Carnet intime, février.
Je mappelle Gustave. Je suis un vieux chat. Voilà dix années que je vivais tranquillement dans un appartement lumineux de Lyon, entouré de la même famille, du même rythme, du même parfum de croissants au petit matin. Et puis, tout sest brisé. Dun coup.
On ma écarté. Mis à la porte sans état dâme, sur les conseils du pédiatre : ce nouveau-né pourrait être allergique à mes poils. Cette incertaine possibilité a tout scellé. Et qui voudrait dun chat adulte, errant, un peu usé? Personne. Mon maître ne sest pas posé de questions. Il ma attrapé, a descendu quatre étages et ma déposé derrière limmeuble, dans une ruelle du 7ᵉ, entre deux poubelles, dans la neige crissante des nuits de février. Pas dhésitation, ni de remords la froide logique.
J’étais prêt à céder. Mon sort semblait écrit : finir congelé, vaincu par la faim, la trahison, le désespoir. Mais le destin en a décidé autrement. À quelques centimètres de moi, quelque chose de chaud s’est lové. Faiblement, jai relevé la tête. Deux minuscules chatons, aux yeux ronds comme des pièces de deux euros, me fixaient. Ils grelottaient, terrorisés, moffrant un regard plein despoir.
« Non mais, ils nattendaient plus que moi pour compliquer lhistoire Même mourir tranquille, on ne me le permet pas » ai-je pensé, épuisé et un peu amer. Ces chatons, eux aussi, avaient été jetés là, par ces humains qui oublient le monde des bêtes dès quun souci apparaît.
Je savais : si moi, le vieux Gustave, je lâchais maintenant, eux non plus ne survivraient pas à la nuit. Jai forcé mes pattes gelées à bouger, attrapé les petits contre mon ventre, les ai léchés pour tenter de leur rendre un peu de chaleur. Ils tremblaient mais sendormaient, accrochés à ma fourrure. Soudain, jai compris : je leur servais de maman, de planche de salut, dabri.
La faim me tordait le ventre, si javais mal, je nosais imaginer leur tourment. Dun pas chancelant, je suis allé jusquaux containers à ordures. Jai déniché deux miettes de steak hâché oubliées dans un emballage et des petits morceaux de blancs de volaille glacés. Jai ramené mon butin, ai offert la plus grosse part aux chatons, jai grignoté ce qui restait.
La fatigue ma surpris, vite, trop vite
Je me suis réveillé en sursaut à des voix cristallines :
Maman ! Papa ! Regardez ! Il y a une chatte avec ses petits !
Jaurais souri sil me restait de lénergie. Une « chatte », vraiment
La fillette, environ neuf ans, ne fuyait pas devant la détresse. Elle revint bientôt, un sac de victuailles de la boulangerie dans une main, de la pâtée, un vieux plaid dans lautre. Elle nous installa à labri, sur le tissu doux. Le froid mordant fut un peu moins terrible cette nuit-là.
Une heure plus tard, elle reparut avec son père, traînant une cabane bricolée avec des planches, des coussins, un écriteau scotché sur le devant : NE PAS DÉRANGER. NE LES CHASSEZ PAS. NOUS LES NOURRISSONS (APPARTEMENT 22). Toute limmeuble traversa le hall, des boîtes de thon, des restes de dîners, même des petits pots pour bébés sous le bras.
Le lendemain, la fillette prénommée Capucine et son père revinrent nous voir. Les chatons, repus, dormaient à mi-chemin entre lassiette et mon ventre. Le soir, quand le trio familial passa à nouveau, les petits sautèrent de joie vers Capucine.
Comme toujours, je restai à distance. Se faire trahir une fois suffit.
Maman, tu nas pas donné à manger à la maman des chatons Elle a aussi faim elle, tu crois pas ?
Laisse donc, répondit la femme, elle sen sortira bien, cest une adulte.
Quelle « maman» ? fit le père, cest un matou, pas une chatte
Allons, tu ne vois pas quil les couve et les lèche ? Une vraie maman !
Le père éclata de rire :
Regarde mieux, chérie. Il na vraiment rien dune « maman »
La mère saccroupit, meffleura le ventre. Jai grogné, surpris, la fusillant du regard.
Eh ben soupira-t-elle. Cest vrai, cest un vieux matou
Bien vu souris-je intérieurement.
Tu as donc survécu à tout ça Pour prendre soin deux, tout seul? Pour les nourrir, les réchauffer?
Je nai pas bougé. À quoi bon? Mon unique souci : placer ces chatons quelque part, puis mévaporer, sans bruit.
Mais elle ne partit pas. Elle pleura.
Regarde, murmura Capucine, en serrant les chatons contre elle. Il devait avoir une famille, ce chat On la abandonné récemment, cest certain
Oui, ajouta le père doucement. Quelquun sest débarrassé de lui. Mais lui, plutôt que de se laisser mourir, il a choisi dêtre leur maman. Il a repoussé sa fin pour ces petits inconnus.
Tu veux me faire pleurer exprès ? sanglota la mère.
Je ne fais que constater, expliqua le père calmement.
Soudain, la mère me souleva dans ses bras réconfortants. Je me raidis, prêt à bondir mais, sans comprendre pourquoi, jai miaulé puis ronronné.
Je mattendais à reprendre ma vie derrance après un peu de nourriture, un pansement. Mais non. Ils mont mis dans la salle de bain, arrosé de shampoing. Jai râlé, hurlé, mais Capucine et sa mère mont caressé, rassuré. Ensuite, serviette chaude, puis un canapé, de la nourriture qui sentait la viande, et les chatons blottis sous mon poil.
Quel courage tu as eu, toi souffla la mère, me caressant le dos. Même les humains nen font pas toujours autant
Elle exagère, bâillai-je. Bon, je ferai grâce de la griffe, cette fois. Ils sont peut-être sincères.
Jai commencé à toiletter les petits, la femme pleurait encore.
Ces humaines, alors Ça réprimande, ça lave, puis ça pleure. Sans doute la conscience qui la travaille pensai-je, en souriant intérieurement.
Je mendormis, serrant les chatons contre moi, ignorant la vérité : cétait la mère qui avait dabord refusé tout animal errant en appartement. Cest pour ça que le père et la petite ont construit la cabane.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien longtemps, je connus le sommeil paisible, bien entouré.
La famille restait là, silencieuse, à me regarder comme si jétais le plus admirable des vieux matous.
Mais maman, au moins nous, on na pas détourné les yeux murmura Capucine.
Et ses parents acquiescèrent, doucement.
Cétait peut-être le plus beau geste que nous ayons tous fait depuis longtemps.