Le capteur de rêves

Attrape-rêves

Encore ?! Clémence, Clém ! Réveille-toi ! Sinon elle va réveiller les petits ! Tiens-la ! Élodie descend du lit et secoue l’épaule de sa sœur. Est-ce quelle va finir par se calmer…

Sophie, agitée dans ses cauchemars, laissait échapper un gémissement long, bouleversant, qui semblait hanter toute la chambre, glacer le sang de quiconque lentendait.

Comme dans un mauvais film dhorreur ! Clémence retire sa couette, va dun pas mal assuré jusquau lit de Sophie, les yeux mi-clos.

Elle la couvre avec son propre plaid, se couche à côté delle, la serre contre elle et chante doucement :

Fais dodo, dodo, lenfant do Mince ! Élodie ! Les berceuses, ça ne suffit pas ! Elle brûle, elle a de la fièvre ! Va chercher maman !

Élodie piétine autour du lit de Sophie, soupire et se résout à aller prévenir les parents dans leur chambre. Que faire dautre ? Sophie, cest aussi leur sœur, un bébé parmi dautres. Et la maman ne les raterait pas si elle découvrait quelles lui avaient caché quelque chose.

Dans la chambre parentale, tout est calme. Élodie glisse sa main au-dessus du petit lit dAntoine, qui dort à côté des parents, et effleure lépaule dIsabelle.

Maman…

Les grands yeux marron dIsabelle, identiques à ceux dÉlodie, souvrent immédiatement – comme si elle navait jamais dormi. Sa main chaude recouvre les doigts de sa fille.

Quy a-t-il, ma chérie ?

Cest Sophie, maman ! Elle ne va pas bien, elle doit avoir de la fièvre. Elle est brûlante !

Antoine gémit tout bas ; Isabelle, aussitôt, commence à chanter, exactement comme Clémence plus tôt :

Fais dodo, dodo, lenfant do

Ses doigts prennent doucement le poignet dÉlodie, guidant sa main vers le dos du petit frère.

Berce-le un peu pour quil ne se réveille pas. Je reviens

Légère, malgré son mal de dos de la veille à cause dune chute de lescabeau en rangeant les étagères , Isabelle se lève sur la pointe des pieds et traverse le couloir vers la chambre des filles, attentive au silence rassurant dans la maison endormie.

Cette maison, elle en est fière. Elle se souvient de toutes les remarques entendues au sujet du chantier quelle montait avec Marc. Beaucoup leur disaient que jamais ils narriveraient au bout, que cétait trop defforts pour finalement vivre, comme tout le monde, dans un appartement.

Dans la famille, certains haussaient les épaules, sans la moindre gêne, lançant à froid :

Mais pourquoi une maison pareille ? Vous navez même pas denfant !

À chaque remarque, le cœur dIsabelle se serrait, la tête penchait vers le sol, comme si on lobligeait à voir sa tristesse en face. Pas de chance, vraiment, si on ne peut pas devenir mère ? Qui sommes-nous pour porter la tête haute ? Il y a des gens plus légitimes…

Marc, chaque fois quil la voyait revenir bouleversée dun échange avec sa mère ou ses tantes, la prenait dans ses bras, pressant sa joue contre sa nuque comme si leurs deux peaux simbriquaient. Ils ressentaient tout ensemble, chaleur, tristesse, jusquaux pensées les plus secrètes. Impossible, dans ce couple, quun ressente quelque chose sans que lautre ne le capte aussitôt.

Laisse tomber ! Cest des bêtises, oublie-les, ils nen savent rien !

Marc… ils nont pas tort Si on na pas denfant

On verra ça ! Marc serrait les dents, jurant de tout faire pour exaucer le rêve de sa femme.

Ils se disaient que tout serait possible avec un peu dargent, à deux pas de Paris. Mais, de clinique en clinique, tout le monde leur disait non. Les médecins esquissaient des gestes dimpuissance :

On nest pas magiciens, Madame…

Isabelle détournait alors les yeux, ne sachant pas comment annoncer à Marc ce quelle croyait inéluctable. Puis, à lévocation du projet de la maison, elle finit par avouer, dune voix tremblante :

Ce nest pas avec moi que tu auras une famille Je taime, tu le sais Mais tu mérites mieux. Je demanderai le divorce.

Tu rêves ! exaspéré, Marc repose brusquement sa tasse brûlante sur la table, se brûle et se met à sautiller. Isa ! Arrête ! Je ne suis pas plus éloquent quun autre, mais tu vas pas te débarrasser de moi comme ça. Qui ta dit que je te laisserais partir ? Allons, ne sois pas bête ! Tes douée pour culpabiliser

Moi ?! Isabelle relève les yeux, oubliant quelle allait pleurer.

Ben oui ! Faut arrêter, moi, cest toi que je veux ! Les enfants on verra ! Et si on en a pas, cest notre destin. Ce nest pas tout le monde qui est destiné à être parent…

Évidemment, Isabelle nétait pas convaincue par cette conversation. Les paroles des hommes jeunes passent facilement, mais qui sait ? Un jour, il finirait bien par regretter ce quil aurait pu avoir. Mais Marc ne voulait rien entendre ; il avait trop attendu celle qui, finalement, avait donné un sens à sa vie.

Pour Isabelle, cétait un second mariage.

Son premier, à 19 ans, nétait quun prétexte à fuir le joug de sa mère, qui la couvrait de reproches.

Avec sa mère, Claire Dumont, les relations étaient complexes. Parfois ladoration, parfois des mots durs, dépassant lentendement pour une jeune fille qui croyait encore à lamour inconditionnel.

Comment jai pu mettre au monde une fille pareille ?! Isabelle ! Parfois tu es un génie, et parfois mais à quoi tu penses ?!

Si Isabelle avait une réponse, elle laurait donnée. Mais elle baissait la tête, supportant les piques, cherchant à aimer celle qui criait sur elle.

On lui aurait demandé : « Tu aimes ta mère ? », Isabelle aurait répondu oui, évidemment. Comment ne pas aimer sa mère ? Mais, en grandissant, elle comprit que ni la réussite, ni les amis, ni le statut, noffraient chaleur et bienveillance. Claire Dumont savait charmer et comprendre nimporte qui, sauf sa propre fille.

Maman, pourquoi tu ne maimes pas ? avait-elle osé, une semaine avant ses noces, quand Claire, découvrant la robe, avait grimacé en disant : « Mais où as-tu trouvé cette guenille ? »

Isabelle pensait avoir choisi sobre, classique, pour plaire ; désemparée, elle demanda finalement ce qui la rongeait depuis des années.

Maman, sil te plaît, réponds ! Je suis ta seule fille. Tu aimais bien papa, vous ne vous disputiez jamais Pourquoi suis-je un fardeau ? Pourquoi cette dureté ?

Ne dis pas de bêtises !

Tout ce que je fais, ça ne va jamais

Fais bien et ça ira ! Cesse de me miner le moral ! Tu veux te marier, fais-le, mais nattends pas que japprouve ! Tes choix, cest les tiens, et tu assumeras !

Tu veux que jobéisse tout le temps, tu pourrais au moins faire semblant dêtre contente pour moi…

Ça suffit ! Quand tu auras des enfants, tu comprendras.

Comprendre quoi, maman ?

Aimer son enfant, cest jamais simple ! Le plus dur, cest de lui faire sentir quil compte pour toi Je ne tai pas assez gâtée ?

Ce nest pas la question…

Ton père na pensé quà sa vie. Léducation dune fille, cétait pour la mère, point. Sil avait eu un fils…

Cest ce jour-là quIsabelle comprit la blessure, confirmée plus tard par ses tantes : ses parents avaient espéré un garçon ; sa propre naissance navait pas été célébrée.

On se croirait au Moyen Âge ! sindignait Isabelle, arpentant le parc jonché de feuilles mortes. Un garçon, cest bien, une fille, cest rien ! Plus tard, jamais je ne ferai de différence… Jamais je ne traiterai lun comme lautre différemment !

Le mariage fut grandiose, pas très heureux. Isabelle, corset serré, étouffante dans la robe tant voulue, supportait les effusions de sa mère :

Que vous êtes beaux ! Tu es heureuse, hein ?

Impossible de répondre franchement. Elle acquiesçait, guettant sa meilleure amie pour régler la robe, mais jamais ne dit à sa mère ce qui aurait pu gâcher « le plus beau jour de sa vie ».

Ce mariage fut bref : enceinte, elle perdit le bébé, et son mari quitta aussitôt lappartement offert par les parents, sans même attendre son retour de lhôpital.

Le grand appartement familial désormais vide, Claire, récupérant sa fille, babillait en voiture, le regard fixé sur la route.

On louera lappart, ma puce. Tu reviens avec nous ! Fini de vagabonder ! Termine tes études, on te trouvera un bon mari on ne laisse plus faire les jeunes filles dans ces choses-là ! Tu as fait une erreur, ça aura un prix.

Isabelle se tut. Plus tard, elle osa demander à son père le droit dhabiter seule.

Papa, si tu maimes, donne-moi la liberté. Rester avec vous est trop douloureux.

Pourquoi ?

Jai mal…

Bizarrement, ce jour-là, son père comprit. Il imposa une pension à sa fille, interdisant à Claire dintervenir, une fois pour toutes.

Jen ai décidé ainsi.

La mère ninsista quune fois, lors du premier travail à mi-temps dIsabelle qui décida, ensuite, de ne plus rien devoir à personne.

Laisse-lui la pension Elle ne gagnera rien, au moins elle aura de quoi voir venir. Cache les sous, elle les prendra si besoin, ça me rassure.

Isabelle obtient son diplôme, gravit des échelons, mais sa vie privée restait morne. La nature ne lavait pas oubliée ; elle était jolie, mais manquait de ce feu sacré, cette étincelle qui attise lamour. Comme une braise tiède, un peu grise…

La cause était connue : les complications de laccouchement prématuré firent que les médecins affirmèrent quIsabelle ne serait probablement jamais mère.

Cela la brisa. Elle continuait de travailler, heureuse parfois en famille, mais comme vidée, spectrale.

Tu vois dans quel état est Isabelle ? observait la tante Marie à Claire. Il faut agir !

À la faveur de fêtes plus régulières, de cousins et damis invités à la campagne, ses tantes bousculaient sa vie, sans quelle ne sen rende compte.

Cest lors dune de ces fêtes quIsabelle rencontre Marc.

Non, il nétait pas un prétendant officiel impossible, selon le standing Simple chauffeur de taxi qui ramenait une des tantes à la maison de campagne, il croise Isabelle, aussi belle que la neige en plein hiver, qui, excédée par la soirée, claque la porte arrière.

Paris, sil vous plaît !

Pourquoi, ce soir-là, a-t-elle perdu patience ? Ce rituel familial loppressait, la cérémonie de récitation sur la table, preuves dune bonne éducation devant les adultes Personne ne songeait à lessentiel : ce que vivent vraiment les enfants.

Marc, sans rien demander, la conduisit à bon port ; elle fouille ses poches, puis, désolée :

Oh Je nai pas mes sous, jai laissé mon sac à la maison…

Ce nest pas grave, souriez-moi et cest réglé.

Isabelle fronce les sourcils et insiste :

Attendez, je vous ramène la monnaie.

Mais Marc est déjà parti, la laissant pensive sous lauvent de limmeuble.

Son échappée fut vite remarquée par la famille et déclencha une crise. Le père, pour une fois compréhensif, lui reprocha seulement de ne pas prévenir, pour éviter la panique.

Le lendemain, alors quelle part bosser, Isabelle croise la voiture de Marc sous ses fenêtres.

Monte !

Il est détendu, sûr de lui, et, ironie, il est presque plus petit quelle. Elle revient, troque ses talons contre des bottines plates.

Installe-toi à lavant, ce sera plus simple.

Cest ainsi que leur histoire commence.

Isabelle se méfie, retient ses sentiments, consciente que son milieu n’accepterait jamais ce couple. Mais chez Marc, elle ressent une lumière, une chaleur inconnue qui emporte ses hésitations.

La mère dIsabelle, bien sûr, sen mêle :

Je te renie ! Tu mentends ?! Tu perds tout, tu népouses pas ce type, pas question !

Peu importe la tempête, Isabelle a trouvé sa voie. Pour la première fois de sa vie, elle fait ce quelle veut.

Elle raconte à Marc ses soucis avant même leur mariage.

Tu comprends On naura sans doute jamais denfant Tu le saisis ?

Et alors ? Les gens ne se marient que pour avoir une descendance ? Je taime, Isa, cest tout ce qui compte.

Facile à dire maintenant…

Et demain aussi. Mon père ma appris quun homme donne sa parole. On ne revient pas dessus.

Ils se marient à la mairie de Lyon, puis fêtent à la campagne, chez les parents de Marc. Ceux dIsabelle refusent de venir. Son père fait un bref passage, la félicite froidement et séclipse, la laissant perplexe devant la fureur quil allait subir à la maison.

Avec les parents de Marc, lintégration, contre toute attente, se fait assez vite.

Elle est maigre, ta fiancée… commente la belle-mère, regardant Isabelle de la tête aux pieds. Marc, il faudra la nourrir ! Si elle ne sait pas cuisiner, tu feras toi-même. Viens là, Isa, ne fais pas cette tête ! Viens maider, jai mes confitures à faire, alors et il ne faut pas compter sur les hommes pour soccuper des fraises !

Maman ! Marc étouffe un rire en voyant Isabelle un peu déboussolée.

Pas « maman », ici ! Je sais où sont passées la moitié des fraises lan dernier ! Cette année, faudra bosser !

Assise à cette table simple couverte dune toile cirée, Isabelle découvre quici, elle se sent bien.

La maison de Marc est toute de chaleur, de simplicité, tout linverse de la famille dIsabelle, où il fallait toujours « sauver les apparences ». Et, entre deux conseils culinaires, la future belle-mère, Martine, sapproche dIsabelle une soirée et la prend dans ses bras :

Ma pauvre fille ! Tant de malchance Mais tu sais quoi ? Merci !

Pourquoi ? Isabelle sétonne, émue.

Davoir dit la vérité. Beaucoup auraient menti, pas toi. Et les enfants Cest affaire divine ! Il y aura du bonheur chez toi, jen suis sûre.

Martine, apprenant le projet de séparation en cas d’échec, propose une solution :

Si vous ne pouvez pas en avoir, prenez-en un en adoption ! Moi non plus, je nai pas été enfantée par mes parents, mais je nai jamais trouvé plus de bonheur ni damour au monde.

Vous êtes adoptée ? Isabelle nen revient pas.

Eh oui. Et alors ? Tu croyais quun enfant adopté était différent dun autre ?

Je je pensais que la génétique comptait.

Cest bon pour les intellectuels ! Aucun rejet ici Ce qui compte, cest dêtre aimée. Ni plus, ni moins.

Isabelle médite ces paroles, délaissant bientôt celles de sa mère.

La maison pousse, chaque week-end sur le chantier devient une fête. Marc, diplômé, a monté sa petite boîte de transports : tout son temps libre finit dans le béton, les plans, la scie sauteuse. Le beau-père finit par aider ; la cohésion familiale sinstalle doucement.

Isabelle, avocate, fait carrière dans limmobilier, mais le cœur y est moins : il manque encore lessentiel.

Une fois lagrément obtenu, le couple part en quête dun « enfant du cœur ».

Mais ils nont pas le temps de choisir quun coup de téléphone bouleverse tout : Martine appelle au bord des larmes.

Ma petite Isa, écoute ! Il y a des enfants ! Les enfants de la voisine du village, la famille Girard. La mère sest évaporée, abandon, obligation sociale Lassistante sociale les place. Je les connais si bien ! Pas question de laisser passer ça, ce sont des perles ! Je sais, trois dun coup, cest beaucoup, mais réfléchissez, sinon, ils finiront dans un foyer. Ils nont déjà pas eu de chance jusque-là, ces petits…

Maman, calme-toi ! Marc intervient, hoche la tête. Isabelle, déjà dans le vestibule pour enfiler ses chaussures, nhésite pas : Prends un peu de calmant, on arrive !

En quelques heures, Isabelle devient mère de trois enfants.

Clémence, la grande de sept ans, et Élodie, six ans, sapprivoisent vite. Après examen, elles déclarent :

Tinquiète pas, tu es gentille. On le voit.

Le petit Paul, deux ans, saccroche à Isabelle, quémandant bras, gâteaux, balançoires avec joie simple.

Évident pour tout le monde, sauf ses proches :

Mon Dieu ! Mais quelle folie ! Trois enfants de cette lignée ! Comment avez-vous obtenu lagrément ?

Maman, je suis avocate

Tu as fait des études pour ça ? Incroyable, Isabelle !

Je taime, mais désormais, je décide, maman. Je choisis enfin !

Tu ne mécoutes plus Dabord Marc, puis ce choix Cest ta vie.

Isabelle coupe la parole, raccroche, indifférente à ses plaintes.

Peut-être quà cet instant, elle comprend quelle est enfin adulte.

Les enfants grandissent, la vie file à toute allure. Elle réduit son activité pour se consacrer entièrement à eux.

Quand elle tombe enceinte, elle ne sen rend pas compte tout de suite, croyant à la fatigue. Jusquà ce que Marc lattrape dans la salle de bain :

On file à la clinique ! Cest pas normal !

Martine, en visite, lencourage, poêle à la main au milieu des crêpes :

Écoute-le, va te faire soigner ! Je sais déjà ce que tu as, mais bon, va vérifier, cest plus sûr !

Chez le médecin, la nouvelle tombe.

Ce nest pas possible vous plaisantez ?

Choisissez vos mots, Madame ! Regardez à lécran, voilà ce que vous croyez impossible : votre bébé ! Je fais venir monsieur ?

Appelez-le…

Émue, Isabelle pleure face à léchographie tant rêvée.

Antoine naît en hiver, apportant bonheur et chaos.

Clémence et Élodie accueillent le nouvel arrivé avec maturité ; pour elles, un bébé de plus ou moins, peu importe. Le plus important, cest daider maman, et ça, elles savent le faire.

Paul, lui, le vit mal. Collé à Isabelle, il réclame toute lattention.

Mon Paul, je taime, je suis là… Isabelle cajole dune main Antoine et de lautre Paul, expliquant quil na rien perdu de son amour. À peine calmé, un nouveau coup du destin : Sophie fait son entrée dans leur vie.

Grâce à elle, Isabelle se réconcilie enfin avec ses parents, mais les circonstances sont dramatiques. Sophie, la fille de la cousine de province, Julie, débarque à la suite dune tragédie atroce qui bouleverse toute la famille.

Un appel nocturne dune mère bouleversée réveille tout le monde.

Maman, attends, parle moins fort, je ne comprends rien Que sest-il passé ?

Julie, ta cousine, il la tuée On na jamais voulu mécouter Que va devenir Sophie ? Personne ne voudra jamais de la fille dun criminel !

Maman, calme-toi. Sophie, elle est où ?

Je nen sais rien ! Oh Isabelle, je suis perdue…

Heureusement, Marie, la tante, prend les choses en main. En un rien de temps, Isabelle connaît le foyer où Sophie a été placée, saute dans le TGV, serre Martine contre elle, confie la fratrie et senvole recueillir la petite.

Cest un chemin de croix. Sophie, bouleversée, reste craintive, épuisée, prostrée, ne supportant plus la nuit.

Isabelle se lève aux cris, vient sasseoir au bord du lit :

Sophie, tu es à la maison maintenant. Personne ne te fera de mal, je suis là

Mais la petite continue, chaque nuit, à demander : « Maman va revenir ? » Isabelle, sur les conseils du psychologue, évite la vérité, jusquau jour où Sophie, larmes aux yeux, pose la question de front :

Elle ne reviendra plus, hein ?

Isabelle, honnête, répond, croisant le regard dur :

Non, ma chérie. Elle ne reviendra plus…

La nouvelle découverte, Sophie pleure doucement, accepte enfin létreinte des aînées.

Le temps passe, mais les cauchemars continuent.

Clémence et Élodie cherchent comment apaiser Sophie. Elles questionnent Martine :

Mamie, pourquoi les peurs de Sophie durent ?

Parce quelle na pas eu votre force Mais lamour viendra à bout de ses frayeurs. Vous verrez.

Les cadeaux, vêtements, peluches ne servent à rien. Sophie remercie mais ne sapproprie rien.

Cest Paul qui trouve la solution. Martine lui a offert un livre sur les indiens. Un soir, il sinvite à la maison :

Il faut fabriquer un attrape-rêves pour Sophie ! Ça gardera ses cauchemars loin delle !

Clémence bat des mains, les filles rassemblent perles, fils, et plument les oies du jardin pour récupérer quelques plumes élégantes.

Paul, au sol, chuchote en enfilant les perles : « Une bleue, comme Sophie aime, une rouge, comme moi, une jaune, comme Clémence… »

On garde la surprise, on installe discrètement lobjet.

Cette nuit encore, Sophie, secouée par le cauchemar, tend les bras vers Isabelle :

Ne mabandonne pas !

Isabelle la serre fort.

Ma fille, tu brûles de fièvre ! Chut, je te garde, ne crie plus Personne ne tenlèvera.

Même pas lui ?

Qui, mon ange ?

Papa

Là, Isabelle comprend que Sophie a tout vu. Bouleversée, elle pense à tous ceux qui ont caché la vérité, et se consacre à sa fille.

Téléphone, vite ! Appelle le SAMU ! Et réveille papa, jai besoin de lui !

Marc surgit, caresse le front brûlant de Sophie, lance :

On fait comme maman : bain tiède !

Léna prépare la potion, leau, Isabelle se bat contre la fièvre jusquà larrivée du médecin, qui rassure sur létat de la fillette.

Le jour se lève. Isabelle, dans la chambre denfant, ouvre les yeux sur lattrape-rêves suspendu.

Cest quoi, ça ? demande-t-elle tout bas à Élodie, qui lit à côté de Sophie.

Un attrape-rêves, maman ! Fait par nous. Suggéré par Paul, daprès sa nouvelle histoire. Mais en vrai, Sophie en a déjà un, tu sais.

Ah bon ?

Oui ! Cest toi. Cette nuit, elle a dormi sans avoir peur, juste parce quelle te tenait la main. Et puis, y en a plein, des attrape-rêves ici nous toutes, Martine, papy, et même Antoine ! Tas vu lheure ? Le déjeuner va être prêt. Papy arrive dimanche. Mamie Claire veut rester aussi, elles ont débattu mais vont boire le thé… Oh ! Mamie Martine a amené un poussin ! Paul en est fou, il ne quitte plus la cuisine. Faudrait un chat ou un chien, non ? On a une grande maison mais aucun animal…

Paul passe la tête à la porte :

Maman, le déjeuner est prêt ! shhhh, Sophie dort !

Il sinstalle près du lit, attrape la main dIsabelle ; Martine entre avec Antoine dans les bras :

Comment va-t-elle ?

Isabelle, rassurée, serre Sophie, sourit :

Elle na plus de fièvre

Tant mieux ! Lamour, cest tout ce qui guérit. Vos attrape-rêves sont superbes, mais ici, il y en a partout ! Le temps fera le reste

Le rire des enfants fuse de la cuisine, le klaxon de la voiture de Marc rentré pour midi, le sourire dIsabelle sélargit alors quelle berce Sophie, rassurée : tout est en place, à sa juste place, tous chez soi, tous à la maison…

Peut-être que demain, d’autres viendront agrandir la famille. Qui sait Lavenir racontera la suite.

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