Thomas, il me faut ton aide pour un cadeau à ma maman.
Sophie posa son téléphone et se tourna vers son mari, affalé sur le canapé, une main vaguement cramponnée à la télécommande. Thomas zappait mollement entre les chaînes, son regard rivé à lécran comme sil attendait la révélation du siècle.
Un cadeau ? Quel genre de cadeau ?
Une cuisinière. Une vraie, digne de ce nom. Son anniversaire est dans deux semaines, tu as déjà oublié ?
Thomas consentit enfin à jeter un œil à Sophie. Yeux légèrement plissés dagacement, quil camoufla prestement sous son plus beau sourire corporate.
Elle marche plus, lancienne ? Enfin, elle na pas lair foutue…
Tu as bien vu la dernière fois : le four chauffe à peine, deux plaques mortes, et elle se plaint tout le temps que ses tartes ne cuisent plus comme avant. Pour elle, cest vital, tu sais bien.
Chez Francine Moreau, cétait rituel : la pâte, la vanille, la cannelle, et personne, pas même le facteur, ne passait sans repartir avec une brioche tiède sous le bras. Sa pauvre cuisinière, achetée au temps des francs et des Magnanville, vivait ses derniers jours, tirant sur la ficelle comme une vieille ampoule.
Soit. Thomas sétira et se redressa enfin, pas trop pour troubler son repos. Quest-ce que tu attends de moi au juste ?
Choisis le bon modèle, va au magasin, vérifie, règle la livraison. Jai trop de boulot, impossible de tout faire.
Sophie farfouilla dans le sac et tendit à Thomas sa carte bleue, qui scintillait sous la lampe comme une promesse de bonheur.
Jai ma prime dessus, environ 850 euros. Ça suffit pour du sérieux ?
Largement. Ne tinquiète pas, je gère.
Sophie acquiesça. Après cinq années de mariage, elle avait appris à lui déléguer le matériel : Thomas savait négocier des rabais, gratter des points fidélité, et tirer les démos plus longues que le générique du JT.
Mais pas traîner, hein ? Il faut que ça arrive avant la fête.
Je men occupe, répondit Thomas en fourrant la carte dans la poche de son jogging préféré et en reprenant la télécommande.
Une semaine passa. Sophie, collée dans un bus bondé entre le lycée et la mairie, décida de checker le compte. Un glissé décran, une ouverture dappli bancaire, et…
Débit : 850 euros…
Elle sourit à la vue des chiffres : donc Thomas a assuré. 850 euros, on est sur du haut de gamme sûrement avec grill, minuterie et porte coulissante comme sa mère en rêvait. Francine allait enfin pouvoir refaire ses mille-feuilles légendaires, en toute sérénité.
Sophie imagina la tête de sa maman devant le cadeau : les rides démotion autour des yeux, et la fameuse exclamation : « Mais enfin, vous nauriez pas dû dépenser autant, les enfants ! » Juste avant de lancer le programme du premier gâteau.
Une bonne cuisinière, cest comme un investissement locatif, mais qui sent la vanille. Sophie se souvenait encore de sa grand-mère vantant sa vieille « Faure », qui avait vaillamment tenu trente ans sans broncher. Les modernes font moins de bruit mais si on met le prix…
…Le samedi de lanniversaire arriva. Sophie, déjà stressée au réveil, arrangea un bouquet et emballa quelques babioles annexes, pendant que Thomas traînassait dans lappart, les yeux sur lhorloge.
Noublie pas lenveloppe avec les papiers de la cuisinière, hein ?
Cest bon, cest dans la poche, confirma Thomas en tapotant sa veste.
Chez Francine Moreau, lappartement sentait le gâteau frais même avec la cuisinière grincheuse, elle arrivait encore à sortir quelque chose de comestible. Les cousins et la belle-sœur bouchonnaient dans lentrée, les verres tintaient et ça râlait gentiment dans le salon.
Sophie sauta dans les bras de sa mère.
Bon anniversaire, maman ! Tiens, cest pour toi.
Elle tendit une enveloppe crème, ramassée sur le chemin. Jamais lidée de vérifier le contenu, cétait Thomas qui sen était occupé, tout devait rouler.
Francine sillumina.
Oh, les enfants ! Elle ouvrit lenveloppe du bout de longle, des étoiles dans les yeux.
Sophie observait, pleine de tendresse. Une seconde, deux… Soudain, le visage de Francine se figea. Le sourire s’évapora, laissant place à la perplexité pure.
Cest… quoi ?
Sophie fronça les sourcils, se pencha, zieuta par-dessus lépaule de sa mère.
Un bon dachat chez Sephora. Trois cents euros.
Trois. Cents. Euros.
Thomas Sophie pivota vers le mari, déjà prêt à battre en retraite vers le couloir. Cest quoi ça ?
Oh, ben… cest super comme cadeau, non ? Il y a des cosmétiques hyper bien là-bas…
Et la cuisinière ?!
Pas de réponse. Thomas détala vers le balcon et, ni vu ni connu, claqua la baie vitrée derrière lui.
Sophie bondit à sa suite, rouvrit la porte avec une telle force que la vitre fit une tête.
Tu texpliques tout de suite !
Thomas, le dos collé à la rambarde, tentait de jouer la victime.
Cest Justine, elle est épuisée au boulot, elle méritait une pause… Jai pas pu…
Pause ? Justine ? Les yeux de Sophie brillaient dune colère douce-amère. Je tai donné largent pour un cadeau à MA mère !
Il y avait une super promo, tu comprends… 800 euros à peine, Marrakech, tout compris… Ça allait partir, fallait faire vite.
Sophie extirpa le téléphone de sa poche, plus rapide que Thomas. Hop, sur lécran : les échanges avec lagence de voyages, dates, tarifs, et des petits cœurs enthousiastes de Justine.
« Frère, tes génial ! Merci !! Je pars vendredi ! »
Sophie releva les yeux. Thomas résolument recroquevillé, aspirant à fusionner avec le sol.
Elle composa le numéro de lagence.
Bonjour, cest Magali de lagence Horizon, que puis-je pour vous ?
Bonjour. Réservation au nom de Justine Lefèvre, pour Marrakech, départ vendredi. Je veux annuler.
Pardon, et vous êtes… ?
La propriétaire de la carte ayant servi au règlement. Jétais pas daccord pour le paiement.
Thomas tenta un rapprochement, stoppé par une gestuelle limpide.
Un instant, la voix de lopératrice devint dun coup solennelle. Oui, jai la réservation sous les yeux. Il faudra passer à lagence le retour de fonds prendra dix jours ouvrés.
Merci, jarrive demain.
Sophie raccrocha et jeta le portable vers Thomas.
Sophie, voyons, on peut discuter !
Mais elle était déjà dehors. Traversa le salon où tout le monde fixait sa macédoine, avança vers sa mère, qui triturait nerveusement la carte cadeau maudite.
Viens maman, on va tacheter ton vrai cadeau.
Francine ne dit pas un mot, enfila son trench, attrapa son sac, docilement dans le sillage de sa fille, les invités oubliés.
Dans le temple de lélectroménager, tout sentait le neuf et la promesse de faire des gâteaux sans ratés. Le vendeur Damien, badge vissé à 25 ans tout rond exalta les mérites techniques.
Celle-ci est la Rolls ! Parfaite pour les pâtisseries. Chaleur tournante, grill intégré, minuterie.
Francine caressa la surface blanche, des étincelles dans le regard.
Une merveille !
On prend, approuva Sophie. Livraison pour demain matin, possible ?
Oui, neuf heures tapantes.
Quinze minutes plus tard, la commande était bouclée. Sur le trajet du retour, Francine resta silencieuse jusquau perron. Là, elle effleura le bras de sa fille.
Merci, ma chérie. Mais je minquiète pour toi.
Ne ten fais pas, maman.
Mais Thomas… Vous…
Sophie embrassa sa mère.
Je vais régler ça. Aujourdhui, profite. Et bon anniversaire.
Elle rentra tard, le ciel tout noir. Thomas patientait dans le salon obscur, la télé éteinte.
Il faut quon parle, commença-t-il, tentant le ton grave.
Sophie lignora. Ouvrit larmoire, sortit ses chemises, les plia soigneusement dans un sac de voyage.
Tu fais quoi ? Thomas sursauta. Arrête ! Justine était vraiment au bout, jai voulu laider, cétait son seul espoir !
Jeans, tee-shirts, chaussettes. Sophie vidait les étagères sans trembler.
Tu flingues notre couple pour une cuisinière ! Et toi seul en porteras le chapeau !
Elle stoppa net, tourna vers lui, face dacier.
Je tai confié mon argent, gagné à la sueur de mon front. Je tai demandé dacheter un cadeau pour ma mère. Et toi, tu as tout refilé à ta sœur !
Bon, tout refilé… Faut pas exagérer…
Tu ne mas même pas demandé ! Tu as décidé tout seul ! Tu mas menti !
Thomas tenta létreinte, elle repoussa, se servant de son pull comme armure.
Ne me touche pas !
Justine était au bout du rouleau, il fallait agir…
Prends tes affaires. Pars.
… Un mois plus tard, Sophie sirotait un café dans la cuisine de Francine. La cuisinière flambant neuve trônait dans le coin, le four tournait à plein, tout embaumait la génoise vanillée.
Figure-toi que je me suis inscrite à un atelier de pâtisserie ! senthousiasma Francine. La voisine ma dégoté un vrai chef français, la classe !
Sophie se régala dun bout de gâteau. Une crème fondante façon « made in heaven ».
… Le divorce fut aussi rapide quun passage à la borne SNCF. Thomas na jamais compris pourquoi « sa petite improvisation » navait pas été pardonnée. Justine trouva les moyens de se payer son voyage ou pas, Sophie sen moquait éperdument.
Elle observait sa mère qui tournait autour de la cuisinière neuve, épanouie et passionnée. Le soir tombait sur lÎle-de-France. La vie nouvelle lattendait : sans mensonges, sans trahisons, sans ceux pour qui argent et confiance ne sont jamais quune monnaie déchange.
Sophie se resservit un gros morceau de gâteau. Après tout, pourquoi se priver ?