautre enfant.

Recommencer à zéro Fabien, je ne suis plus toute jeune, cest difficile

Tu as de laide avec Élise et Margaux, et je suis là ! Peut-être que cette fois, ce sera un garçon, imagine un peu !

Mais cest Joséphine quelles accueillirent volontaire, chahuteuse, différente. Peu après, il fut clair, pour Élise et Margaux : Joséphine menait la barque.

Avec laînée, Claire avait manqué de patience ; avec la benjamine, elle se dévoua entièrement, mettant ses grandes filles de côté, les réduisant au rôle dauxiliaires. Elle ne vit pas lombre grandir entre ses filles.

Cette ombre portait un nom : Sébastien. Il habitait limmeuble dà côté. Il nintéressait personne jusquaux seize ans dÉlise. Pressée de rentrer du basket, Elle se fit accoster.

Élise, attends, jai à te dire ! Sébastien hésitait sous le regard calme dÉlise.

Après lavoir observé, elle sourit doucement :

Vite, ma mère mattend, 18h devant limmeuble.

Il sourit franchement.

Tu me plais !

Je lavais compris. rit-elle, puis séclipsa sous les tilleuls.

Cette première émotion, ce rendez-vous maladroit, ce baiser tant redouté, cest à Margaux quÉlise confia tout, pas tout de suite, mais Margaux pressentit le changement et finit par la convaincre.

Plus tard, Margaux elle-même ne sut expliquer pourquoi Sébastien lui devint soudain indispensable. Il ne lui plaisait pas, mais elle voulait attirer son regard.

Au début, Élise ne remarqua rien, mais en les voyant sembrasser dans la cour, elle passa sans un mot. Chez elle, elle verrouilla la porte, sourde aux cris de Joséphine.

Élise, ouvre donc à Jo ! Claire tapa à la porte.

En ouvrant finalement à sa mère, celle-ci vit dans ses yeux le vide effrayant dun gouffre, chassa Joséphine dans le couloir, et resta avec sa fille aînée.

Élise, quest-ce qui tarrive, ma petite ?

Jai mal, maman. Pourquoi ? Pourquoi Margaux ma fait ça ?

Claire lenlaça.

De quoi as-tu besoin ?

Élise regardait la fenêtre, silencieuse. Impossible dexprimer une telle douleur.

Aide-moi à préparer mes affaires, maman. Je vais chez mamie. Je ne peux plus rester ici.

Margaux, revenue en courant, tomba sur sa sœur avec sa valise.

Tu pars où avec tout ça ?

Élise lécarta et sortit, ne remettant plus jamais les pieds dans cet appartement. Claire, bouleversée, donna à Margaux une gifle retentissante.

Comment as-tu pu ?!

Margaux porta la main à sa joue et regarda sa mère repartir, Joséphine contre elle, la porte claquée si fort que le lustre de cristal en tintait.

Dans la famille Dubois, les rancunes ne duraient pas. Quelques semaines et Claire reparlait à Margaux. Mais il fallut deux ans à Élise pour lui adresser la parole, maladie de leur mère oblige. Face au mal, les sœurs unirent leur force.

Excuse-moi Margaux, les yeux baissés, tremblait trop pour serrer le poing.

Assises dans le parc de lhôpital, elles attendaient la fin de lopération.

Névoquons pas le passé… souffla Élise.

Margaux sentit quÉlise lui pardonnait, mais noublierait jamais.

Elle lui prit la main. Élise ne la repoussa pas, mais ne répondit rien non plus. Elles restèrent, ensemble dans le silence, jusquà ce que leur père annonce la bonne nouvelle.

Leur mère hors de danger, les sœurs reprirent la vie chacune de leur côté. Élise partit à Nantes soccuper de la grand-mère paternelle, y resta, et hérita à son décès dun grand appartement.

Profite de la vie, prends tes décisions, lui soufflait sa grand-mère. Parfois, même les plus proches peuvent te trahir, si leurs intérêts sont en jeu.

Élise en eut un sourire désabusé. Qui mieux quelle pouvait savoir cela ?

Elle se maria quelques années plus tard, dans la plus stricte intimité, avec Antoine. Pas de famille. Leur bonheur était paisible seule ombre : labsence denfant. Malgré les espoirs, rien ne venait.

Alors, il viendra quand il voudra ! affirmait Élise, déterminée.

Envisageant ladoption, le temps passait. Les échanges avec sa famille se limitaient à de rares lettres ou appels. Lors de visites à Paris chez ses parents, Antoine nétait jamais accepté, et Élise finit par imposer sa vie.

Cest mon choix, maman.

Tu es heureuse, alors cest le principal, mais avec tes diplômes, ton caractère, tu aurais pu trouver un autre homme

Pour Élise, aucun homme ne valait Antoine. Elle était sereine et confiante à ses côtés. Antoine, chauffeur routier, partageait toutes les tâches, la soutenait dans les moments difficiles.

Margaux soupirait :

Tu as de la chance ! Il maide, lui. Le mien me reproche la moindre poussière

Élise lui prêtait une oreille distraite, sachant que Margaux était globalement satisfaite de sa vie. Mais Joséphine

Joséphine nétait pas seulement belle, mais exceptionnelle au point déclipser ses sœurs. Aux repas de famille, elle restait dix minutes, encaissait les compliments, et repartait sans regretter les parents. Après le bac, elle déclara :

Je serai mannequin !

Elle nimagina pas leffort que cela demanderait. Bientôt lassée, elle sinstalla chez un homme daffaires rencontré par hasard, en connaissance de cause : il avait déjà une famille. Indifférente aux protestations maternelles :

Ne vous mêlez pas de ma vie, si vous tenez à me voir encore !

Elle voulait beaucoup, obtint peu. Tombée enceinte pour garder cet homme, elle nimagina pas que tout sarrêterait là. Elle fit scandales et tentatives, alla jusquà voir la femme légitime, qui la regarda fixement de haut en bas :

Vous nêtes pas la première, ni la dernière, ma chère. Je suis son épouse, il ne me quittera jamais.

Vous en êtes si sûre ? Joséphine, outrée, tenta de détourner la situation, mais ne comprit pas ce qui donnait tant dassurance à son aînée. Cest la loi, cest tout. Les enfants, il ne les aura quavec moi. Libre à vous den avoir, mais soyez préparée à la solitude.

À la suite de cette conversation, tout bascula. Lhomme la quitta, promettant une pension :

Débrouille-toi. Je fournis lappartement, un peu dargent, mais cest tout, adieu.

Joséphine, restée sur le carreau, nen revenait pas. Elle, qui avait toujours tout obtenu. Lhistoire tourna et Paulinette naquit. Rapidement, Claire prit la situation en main, Joséphine oscillant entre crises de maternité et fugues. Les absences se prolongèrent, Claire sépuisait, Fabien tenta dappeler Margaux, qui refusa.

Papa, jai déjà mes enfants, je ne peux pas en prendre un de plus !

Fabien appela Élise, qui accepta sans hésiter, prit un congé, soccupa des démarches. En un mois, Pauline, sa nièce, rejoignait Nantes.

Pauline ignora longtemps quÉlise nétait pas sa mère. Antoine avait vendu leur appartement pour finir la maison en périphérie.

Antoine, tu as tout fait comme je voulais ! soupira Élise en visitant sa nouvelle maison, pleine despoir.

Pauline apporta tout ce qui manquait à leur vie : éclats de rire, mouvement, espièglerie. Neuf ans passèrent.

La famille restait distante, les réunions rares. Claire, inconsolable, lançait des reproches :

On ta confié cette enfant, on verra comment tu ten sors ! Tu las emmenée loin, sans penser à moi !

Élise, consciente de la douleur de sa mère, la supportait sans répondre. Elle savait quà la place de Joséphine, la perte aurait été moins tragique. Mais « Jo », cétait une autre histoire.

Devant sa petite-fille qui rappelait tant la défunte, Claire sadoucissait parfois :

Quelle belle enfant… Ne la brime pas, laisse-la être heureuse !

Élise pressait la main dAntoine, le suppliant du regard de ne pas répondre à sa sueur froide.

Patience, soufflait-elle. Elle est à plaindre, pas à accabler.

Mais pourquoi supporter tout cela ? disait Antoine en lenlaçant.

Parce que cest encore moi qui dois être là. Il ny a plus que moi.

Et si elle voulait sen prendre à Pauline ?

Elle ne ferait jamais de mal à la petite, disait Élise, certaine.

Et elle avait raison. Claire ravalait sa peine avec Pauline, voyant la petite si épanouie. Que Pauline prenne Élise pour mère la blessait, mais elle préférait préserver la fillette du poids de la vérité.

Élise éteignit lécran, sétira. Déjà minuit passé ! Son thé était froid. Elle sassit à la fenêtre, attristée quAntoine soit encore au volant, mais il rentrerait le soir même, apportant son mystère pour lanniversaire. Il avait seulement dit en riant :

Vous verrez, ça vous plaira !

Élise sourit à la chance davoir cet homme.

Maman ! Joyeux anniversaire à MOI ! Pauline bondit sur le lit et couvrit Élise de baisers. Et à toi aussi ! Bon anniversaire de mavoir !

Merci ! Élise lenlaça. Sois heureuse et en bonne santé, ma chérie.

Pauline se blottit.

Je suis grande maintenant ?

Dix ans ! Mais pour moi, tu es encore un peu petite

Tant mieux ! Les petits, tout le monde les aime !

Et qui ne taime pas, dis donc ?

Élise chatouilla Pauline, qui éclata de rire en se tortillant.

Bon. Jai un cadeau pour toi ! dit-elle en ouvrant la table de nuit.

Elle sortit une boîte et la tendit à Pauline.

Fais attention.

Pauline souleva le couvercle.

Maman Ses yeux silluminèrent. Cest celui-là ?

Le même ! murmura Élise.

Pauline sortit la petite figurine dun chaton de cristal, cadeau jadis offert à Élise par son père.

Pour la fille aînée Cest ce que disait Papi ?

Exactement.

Merci ! Je voulais quil soit à moi, avoua Pauline en flattant les minuscules oreilles du chat. Mais maman je suis fille unique.

Élise sourit, et Pauline fouilla son visage du regard.

Vrai ? murmura-t-elle. Élise acquiesça. Pauline sauta sur place, la figurine serrée dans le poing et cria à plein poumons :

Youpi ! Je vais être grande sœur ! Maman, cest une fille ?

Je ne sais pas encore, mon amour.

Élise regardait Pauline bondir de bonheur, elle avait les larmes aux yeux. Elles avaient espéré cela tant dannées.

Pauline sarrêta soudain, fixa sa mère et déclara :

Cest le plus beau cadeau que tu pouvais me faire.

Élise ouvrit la couette, se leva et sortit une grande boîte.

Tiens, cest aussi pour toi.

La belle robe émerveilla Pauline. Se tournant devant la glace, elle demanda :

Maman, à quelle heure les invités arrivent ?

Élise jeta un coup dœil à la pendule et sexclama :

On a trop traîné ! Vite, ma fille !

Tout fut prêt, et dès midi une Pauline radieuse accueillait les invités, son rire clair traversant la maison.

Comment va Pauline ? interrogea Claire, sasseyant avec lassitude.

Parfaitement, maman. Elle a eu dexcellentes notes. Elle joue du piano aussi, cest une enfant modèle.

Apprécie cette joie, cest un cadeau immérité.

Élise soupira. Le dialogue avec sa mère devenait difficile. Heureusement, Margaux arriva de la cuisine et changea de sujet, racontant mille anecdotes sur ses enfants : Appoline avait aussi eu de bonnes notes ; Victor était champion de boxe du quartier.

Le cri de Pauline les interrompit. Élise vola jusquà la chambre denfant. Là se tenait Pauline, en pleurs, la jolie robe blanche tachée. Élise la serra dans ses bras.

Margaux ! La trousse à la cuisine ! Du bandage vite !

Tout le monde sagita, sauf Appoline, qui restait muette, les yeux rivés sur Pauline.

Ma chérie, quest-ce quil y a ? interrogea Élise, affolée.

Ce nest pas vrai ! Elle ment ! Elle ment !

Qui ment ? demanda Élise, déconcertée.

Les coupures étaient superficielles. Une fois pansée et changée, Élise emmena Pauline se blottir dans ses bras dans la chambre.

Tu veux me raconter ?

Pauline resta dabord silencieuse, puis leva vers Élise ses grands yeux gris, identiques aux siens.

()

Car Pauline souvrit peu à peu, et dans les bras fermes et aimants de sa mère, comprit tout ce quelle pouvait traverser nébranlerait ni leur tendresse ni leur famille.

Parce que parfois, dans la vie, même un chaton de cristal peut survivre à lépreuve du temps et des tempêtes fragile en apparence, mais incassable dans lamour et la confiance.

Ce jour-là, Élise se dit que rien nest plus précieux que la compréhension et la capacité au pardon. Quelles que soient les épreuves, lamour et la famille nous donnent la force de tenir et de transmettre un peu de lumière à ceux quon aime.

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