Le cardiologue Bragniakov est arrivé dans une station thermale pour se reposer : il a décidé de se raser avant de sortir pour la soirée. À partir de 40 ans, on connaît la musique… Pourtant, il a plus de 60 ans – mais qui le remarquerait ?

Le professeur de cardiologie Dubois débarqua dans un vieux sanatorium des environs dAix-les-Bains pour se reposer. Un week-end sous la brume savoyarde, puis il se fit la barbe afin daller à la soirée dansante du samedi. Quarante ans et plus, disait-on… même sil en avait soixante-quatre, mais à la lueur des lampadaires, qui irait chipoter ?

Cest en rôtissant sa moustache devant le miroir piqué que la porte souvrit soudain sur une femme. Pour la décrire, il faudrait manier le pinceau de Toulouse-Lautrec. On aurait pu organiser un séminaire de biologie humaine sur sa silhouette, pointer du doigt les courbes en improvisant : « Ici, mesdames et messieurs, voici la Femme en formation… ».
Elle sexclama, dune voix qui vibrionnait dans le couloir :
Quelle providence, ce célèbre cardiologue venu séjourner ici ! Justement, lintendant amène un malade grave à la salle des soins, et la cardiologue titulaire est absente. Infarctus à minuit, ça ne se prévoit pas. Mais quel hasard, la présence dun expert de Paris

Dubois sentit la fatalité sabattre sur son séjour. Impossible de lesquiver. Cette femme-là devait bien peser cent vingt kilos, et sur sa bouche trônait un rouge carmin, marque démonique de la Sainte Inquisition sur une joue poudrée façon gargouille. Avec de telles femmes, nulle explication ne sert, même le plus magicien des cardiologues ne peut rien si lintendant et une infirmière déguisée en Bonhomme de Neige Séducteur simprovisent assistants.

Dubois entra donc dans la salle de soins. Lintendant aux yeux gris fous était là, debout devant une civière. Sur la table roulante, un homme à barbe traînante, écrasé sous son dossier médical. Avec son air hébété, il rappelait un collégien doté dun torse de bûcheron.
Il délire complet, annonça lintendant. Il marmonne “rose”, “rose”, persuadé derrer chez le fleuriste.
Linfirmière prit la tension et lâcha en riant nerveusement :
Cest pire que mauvais : 7 sur 5. Pardon, 70 sur 50, et ça continue de descendre. À ce stade, ce ne sont même plus des chiffres, ce sont mes mesures de cuisse !
Puis elle partit dun éclat de rire. Dubois en frissonna. Dans le dossier était inscrit que pour lui, 18 sur 10, cétait le seuil déchauffement.

Dubois fit linventaire des lieux dun œil rapide. Soudain, il se figea. Détranges sanglots retentirent dans la pièce : linfirmière pleurait.
Quest-ce quil y a ? demanda-t-il.
Faut… faut dire… cet homme, il fait pitié ! balbutia-t-elle, seffondrant à moitié contre la porte.

Dubois sentit une anxiété sans nom.
Adrenaline, commanda-t-il en désinfectant ses mains. Tu sais ce que cest, ladrénaline ? Dans quoi la prendre ?
Pauvre monsieur sanglota linfirmière.

Il dut prélever lui-même la précieuse dose dans la seringue. Lintendant, médusé devant la taille de laiguille on aurait dit une lance de mousquetaire ! , se liquéfia. Son corps oscillait, un poulpe en blouse grise. Linfirmière redoublait de pleurs en coin.
Dubois pensa à les gifler pour les ramener à la raison, mais eut la vision brutale de linfirmière, toute en briques, sécroulant du troisième étage du sanatorium.

Il ignora les règlements et planta la seringue sur la poitrine osseuse du patient.
Lintendant seffondra aussitôt, mastodonte en fin de piste.
Ga… gasp ! sétrangla linfirmière. Intendant, tu vas tenir, hein ?
Mais vous êtes tous cinglés ! hurla Dubois. Où est lammoniaque ?
Ils vont mourir ? On va mourir ! sanglota-t-elle.
Sur une table trônait une lourde lampe “David soigne le lion de langine” du bronze, bien cinq kilos. Dubois pensa lutiliser pour assommer léquipe entière. Puis il décida quil leur fallait juste du calme, il voulait discipliner ce délire.

Silence ! ordonna-t-il. De la tenue, du sang-froid !
Le patient se dressa sur la civière, paupières closes.
Aucun chahut, monsieur, avertit linfirmière, qui posa une paume sur le front de lhomme pour le plaquer. Lammoniaque est dans le placard, bien sûr
Lintendant gisait mou, plus de pouls. Du bout des doigts, le barbu relâchait encore sa main, retombant dans linconscience.
Massage ! hurla Dubois, extirpant lintendant de sous la table.
Linfirmière retourna le malade sur le ventre, releva sa jupe, prête à bondir dessus.
Massage cardiaque, pas fessier ! lança Dubois, excédé.

Elle sassit sur le torse de lhomme, la civière grinça et Dubois entendit craquer. Il fourra de la ouate imbibée de vinaigre sous le nez de lintendant mollasson, qui navait plus aucun angle droit, impossible à manipuler. Pendant ce temps, linfirmière pesait de tout son poids.
Il dut la tirer à lui, coller du vinaigre sous son nez également. Tous deux, fessiers découverts, jupe et pantalon à moitié en bas, formaient une équipe durgence médicale dun ridicule achevé, assis côte à côte, ouate fichée dans les narines.
Le malade se redressa soudainement. Yeux clos, il tourna lentement la tête vers le canapé.
Lintendant, entre deux chocs, tenta desquiver la scène et tomba face contre terre. Sous son front, le carrelage rayonna dun large cercle.

Messieurs… murmura le patient, sans ouvrir les yeux, je vous en prie, ne me soignez plus jamais
Il raconta alors, dune voix détachée, quil était hypotendu de longue date. Dès quil neigeait, il se dégonflait comme une baudruche. À lorage, les courants dair le baladaient. Il ny pouvait rien, il était né comme ça. Sa tension habituelle : 8 sur 5 parfois moins.
Une tasse de bon espresso, et la vie repart. Mais le problème nest pas réglé, quand une femme à collier de boules de pétanque vous retombe dessus !
Il pensa quil verrait défiler toute son existence, que Rosiska allait sortir des toilettes, et quau final, ce serait lui, lenterrement …

Dubois sentit blanchir ses cheveux, consulta la fiche médicale spectaculairement griffonnée : « Yarzéva Rosiska Louisiane » Il se souvint : il était venu rêvant daventures dété, espérant rencontrer une locale, et… rien.
Cest vous, ça ? demanda-t-il, dubitatif, fiche à la main.

La fiche, répondit linfirmière droit devant, la ouate toujours pendue au nez.

Mais ce nest pas Rosiska Louisiane Cest Louis Rozier, au moins !
Comme médecin traitant, il fallait le signaler, non ?
Tu te fiches de moi

Je mexplique, intervint le patient. Ma femme est hospitalisée ici. Je lui ai apporté du lait ribot Elle est partie aux toilettes, a laissé la fiche. Soudain, mal tourne, on membarque sur la civière
Et voilà. Jétais mal. Maintenant, je vais bien. Je vais même très bien. Sil ny avait pas tout ce bleu, ces mines rougies autour, je men irais sur la Lune. Plus dhypotension ! Allez-y, allumez-moi sous la table, je file en orbite.
Et puis, je ne sais ce que ma injecté ce vaillant professeur, mais pour la rédaction de ma prochaine thèse, je ne dormirai plus pendant dix ans.

Je propose, déclara linfirmière quand le malotru au lait ferme les portes, quon nait jamais été là, ok ?
Dubois faillit la cogner avec la lampe, mais elle décocha un clin dœil, puis ajouta, calme :
Je moccupe de lintendant !
Dubois repartit du sanatorium sans avoir fait la moindre connaissanceLintendant, pansé à la ouate, reprit vie sous la houlette énergique de linfirmière qui, retrouvant son ton bourru, lancha :
On se relève, mon colonel, la patrouille na pas fini ses tours !

Le professeur Dubois, désarmé, jeta un coup dœil à la nuit noire derrière la fenêtre, la brume sépaississant comme un rideau pudique sur les Alpes. Un souffle dair glacé passa, que Dubois crut porter des rires oubliés.
Le malade ajusta sa barbe et déclara, lœil pétillant :
Si jamais vous ouvrez un bal, prévenez-moi avant la piqûre !
Il roula des yeux vers linfirmière, ajoutant :
Prochaine fois, un peu moins de passion, un peu plus de précision, daccord ?

Tous éclatèrent de rire, même lintendant, qui titubait encore contre le bronze du lion.
Dans cette pièce saturée de vinaigre, le professeur sentit une chaleur tordue et une fatigue délicieusela douceur dun fiasco sans conséquences, une farce humaine et fraternelle. Peut-être que cétait justement ça, la vraie cardiologie de la province.

Le malade, pantalon débraillé et chaussures dépareillées, se rhabilla avec dignité, salua la petite troupe et fila retrouver Rosiska, oubliant sur la table la fiche médicale, vestige de cette nuit impossible.
Dubois, un sourire secret sous la moustache, attrapa la vieille lampe, la souleva au-dessus de sa tête et déclara solennellement :
Messieurs, dames, à la santé de ceux qui survivent aux soirées dansantes ! Ici, on ne meurt pas dinfarctus au pire, on en meurt de rire.

On toqua alors à la porte. Un jeune aide-soignant passa la tête, demanda dune voix timide :
Professeur, vous venez ? Cest le dernier tango Toutes les dames vous attendent.

Dubois jeta la blouse trempée, réajusta sa cravate, lança un clin dœil à linfirmière encore muette de stupeur, et sortit.
Ce soir-là, sous le bal poussiéreux, même la brume savoyarde fut incapable de masquer son pas léger, ni la rumeur enchantée :
Le professeur Dubois avait vraiment sauvé la nuit.

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