Le bonheur volé Anne travaillait dans son jardin ; ce printemps-là était précoce, on était à la fin…

Le Bonheur dEmprunt

Élise remuait la terre dans son petit jardin près de Lyon. Ce printemps était vraiment précoce, on était à peine fin mars que la neige avait déjà fondu partout. Bien sûr, le froid allait revenir, mais en attendant, le soleil chauffait tellement quÉlise était sortie bricoler : elle voulait redresser la barrière qui sétait affaissée, arranger labri à bois. Elle songeait quil serait peut-être temps de prendre quelques poules, un petit cochon, pourquoi pas, puis peut-être un chien et un chat Assez, tu vas te faire avoir, se dit-elle en souriant à ses rêves. Ça suffit maintenant.

Elle avait hâte de labourer son potager, de gratter la terre, de respirer cette odeur familière, pieds nus, comme quand elle était gamine, elle rêvait de courir sur la terre fraîchement retournée, les orteils enfoncés dans la terre moelleuse et chaude.

On en a encore sous la semelle, souffla-t-elle à voix haute, à on ne sait qui.

Bonjour !

Élise sursauta. À la grille, une ado, toute menue, toute jeune. Elle portait un imperméable gris, tu vois le genre quon donne dans les lycées professionnels, pas bien chaud, des bottines fragiles, des collants chair… Pas un temps à sortir si léger, pensa Élise, elle est toute frêle, elle va vite attraper froid avec ces chaussures fines, semelle en carton

La gamine tricotait des jambes, gênée.

Bonjour, lâcha Élise, un brin sèche.

Excusez-moi Je peux utiliser vos toilettes ?

Eh bien vas-y, tout droit et à gauche, derrière la maison.

Élise observa la petite fuiter, amusée par la nervosité juvénile.

Merci Vous mavez sauvée. Je cherche un logement, vous ne loueriez pas une chambre par hasard ?

Non, ce nétait pas prévu. Tu veux ça pourquoi ?

Je voulais trouver une chambre à louer, pas envie dêtre au foyer, ils boivent, ils fument, les garçons traînent partout.

Ah oui ? Et tu pensais payer combien ?

Cinq euros Jai pas plus.

Allez, entre. Viens, viens.

Oh, attendez, je peux retourner aux toilettes ?

Vas-y donc

Comment tu tappelles ? demanda Élise en faisant entrer la jeune fille.

Lou, répondit-elle dune toute petite voix. Lou, donc. Mais tu veux quoi, Lou, exactement ?

Je je cherche juste une chambre

Allons, ne me raconte pas dhistoires… Pour qui tu viens ?

Personne… Je suis venue toute seule. Vous Vous êtes bien Élise Martin ?

Oui, cest moi.

Tu Tu mas pas reconnue maman ? Cest moi, Lou Ta fille.

Élise resta figée, le dos bien droit. Son visage buriné par les années ne laissa rien paraître.

Lou murmura-t-elle. Ma fille ma petite Lou…

Oui, maman, cest moi Ils ne voulaient jamais me donner ton adresse à lASE, tu comprends ils disaient que cétait interdit, maman Mais il y avait cette prof, Madame Lefèvre, tellement gentille, elle ma aidée, on a retrouvé ton nom, ton adresse et voilà, je suis là.

Élise ne réagissait pas, mais des larmes coulaient sur ses joues.

Lou, ma Loulou ma fille

Maman, maman ! cria la jeune fille, se jetant à son cou. Ça fait si longtemps que je te cherche, maman ! Jécrivais des lettres, et ils se moquaient de moi. Ils disaient que tétais partie, que tu mavais laissée comme un objet. Mais moi, jy croyais, maman Je croyais en toi.

Élise la serra pudiquement, maladroitement, ses vieilles mains sèches et abîmées sagrippant au gros pull tricoté de Lou, sa fille… sa toute petite Lou.

Elles restèrent enlacées, sans rien dire. Tout était dit.

Plus tard, repensant aux recettes de sa propre grand-mère, au fil de ses expériences et de ses erreurs, Élise saffairait elle faisait chauffer de leau, préparait une tisane à lanis, dorlotait sa Lou retrouvée, belle comme un cœur, sa raison de vivre retrouvée.

Avoir une raison de vivre, une vraie Il y a bien une justice dans ce bas monde.

Le jardin, le petit cochon, refaire un manteau. Elle avait bien gardé un peu dargent de côté, et la voilà, la fille revenue. Elle pensait quelle naurait plus rien, quelle se laissait mourir, et voilà Lou qui débarque…

***

Maman ? Maman…

Oui, ma puce ?

Lou piqua une part de gâteau que sa mère avait préparé. Ses joues sétaient rondies, sa mère lhabillait maintenant comme une poupée, et elle en paraissait presque rajeunie.

Ma petite maman…

Dis-moi, petite chatte.

Maman Je crois que je suis amoureuse.

Oh la la

Oui. Il est tellement gentil Il sappelle Julien, il voudrait te rencontrer.

Je Je ne sais pas

Et la pensée traversa Élise quelle touchait à la fin du bonheur parfait. Comme sil fallait toujours rendre ce qui nous est donné.

Maman, quest-ce que tas ?

Rien, rien Tu as tellement grandi Jai à peine eu le temps de profiter, excuse-moi, Lou…

Maman ! Arrête, ne dis pas ça… On va te faire des petits-enfants avec Julien, tu sais, oh maman, je taime Jai mis tant dannées à te retrouver, tu es ma maman, et il ny en a pas dautre.

Julien fût accueilli les bras ouverts. Il était du coin, débrouillard, avec la tête sur les épaules ; Élise sest tout de suite dit que pour Lou, cétait un bon parti.

Les temps étaient durs : certains navaient pas à manger, dautres nourrissaient leurs chiens mieux que des gens. Mais à la maison, entre Élise, Lou et Julien, on sen sortait. Élise cousait très bien, quand son atelier a fermé, elle a bossé dans un atelier coopératif. Elle habillait Lou en « marque » et Julien aussi, et yavait pas à rougir.

Julien ne tenait pas en place : il avait refait la clôture, changé les poutres de la maison avec ses frères, retapé la grange, fait un abri pour le cochon Le foyer chantait, encore plus depuis que Lou était revenue.

Le cœur dÉlise sétait réchauffé, elle avait envie de vivre mille vies, oublier les vieilles peines. Juste parfois, la nuit, les souvenirs revenaient, faisaient mal, elle gémissait sans vouloir, sans pouvoir sen empêcher.

Maman Quest-ce qui tarrive, ça fait mal ?

Non, mon cœur, va dormir, tout va bien.

Dis, je peux dormir avec toi ?

Bien sûr répondit Élise, se serrant contre le mur pour faire une place à Lou.

Ma toute petite, mon cœur, mon amour. Cet amour de mère, cest énorme. Merci mon Dieu de me lavoir fait vivre.

Le mariage fut célébré dans la joie. Les jeunes sont restés vivre avec Élise, elle rayonnait comme jamais. Même au travail, on la reconnaissait plus ; le sourire dÉlise Martin ne la quittait plus, elle avait la bonne mine de ceux qui attendent un heureux événement.

Ça sera un petit-fils ou une petite-fille, glissait-elle à ses collègues.

Elles enviaient le bonheur dÉlise, son amour pour sa fille.

Un petit garçon vint au monde, Antoine ! Le prénom de la grand-mère dÉlise, une femme stricte mais juste, disait-elle en riant. Antoine, un vrai bonheur. Élise navait jamais pris de bébé dans les bras depuis Lou, ça remontait et voilà quelle redecouvrait le bonheur dans ses petits bras chauds.

Toute sa vie tournait maintenant autour dAntoine. Plus beau, ça nexistait pas, ce petit-fils-là nirait nulle part sans sa mamie !

Julien lança des travaux, une grande maison sortit de terre, avec une chambre rien que pour Élise. Impossible dimaginer la vie sans la « mamie ».

Les enfants étaient heureux. Julien et ses frères montèrent leur entreprise de construction, ouvrirent un magasin de matériaux. On vivait tranquille. Et puis, voilà quon annonça une petite fille, une deuxième merveille.

Quelle panoplie de robes Élise a cousu à sa petite-fille ! Marina était une beauté, un bonheur tout neuf. Les rires denfants sonnaient sans fin dans la maison.

Tout était bien, mais une brûlure sinstallait de plus en plus souvent dans la poitrine dÉlise.

Maman, ma chérie, pourquoi tu mas rien dit ? Où ça fait mal ?

Non, mon cœur, tout va bien tout va bien

***

Trop tard, il ny a plus rien à faire.

Docteur, comment ça ? Cétait ma maman

Je comprends. Je suis désolé.

***

Lou, ma douce Il est temps, pardonne-moi, jai assez vécu, tu mas sauvée en revenant, tu sais

Maman, tais-toi

Juste laisse-moi finir, cest dur Je ne suis pas ta mère, Lou. Je suis désolée.

Ne redis plus jamais ça, maman ! Jveux pas lentendre. Tes ma maman, à moi, rien quà moi, tu comprends ?

Oui mon cœur. Il y a un carnet, mon journal Pardon Lou, je taime, ma chérie

Je taime aussi, maman Maman ? Maman…

***

Lou, tu devrais manger

Oui Julien jy vais laisse-moi.

Lou restait dans la chambre de sa mère, le carnet entre les mains. Cétait la vie dÉlise, toute droite, toute tordue, tout à la fois.

Une mère stricte, Antoinette Carpentier, un père mort à la guerre. Élise, Annette, petite fleur dÉlise. Elle avait aimé un voyou La vie folle, le feu, le danger, le sang qui bat. Partie avec lui, la descente. Les années noires, et puis la vieillesse dun coup.

Elle avait perdu un enfant dans le froid, aidant son amoureux à préparer une fuite, et avait tout perdu ensuite, jusquà sa féminité. Plus de famille, plus rien que la maison de sa mère, où elle sétait peu à peu réchauffée.

Les médecins nétaient pas optimistes, il ne restait quà attendre. Elle avait prié, trouvé un peu de paix à léglise.

Et puis un jour, Dieu avait envoyé Lou. Ne pas rater loccasion, goûter juste un peu à la maternité, voir ce que cest dêtre maman toute petite. Lou, sa lumière

Elle avait eu peur, au départ, quon découvre la vérité, quelle nétait pas la vraie maman, juste une femme au même nom, ou quil y ait eu une erreur. Puis la peur sétait estompée, elle avait commencé à vivre, vraiment, à croire quelle le méritait

Pardon, Lou, davoir volé ce bonheur à ta mère. Cest mon bonheur demprunt

Maman sanglota Lou. Jespère tellement que tu mentends. Moi, jai su très vite. Quelquun ma dit, à la maison, que la vraie Élise sappelait Élise Dubois. Je lai retrouvée Par curiosité. Elle, elle na rien voulu savoir. Elle a refait sa vie, jétais un obstacle. Elle avait peur quon sache, elle ma même donné de largent Mais cest toi, maman, qui mas élevée, toi qui avais le cœur. Je suis partie, jai eu peur, jai été malade, tu te souviens ? Cest Dieu qui a voulu quon se rencontre. Ça nest peut-être pas un hasard. Là-haut, ils savent bien ce quils font.

Comment vivre sans toi maintenant, maman

Maman, Lou

Julien, laisse-la Elle vient de perdre sa mère

***

Mamie Elle était gentille, mamie Élise ?

Très gentille, ma puce.

Et belle ?

La plus belle de toutes, ma petite Anna.

Et qui lui a donné ce prénom ?

Je ne sais pas, sûrement mon papa ou ma maman.

Alors, ton papy ou ta mamie.

Oui, je pense.

Et moi, tu mas appelée comme ta grand-mère, ta maman ?

Oui, avec ton papa, qui adorait sa mamie.

Est-ce quelle me voit ?

Bien sûr quelle te voit, elle veille sur toi et taidera toujours.

Je taime, mamie Élise… dit la petite fille en posant une couronne de pâquerettes sur la tombe.

Moi aussi, mon ange, murmure le bouleau doucement, et nous tous qui taimons, souffle le vent autour delleUn souffle léger fit osciller la couronne de fleurs, et lair parfumé du jardin sembla vibrer dun murmure apaisant. Lou serra la petite main dAnna dans la sienne, puis se pencha en silence pour caresser la terre. Un rayon de soleil glissa entre les branches du vieux noyer et illumina la stèle, rendant la pierre presque translucide, pareille à une lucarne vers dautres printemps.

Dans le lointain, les rires dAntoine et de Marina résonnaient comme des clochettes, brisant la tristesse dun jour gris. Lou releva la tête, un sourire baigné de larmes aux lèvres.

Tu sais, Anna Les racines des fleurs descendent toujours dans la terre. Mais leur parfum, lui, monte vers le ciel.

La petite hocha la tête, grave et sage.

Lou la souleva dans ses bras, et avant de quitter le petit cimetière, se retourna une dernière fois, croisant le vent qui bruissait dans les haies. Elle sentit, sans le voir, le poids léger dune main invisible sur son épaule, un souffle de confiance transmis dune femme à lautre, de mère en fille, de vie en vie.

Et quand elles quittèrent le jardin, les cœurs serrés mais forts, il leur sembla quau fond du potager retourné, entre la promesse des semis et le rire du printemps, tout ce bonheur demprunt sétait transformé, comme par miracle, en bonheur pour de bon.

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