Le Capteur de Rêves
Encore ?! Céleste, Céleste ! Réveille-toi ! Sinon elle va réveiller les petits ! Attrape-la ! Amélie descendit précipitamment de son lit pour secouer sa sœur par lépaule. Quand est-ce quelle se calmera, franchement
Élodie se débattait, prise dun cauchemar. Le gémissement qui séchappait delle emplissait la chambre dune étrange tristesse, comme si lair lui-même salourdissait, et je tassure, jen avais des frissons.
On se croirait dans un mauvais film dhorreur, sérieux ! Céleste balança sa couette, encore les paupières lourdes de sommeil, pour sapprocher du lit dÉlodie.
Elle couvrit Élodie de sa propre couverture, se glissa contre elle et commença à chanter tout doucement :
Dodo, lenfant do, lenfant dormira bientôt Oh mince ! Amélie ! Ce nest pas un chant qui va laider, elle est brûlante ! Va chercher maman !
Amélie piétinait un peu à côté du lit, hésitant, puis soupira, et finit par filer dans la chambre parentale. Ben tu comprends, Élodie reste la petite dernière comme les autres, alors pas question de cacher quoi que ce soit à maman, sinon elle et Céleste allaient se faire gronder.
Dans la chambre, tout était silencieux. Amélie tendit la main au-dessus du berceau de Paul, collé au lit de leurs parents, et toucha lépaule de Claire.
Maman
Les grands yeux marron de Claire, identiques à ceux dAmélie, souvrirent aussitôt, comme si elle navait jamais vraiment dormi. Sa paume réchauffée couvrit les doigts de la fillette.
Quest-ce quil y a ma chérie ?
Élodie va mal, maman Je crois quelle a de la fièvre. Elle est bouillante !
Paul fît un petit couinement, et Claire sempressa de fredonner, tout doucement, comme Céleste avant elle :
Dodo, lenfant do
Elle attrapa la main dAmélie et la reposa sur le côté du petit frère.
Berçe-le un peu pour quil ne se réveille pas, je reviens.
Sans même un soupir pour son dos encore douloureux depuis sa chute du marchepied la veille, Claire se leva sur la pointe des pieds jusquà la chambre des filles, attentive à la chaleur de la maison endormie.
Cest que cette maison, cétait un vrai rêve devenu réalité pour Claire. Combien de fois avait-elle entendu quils nauraient jamais les moyens de monter leur propre maison à Fontainebleau, quils seraient bien mieux dans leur appartement à Paris, franchement
La famille, sans sembarrasser, sortait des trucs du genre :
Pourquoi vous voulez une maison comme ça ? Vous navez même pas denfants, voyons !
Et le cœur de Claire se serrait. Ne pas pouvoir être mère Comme si on devait alors marcher le regard baissé, incapables de porter la tête haute. Toujours la bonne vieille question : pas de gosses, pas de fierté.
Combien de fois Romain, la voyant abattue après yet another conversation pesante avec sa mère ou une tante, la serrait contre lui ? Son épaule calait parfaitement sous sa joue et ils se taisaient, sentant leur peine et leur soutien aller de concert.
Laisse-les, ça ne vaut pas la peine. Que savent-ils, eux ? Ils parlent trop, ces gens.
Mais ils ont raison non ? Nous navons pas denfants, et on nen aura pas
On verra bien ! et Romain grinçait des dents, se promettant quil ferait tout pour rendre Claire heureuse.
Cest vrai, on croit que tout est possible près de Paris, si tu as quelques économies de côté. Mais dhôpital en clinique, dexamens en résultats, les médecins étaient tous désolés :
On fait ce quon peut, mais on nest pas des magiciens.
Alors Claire nosait même plus croiser le regard de Romain. Mais quand il a parlé du projet maison, elle na plus pu se taire.
Pas avec moi, Romain Je taime mais tu devrais refaire ta vie, fonder une famille. Si je ne peux pas toffrir denfants, moi je préfère divorcer.
Rêve toujours ! Romain a claqué sa tasse sur la table tel un chef de chantier, pas content. Arrête avec tes idées à la noix ! Je vais te dire quatre vérités, même si ça ne plaît pas à ta maman qui ma toujours pris pour un rustre ! Je ne te laisse pas partir, cest clair ? Tu es la femme quil me fallait, tu comprends ? Pour les enfants, on verra, cest la vie.
Claire, évidemment, nétait pas apaisée pour autant. Les paroles passent, et après? Un jour, peut-être, il regretterait son choix
Mais Romain ne lâcha jamais. Il lavait trop attendue
Cétait le deuxième mariage de Claire. À dix-neuf ans, elle était partie pour échapper aux critiques maternelles et à la surveillance sans fin.
Avec sa mère, Martine, cétait compliqué. Un jour, Martine lenveloppait déloges, le lendemain, elle trouvait quelle était ratée.
Comment ai-je pu avoir une fille pareille ? Parfois tu mépates, mais parfois tu me désoles
Claire, face à ça, se refermait, se demandant comment aimer une mère qui la rabroue tout le temps
Si tu avais demandé : « Tu laimes, ta mère? », Claire aurait répondu oui sans réfléchir. Comment ne pas aimer sa maman ? Cest idiot Mais plus le temps passait, plus elle voyait que les diplômes et le boulot ne rendent personne plus humain. Sa mère était brillante, sociable, savait parler à tout le monde, sauf à elle.
Une semaine avant son mariage, elle na pas pu sempêcher de lancer :
Maman, jai limpression que tu ne maimes pas.
Arrête de dire des bêtises. Quoi que tu fasses, tu fais jamais comme il faut
Je fais comme je veux, et je veux juste que tu sois fière de moi. Mais ten demandes trop. Être mère, ce nest pas que câliner, cest ça ?
Tu comprendras le jour où tu seras maman à ton tour.
Mais… Claire allait vite comprendre que, chez elle, il fallait surtout un garçon. En en discutant avec des tantes, elle comprit que ses parents avaient, en fait, toujours voulu un héritier.
Mon dieu, cest du Moyen-Âge elle riait jaune, en flânant dans le Parc Montsouris. Un garçon, super ! Une fille, bah, bof. Pfff Quand jaurai des enfants, je ne ferai jamais de différence. Jespère
Le mariage fut grandiose et peu émouvant. Corset serré, mère faussement radieuse. Et Claire en ressortit sans illusions.
Son premier mariage ne dura quun an et demi. Quand elle perdit son bébé, son ex-mari fit ses valises le lendemain, ciao et au revoir.
Son appart à Montrouge, gardé par ses parents, resta vide, et Martine, la ramenant de la clinique, narrêtait pas :
Louons-le, cet appart ! Reviens à la maison, tu as assez fait ladolescente
Claire voulait juste rester seule. Étonnamment, son père la comprit, organisa une pension, et interdit à Martine de sen mêler.
La vie continua. Claire finit la fac, a été promue, mais restait vide, condamnée par les médecins à ne pas fonder de famille.
Sa tante lui signala le problème à sa mère :
Elle na plus de lumière, ta fille. Faut faire quelque chose.
Les réunions de famille senchaînaient, et cest sur une de ces soirées interminables en banlieue que Claire a rencontré Romain. Sauf quil nétait pas convié comme prétendant, juste le chauffeur dune de ses tantes, et sest retrouvé embarqué à Paris, une Cendrillon dans un manteau blanc, excédée par la foire. Elle a oublié son sac à main, et lui a dit, souriant :
Cest rien, souris-moi et on est quittes.
Un peu vexée, elle a insisté pour descendre, mais lui a filé à langlaise avant quelle ne revienne avec largent.
Il est revenu le lendemain matin. Et sans surprise, ça a cliqué. Ça paraissait improbable, la fille du prof et chef dentreprise, avec un chauffeur Mais chez lui, il y avait cette chaleur simple et évidente, qui la touchée à lâme.
Sa mère a fulminé, toute la famille avec. Elle, cétait décidé : plus question découter les autres.
Avant la noce, Claire a tout avoué à Romain.
Tu comprends? Je pourrai peut-être jamais avoir denfants
On ne se marie pas seulement pour les enfants ! Je taime, moi. Et puis, je suis un homme de parole.
Ils se sont mariés à la mairie de Fontainebleau, ont fêté ça à la campagne chez les parents de Romain. Les siens, à Claire, ne sont pas venus, à part son père, en toute discrétion.
Avec ses beaux-parents, finalement, cest vite devenu naturel. Sa belle-mère, Jeanne, femme robuste, a rigolé en la prenant sous son aile :
Tes toute maigre, toi ! On va te choyer ici. La vie est courte, faut en profiter ! Allez, viens, viens maider, je fais de la confiture, ici les hommes me piquent les fraises à peine je les ai cueillies !
Assise à cette table, Claire a compris : cest ça, la chaleur dun foyer.
Même en découvrant quelle ne pourrait peut-être pas avoir denfant, Jeanne lui a juste caressé la tête, la rassurant :
On ne sait jamais ce que la vie réserve Le bonheur finira toujours par pointer son nez.
Et quand Claire, désespérée, pensait au divorce, cest Jeanne qui a soufflé lidée dadoption :
Prends un enfant ! Moi aussi, jai été adoptée, et il ny avait pas plus doux que mes parents.
Claire resta songeuse, mais de plus en plus, la voix de sa mère lui était égale.
La maison grandissait, petit à petit, grâce à Romain, devenu entrepreneur en transports avec son père. Et Claire bâtissait sa carrière davocate, rêvant à leur tour de fonder leur tribu.
Ils ont suivi la formation daccueil pour ladoption et attendu « leur enfant ». Cest Jeanne qui, la première, a téléphoné, toute excitée :
Les enfants de la famille Martin viennent dêtre placés par lASE ! Leur mère a « rendu » les trois. Oui, trois dun coup. Je sais que vous nen vouliez quun mais ils sont adorables, ces enfants ! Pas des inconnus, tu les connais ! Et tes deux grandes, Céleste et Amélie, ne sen laisseront pas compter.
Une heure plus tard, ils prenaient la voiture. En un claquement de doigts, Claire devenait mère de trois enfants dun coup.
Céleste, sept ans, Amélie, six, et Paul, deux ans. Les filles ont vite apprivoisé la nouvelle maman :
Tinquiète pas, tes gentille, on le sent.
Paul, accroc instantané, collé à Claire en criant « Maman » dès la deuxième semaine. Ils étaient soudés, bien plus vite que Claire ne se limaginait.
Défis, jugements, rien na compté. Sa mère a râlé, mais pour la première fois, Claire a coupé court et sest imposée.
Le temps a filé. Les enfants grandissaient, la maison résonnait. Claire travaillait à domicile, prenait des clients, mais sa vraie passion était là soccuper de sa tribu.
C’est quand elle tomba enceinte, contre toute attente, quils crurent à un miracle. Romain la poussé à consulter. On lui a annoncé la bonne nouvelle à la clinique dÉvry :
Mais non ! Ce nest pas vrai, pas moi !
Ah si, mdame, cest bien la vérité. Venez voir ça
Paul est né en décembre, et a apporté un raz-de-marée de bonheur et de nuits courtes.
Céleste et Amélie ont pris la naissance à bras-le-corps, toujours prêtes à aider maman. Mais pour Paul, ce fut plus rude ; il était jaloux, cherchait toute lattention.
Mon petit Paul, viens là, tu es toujours mon amour, tu sais !
Ce nest quaprès que Claire a cru pouvoir respirer, mais voilà La famille allait sagrandir encore.
Cest à cause de Sophie, la fille de la cousine de Claire, quune terrible nuit, un appel a tout bouleversé.
Claire, réveille-toi, cest horrible Ta cousine Mathilde il la tuée Sophie est seule, une orpheline, tu te rends compte? Tu peux la prendre? Personne dautre nen veut, son père est en prison
Jarrive.
Et la boucle sest refermée. Claire retrouva Sophie en foyer, terrorisée, brisée. Les nuits étaient peuplées de cauchemars, et Élodie, sa nouvelle petite sœur, criait, réveillant tout le monde.
Claire, épuisée, essayait tout : les bras, les paroles douces rien ny faisait
Elle va finir par aller mieux, a dit sa grand-mère Jeanne, faut du temps. Elle na pas eu votre force, mes chéries.
Céleste et Amélie ne savaient plus comment aider. Les cadeaux, une peluche, une jolie barrette tout restait de côté.
Cest Paul qui a eu lidée. À la ferme de Jeanne, il avait trouvé un bouquin sur les Indiens.
Regardez, cest un capteur de rêves. Si on le fabrique pour Sophie, il attrapera tous ses cauchemars, non ?
Les filles se sont mises à louvrage, Claire a acheté du fil et des perles, Jeanne a donné quelques plumes de ses oies, et ce fut la mission secrète de la maison.
Et encore une nuit, Élodie cria, terrassée par la fièvre. Le médecin durgence passa, rassurant tout le monde. Quelques heures plus tard, à laube, Céleste accrocha le capteur de rêves au-dessus du lit de Sophie.
Pourquoi tu dis quelle nen a pas besoin, ce capteur ? hasarda Claire.
Parce que tu es déjà son capteur de rêves, maman. Elle ne fait plus de cauchemars quand tu es près delle.
Et cest vrai. À mesure que lamour grandissait autour delle, Sophie a commencé à sourire, puis rire à son tour.
Dans la cuisine, Jeanne préparait le déjeuner, Martine et elle riaient enfin ensemble, Romain arrivait du travail, la maison bourdonnait de vie.
Paul tapotait à la porte, un poussin entre les mains, fourni en douce par Jeanne.
Maman, on adopte le poussin? Et puis un chien aussi ? Y a de la place, non ?
Et là, franchement, jai eu envie de pleurer de joie.
Voilà, la famille était au complet Jusquau prochain miracle. Qui sait ?
Tout était à sa place, dans cette grande maison pleine de rires, de brouhaha, de plumes et de rêves attrapés, ce coup-ci, pour de bon.