LE CADEAU
Alors, mon fils, raconte-moi ta journée, comment ça sest passé aujourdhui ?
Pierre, tout juste rentré du travail, souleva et installa à côté de lui sur le canapé son petit garçon de cinq ans, Lucien, en ébouriffant sa chevelure blonde toute douce. Pendant quIsabelle, la maman, était dans la cuisine à préparer le dîner, le père retrouvait son fils unique, son trésor. Lappartement baignait dans une atmosphère chaleureuse, douillette ; en évidence, entre le téléviseur ronronnant et le buffet, une petite sapinette exquise, décorée mille feux, projetait ses guirlandes multicolores avec mystère. Il restait exactement vingt-quatre heures avant le Nouvel An.
Tout va bien pour moi ! déclara Lucien dun ton assuré. Mais mon copain Matthieu, lui, il na pas de chance.
Quest-ce qui se passe avec ton ami ? demanda Pierre. Matthieu, cest bien celui du rez-de-chaussée ?
Oui, cest lui, acquiesça Lucien.
Il na pas eu de cadeau à la fête de Noël à la maternelle aujourdhui, intervint Isabelle en passant la tête dans lencadrement de la porte, auréolée par les effluves du poulet rôti. Pauvre petit Allez, les hommes, lavez-vous les mains et venez à table, le dîner est prêt !
Comment ça, il na pas eu de cadeau ? dit Pierre, interloqué, en quittant le canapé. Tous les enfants ont eu un cadeau, sauf Matthieu ? Cest étrange.
Oui, tous ont eu un présent, sauf lui, confirma Lucien en suivant son père. La Fée des Neiges et le Père Noël ont distribué les cadeaux, mais Matthieu attendait, et il na rien reçu.
Eh bien, ils ne sont pas bien ces Fée des Neiges et Père Noël, de laisser un enfant à lécart ! sindigna Pierre, tirant une chaise et sinstallant.
Mais ce nest pas vraiment de leur faute, haussa les épaules Isabelle. Peut-être que la maman de Matthieu a oublié de payer la part pour le cadeau ou bien elle navait pas les moyens. Ça arrive, parfois Lucien, tu tes bien lavé les mains ?
Oui, papa était avec moi dans la salle de bain, dit Pierre, partageant le poulet doré en parts égales dans les assiettes. Soit, admettons qu’il ny a pas eu de paiement. Mais comment Madame Laurent, notre directrice Cest bien elle ? Comment a-t-elle pu laisser faire une telle humiliation devant tous les autres enfants ?
Cest bien Madame Laurent qui jouait la Fée des Neiges, révéla Lucien. Et le Père Noël, cest notre concierge.
Alors cest encore moins justifiable ! sexclama Pierre sans se calmer. Ils auraient pu trouver un cadeau pour le petit, et les parents auraient réglé après. Quelle dureté de cœur !
Apparemment, ce nétait pas possible, soupira Isabelle. Moi, à leur place, jaurais fait autrement
Et la maman de Matthieu, elle na rien fait pour éviter ça ? continua Pierre. Curieux Au fait, Lucien !
Pierre se tourna vers son fils qui dévorait la cuisse de poulet.
Tu as partagé ton cadeau avec ton ami, jespère ?
Lucien jeta à son père un regard réprobateur :
Oui, papa, jai proposé, comme aussi Sandrine, Olivier, Léa Mais Matthieu na rien voulu accepter.
Quel garçon fier ! sétonna Pierre. Tu penses quil na même pas pleuré ?
Je ne sais pas je nai pas vu, répondit Lucien, honnêtement.
Quel brave ! sémerveilla Pierre. Vraiment, ce garçon ne méritait pas quon le traite ainsi.
Oui, il faisait vraiment peine à voir, commenta Isabelle tristement. Imaginons comment il a pu se sentir
Je propose quon répare cette injustice ! décida soudain Pierre, ses joues devenant rouges démotion et ses yeux pétillant didées.
Comment veux-tu faire ? demanda Isabelle, essuyant ses lèvres avec une serviette. Lucien suivait léchange du regard.
Voilà ! répondit Pierre dun air mystérieux. Est-ce quelquun sait où habite Matthieu ? Lucien, tu le sais ?
Non, fit le petit en secouant la tête. Je nai jamais été chez lui, on joue seulement dehors et à la maternelle.
Je pourrais peut-être me renseigner, dit Isabelle après réflexion. Mon amie Amélie connaît tout le monde dans notre immeuble. Je vais lappeler. Mais pour quoi faire ?
Appelle-la, tout de suite, insista Pierre.
Daccord, acquiesça Isabelle. Mais vous rangez la table et faites la vaisselle !
Ils vivent au numéro trente-cinq, famille Girard, annonça Isabelle après quelques minutes. La maman sappelle Christine ; le papa nest plus là. Enfin, il est parti. Personne ne sait trop sil est parti ou si cest elle qui la mis dehors, sûrement pour de bonnes raisons. Donc ils vivent à deux, la maman et le fils.
Et comment sais-tu tout ça ? demanda Pierre dans un sourire.
Mon amie Amélie ne sappelle pas ainsi pour rien, elle sait tout sur tout le monde ! rit Isabelle. Plus sérieusement, elle siège au conseil syndical, tout lui passe sous le nez.
Voilà qui éclaire tout, murmura Pierre. Lucien, tu as fini ton cadeau ?
Pas tout, avoua le garçon tristement. Maman dit que trop de sucreries ce nest pas bon.
Elle a raison, approuva Pierre. Tu as gardé lemballage du cadeau ?
Oui, répondit Lucien. Je lai ouvert délicatement.
Très bien, replaça ses cheveux sur la tête, Pierre. Pourrais-tu mettre ce quil te reste dans un autre sachet et me donner celui du cadeau ?
Pourquoi ? demanda Lucien, intrigué, mais il fila dans sa chambre et revint avec un paquet coloré, allégé. Aussitôt, il étala le contenu sur la table : bonbons, biscuits en emballages étincelants.
Isabelle, qui observait tout cela silencieusement, finit par dire :
Je suppose que vous voulez offrir un cadeau à Matthieu, cest ça ? Mais quand, et qui va le lui porter ?
Mieux vaut ce soir ! répondit Pierre. Quen dis-tu, Lucien ?
Oui, faisons-le ce soir ! senthousiasma lenfant. Je mettrai quelques-uns de mes bonbons pour lui !
Si ça ne te dérange pas, cest parfait, sourit Pierre.
On ira chez lui ensemble ? demanda Lucien, rangeant ses douceurs dans le paquet.
Mais tu las déjà invité à partager, et il a refusé, dit Pierre, dubitatif. Ce garçon est vraiment fier. Il faut sy prendre autrement
Pierre disparut dans la chambre. En quelques instants, il ressortit en Père Noël ! Un vrai, avec bottes blanches, manteau rouge à revers en fourrure blanche, décoré de motifs dorés, bonnet vissé sur la tête, grande barbe blanche et bâton dans une main, et dans lautre un sac brodé détoiles en or, prêt à accueillir les cadeaux, bien que vide.
Lucien le contempla, intrigué, puis demanda :
Papa, cest toi qui faisais le Père Noël lan dernier ? Et avant aussi ?
Oui, confessa Pierre. Je voulais te le dire depuis longtemps ! Un jour, au boulot, jai accepté dincarner le Père Noël pour la soirée du Nouvel An. Ça a tellement plu quon ma redemandé, et depuis trois ans, je suis invité partout. Et jen profite pour vous faire la surprise, à toi et à maman. Ça ta plu, le Père Noël de lannée dernière ?
Beaucoup ! félicita Lucien. Cest génial davoir un Père Noël rien quà soi !
Il se jeta dans les jambes de son père.
Isabelle ajouta quelques bonbons de sa réserve, fit un beau nœud coloré sur le paquet gonflé, Pierre le glissa dans le sac doré.
Il ajusta sa barbe :
Alors, je peux aller voir ce petit Matthieu qui a été oublié ?
Ouiii ! approuvèrent Isabelle et Lucien dune seule voix.
Et Lucien demanda :
Je peux venir ? Je serai ton assistant ?
En remplaçant la Fée des Neiges ? sourit Pierre.
Plutôt en lapin ! sexclama Lucien et courut enfiler son costume de lapin, quil portait déjà à la fête de Noël à la maternelle : une combinaison blanche, de longues oreilles sur la tête, queue pompon, et un masque en carton avec des moustaches peintes.
Bon, allons-y ! approuva Pierre, en enfilant une veste sur son lapin dhiver. Gardons chaud, il fait froid dehors !
Et le père et le fils quittèrent lappartement. Isabelle, amusée, regarda son grand Père Noël guider le petit lapin qui traînait à grand peine le sac de cadeaux, confié par son père.
Une dizaine de minutes plus tard, Pierre rentra seul, visiblement confus.
Où est Lucien ? sinquiéta Isabelle.
Il est resté chez Matthieu, ils jouent ensemble, rassura Pierre, essuyant avec sa barbe en coton sa figure en sueur.
Il sassit sur le canapé, toujours déguisé.
Eh bien, tu nimagines pas ce qui sest passé là-bas, raconta Pierre à Isabelle. Il savère quils étaient déjà les sixièmes à apporter ce soir un cadeau à Matthieu ! Et apparemment, pas les derniers. Juste avant eux, Madame Laurent, la directrice, était sortie, cette fois sans costume.
Elle était vraiment gênée devant Matthieu et sa maman, elle sexcusait pour lincident, rapporta Pierre en se débarrassant de sa barbe. Figure-toi, quelquun a filmé la distribution de cadeaux et mis la vidéo sur le site de la ville. En quelques heures, des milliers de vues et des commentaires !
Incroyable ! sexclama Isabelle. Il faut que je voie ça.
Le plus important, reprit Pierre, la maman de Matthieu avait simplement payé en retard
Évidemment, elle nest pas parfaite, coupa Isabelle. Mais elle vit seule, largent ne coule pas à flot. Le personnel aurait pu trouver une autre solution.
Les responsables nont pas cherché à discuter, ils ont retiré Matthieu de la liste, poursuivit Pierre, toujours choqué. Et cest le petit qui a souffert sans raison.
Si je dirigeais cette Madame Laurent, elle serait virée ! sindigna Isabelle. On ne garde pas des gens insensibles avec les enfants
Avec un peu de chance, elle va réfléchir, soupira Pierre. Mais, à mes yeux, quelquun qui travaille avec les enfants doit agir autrement.
Il se tut, pensif, caressant sa barbe. Puis leva les yeux vers Isabelle :
Et tiens-toi bien, le père de Matthieu était là aussi ! Avec des cadeaux, la mine basse, presque en larmes
Tu plaisantes ? Isabelle rayonna.
On sonna à la porte. Isabelle alla ouvrir, Lucien rentra enfin.
Pourquoi reviens-tu tout seul ? sétonna Pierre. Je devais aller te chercher
Tu sais, je ne suis pas un bébé ! protesta Lucien. Jen avais assez, alors je suis rentré.
Pourquoi donc ? voulu savoir son père.
Parce que les parents de Matthieu se chamaillaient, puis pleuraient. Avec Matthieu on est allé dans la cuisine, ils se sont tous mis à senlacer et à pleurer de plus belle. Trop bizarre ! Ils ne mont même pas vu partir
Pierre et Isabelle se regardèrent amusés et soulagés.
Bon, chers tous, buvons un thé, proposa Isabelle. Et puis, pour ceux qui ne dorment pas, on fêtera la nouvelle année. Quelle soit heureuse pour tout le monde !
Pour tout le monde ! acquiesça Lucien avec gravité.
Et parfois, un simple geste dattention peut réchauffer plus que tous les cadeaux du monde, et aider les cœurs blessés à se retrouver. Voilà peut-être le vrai miracle des fêtes.