Le chat dormait avec ma femme. Il se blottissait contre elle, me bousculait de toutes ses pattes et,…

Écoute, laisse-moi te raconter ce qui sest encore passé avec Gaspard, le chat de Cécile. Je te jure, ce matou me fait passer pour un figurant dans ma propre maison.

La nuit, il s’incruste dans notre lit, la colonne vertébrale bien calée contre Cécile, et il me pousse, de toutes ses pattes. Le matin, il me regarde droit dans les yeux, lair insolent et franchement moqueur, comme pour me dire: «Mon vieux, ici cest moi le roi.» Jessaie de râler, histoire de sauver la face, mais rien à faire, Cécile ladore, elle lappelle «mon petit trésor, mon soleil» je tassure, cest elle qui le gâte le plus.

Pour Gaspard, Cécile va jusquà acheter de la dorade toute fraîche. Elle la fait dorer rien que pour lui, retire les arêtes une à une, et lui prépare la peau croustillante, soigneusement posée en petit tas à côté des tout nouveaux morceaux encore fumants, dans une assiette rien que pour lui.

Et moi dans tout ça? Bah, il me restait les coins et recoins du poisson, ceux dont Gaspard ne voulait pas. Il se foutait de moi, cest clair, avec ce sourire en coin typique des chats qui savent quils ont gagné. Je tavoue, parfois je me vengeais discrètement: un petit coup de coude pour lécarter de la table, ou je lui piquais sa place sur le canapé Bref, une petite guerre discrète.

Je te raconte pas le nombre de fois où jai retrouvé une surprise dans mes chaussons ou mes baskets. Et Cécile se fendait la poire, en disant: «Ben voilà, fallait pas lembêter, mon Gaspard.» Et elle le caressait, le félin regardant mon existence avec un mépris royal. Je soupirais, mais bon, jaime trop Cécile et il ny a pas de discussion, je mincline.

Mais ce matin-là Ça, c’était du jamais vu!

Je me préparais à partir au boulot quand jentends hurler dans lentrée. Je fonce, et là, je découvre six kilos de poils hérissés, de griffes et d’humeur massacrante: Gaspard, comme possédé, saute sur Cécile telle une bête furieuse. Mais alors que je mavance, il me bondit dessus, me pousse violemment hors du couloir, et je me retrouve par terre. Je me relève fissa, attrape une chaise façon dompteur, et je tire Cécile vers la chambre, la tenant fermement. Le chat se cogne une patte contre le pied de la chaise et pousse un cri strident, mais ça ne larrête pas.

On réussit tout juste à refermer la porte sur ce monstre. Derrière, on lentend siffler et gratter. On se badigeonne dalcool et de bétadine, histoire de désinfecter les rayures qui nous brûlent la peau. Cécile téléphone au boulot: «Bonjour, je ne pourrai pas venir, notre chat sest transformé en fauve» Jappelle mon chef juste après et lui sers mot pour mot la même excuse franchement, jy croyais à moitié moi-même.

Et là la maison tangue, tout vibre. Un boucan du diable. Dans la cuisine: les vitres explosent, dans la salle de bains, la fenêtre vole en éclats. Jen lâche mon portable, le silence retombe dun coup. Plus rien. On oublie complètement le chat et on file à la cuisine pour jeter un œil dehors.

Juste devant la résidence, un cratère! Des morceaux de tôle partout, un petit camion de notre voisin éclaté en mille, cétait une fourgonnette GPL apparemment elle a sauté avec ses bouteilles de gaz. Sur le parking, les voitures gisent, cul par-dessus tête, comme des tortues impuissantes. Au loin, la police et les pompiers hurlent leurs sirènes.

Sidérés, on se retourne vers Gaspard: le pauvre, recroquevillé dans un coin, tremble en se tenant la patte avant, celle qui a pris cher. Il chiale tout doucement, la pauvre bête. Cécile lâche un cri, se précipite, le serre contre elle.

Moi, je chope les clés de la Clio; on fonce dans lescalier, sept étages en dévalant les marches, même pas le temps de prendre lascenseur. Excuse-moi pour tous les gens touchés par lexplosion, mais à ce moment-là, notre urgence cétait Gaspard. La voiture était intacte, on fonce chez le véto du coin. Jai la gorge serrée, avec la musique de Michel Legrand, tu sais «Deux pour la route», à la radio, histoire de me mettre la larme à lœil.

Une heure plus tard, on ressort; Cécile serre son trésor dans ses bras. Gaspard, bandage à la patte, fait son intéressant devant tous les autres propriétaires danimaux. Quand ils apprennent notre histoire, tout le monde vient le caresser, attendri.

On rentre à la maison. Cécile allume la plaque, sort un dernier filet de bar, rien que pour lui. Elle retire toutes les arêtes, en fait une montagne de peau grillée bien dorée pour le chef. Et à moi, elle sert les petits restes. Gaspard boîte sur trois pattes, sinstalle devant sa gamelle, me jette un regard soufré par la douleur. Il tente de me dévisager dun air hautain, mais cest plutôt la grimace dun vieux matou cabossé.

Je ne peux pas men empêcher Je retourne vers lui, et je lui dépose dans sa gamelle ma propre part du poisson, désarêtée. Gaspard me regarde, ébahi, serre sa patte blessée contre lui et miaule un «merci» pas plus gros que ça.

Je le prends dans mes bras, je colle mon front contre le sien et je lui murmure:
Peut-être que je ne suis pas le roi de la maison, mais avec une femme et un chat comme vous deux Je suis le plus heureux des hommes, même si je râle. Puis je lembrasse sur le museau.

Gaspard ronronne et me pousse la joue de sa grosse tête. Je le repose, il se tortille un peu puis commence à manger, pendant que Cécile et moi, on le contemple, bras dessus bras dessous, un sourire aux lèvres.

Depuis ce jour, Gaspard ne veut dormir quavec moi. Il me regarde avec confiance, et chaque soir je prie juste pour quon puisse tous rester ensemble le plus longtemps possible.

Tu sais, je nai besoin de rien dautre. Promis. Parce que, pour moi, cest ça, le vrai bonheur.

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