Le bonheur se cache dans les petits plaisirs du quotidien

Le bonheur se cache dans les petits riens

Paris, 27 mai

Ce soir, au restaurant très couru « La Belle Époque » dans le quartier du Marais, nous avions rendez-vous pour les dix ans de promo de lInstitut National dArt et de Culture. Tous, anciens camarades, réunis pour revoir celles et ceux avec qui nous avions partagé tant de souvenirs. Nous étions des jeunes adultes, il y a dix ans, fébriles à lidée de recevoir notre diplôme, pleins despoir et dincertitudes. À présent, il flotte dans lair la même excitation de renouer le fil du passé, de surprendre dans les rides ou lallure qui nous sommes devenus.

Jai eu du mal à réaliser que jacceptais vraiment dy aller, à cette réunion. Ma chère amie Claire ma aidée à enfiler une robe bleu ciel, légère, trouvée chez une créatrice parisienne. Pendant quelle boutonnait la dernière manchette, elle ma lancé ce regard malicieux que je lui connais. « Avoue, Margaux, tu me surprends. Je timaginais fuir ces souvenirs. Tu comptes croiser encore Benoît et ses œillades insistantes ? Il sera là, tu le sais bien ! » sest-elle exclamée, faussement inquiète.

Je me suis vue dans la glace, arrangeant une mèche de cheveux châtains. Jétais curieuse, non pas par nostalgie, mais par soif de découvrir ce qui lie encore les membres de notre ancienne tribu. Benoît Il est désormais de lhistoire ancienne. Il a dû, lui aussi, dépasser ses anciennes passions. Peut-être cette soirée lui rappellera quil y a longtemps quon ne se poursuit plus.

« Pourquoi pas, après tout ? » lui répondis-je en caressant machinalement ma robe. Ce geste mancrait, me ramenait au moment présent. « Ça me fait plaisir de revoir tout le monde, et puis Victor narrêtait pas dinsister. Il veut absolument connaître ceux qui ont partagé mes années détudes ! »

Claire a haussé les épaules, sortant une paire descarpins ornés de minis perles. Elle hésita, les fit glisser du bout des doigts, puis me lança un sourire en coin. « Ah, Victor, il est vraiment parfait, ton Victor Un véritable trésor. »

Je me sentais un peu trop grande, un peu trop adulte, une fois chaussée. Mais dun coup, sûre de moi. Jai ri : « Il est gentil, Victor. Il maime. Vraiment, tu comprends ? »

« Bon, on y va ? Sinon tu vas louper les ragots les plus juteux ! »

Nous avons traversé le restaurant, croisant visages oubliés, voix familières. Je repensais à Nicolas, qui rêvait de devenir réalisateur, à Justine, qui voulait sa propre école de danse, à Léo et ses blagues. Chacun a tracé son chemin, et cette soirée ramène les complicités dhier.

Dans un coin de la salle, devant un beau miroir doré, ma vieille amie Aude se tenait là, radieuse dans une robe fuchsia. Ses bras sagitaient follement. À ma vue, elle a surgi, menlaçant à métouffer. « Enfin ! Tu es sublime ! Prête pour cette soirée denfer ? Il se passe mille trucs, je ne sais déjà plus où regarder ! » ria-t-elle.

Puis, dun geste, elle désigna discrètement la porte. Jai suivi son regard : Benoît venait dentrer, tout droit, dans une élégance étudiée, accompagné dune grande blonde en robe haute couture à paillettes. Tout en lui la montre clinquante, lassurance, la perfection du tailleur me rappelait combien il aimait se mettre en scène.

Nos regards se sont croisés. Le mien sest durci inconsciemment, puis je lai accueilli avec sincérité. Sapprochant, la voix posée, il ma saluée : « Margaux. Ça faisait longtemps. »

« Benoît », lui répondis-je, sourire doux mais dosé, avec un brin de curiosité retenue. « Comment vas-tu ? »

Il haussa les épaules, réajusta la pochette de son veston luxueux. « Parfaitement. Directeur dune agence bien installée, femme mannequin, appartement sur lÎle Saint-Louis La panacée ! »

Sa compagne a eu ce sourire poli, sest contentée dun haussement de tête distant. Cela ne ma pas touchée. Jai répondu franchement : « Je suis contente pour toi. Vraiment. »

Il sest penché vers moi, faussement décontracté : « Et toi, tu es restée à lécole de musique, non ? »

Un sourire a éclairé mon visage. Jai parlé des enfants, de mes collègues, de la pièce quon venait de monter avec passion. Jai partagé ma fierté sans réserve.

Benoît est resté interdit, surpris par mon enthousiasme. Il sest raclé la gorge. « Et Victor, il est toujours entraîneur ? »

Jai hoché la tête. « Oui. Il adore enseigner aux petits. Ils ladorent ! Cest incroyable comme il les fait progresser même ses collègues ladmirent. »

Il ma scrutée, hésitant : « Ce nest pas difficile, la vie avec si peu de moyens ? »

Jai senti le piège, mais nai pas bronché. Jai simplement souri. « On est heureux, Benoît. Victor a un cœur immense. Il me soutient, me fait rire, il connaît chaque recoin de mon âme, il me ramène des bouquets de muguets chaque printemps, et fait les meilleurs petits déjeuners du monde. Les jours où je suis souffrante, il reste à mon chevet. »

Benoît a alors baissé la tête, cherchant visiblement une faille. « Tu nas jamais eu de regrets ? Pas envie dun autre destin ? »

Jai plongé mes yeux dans les siens. « Non, jamais. Jai choisi lamour, pas le luxe. »

Je nai pas eu à poursuive. Victor sest approché, ma enlacée et, dans ce geste plein dattention, tout était dit. Il irradiait cette chaleur simple qui la toujours caractérisé, vêtu dune chemise claire et dun jean. Il ma demandé de le suivre, le ton léger.

Benoît sest crispé, mais ne laissa rien paraître. Victor et moi avons traversé la salle, laissant derrière nous les ambitions de façade. Assis près dune fenêtre, main dans la main, il ny avait plus que ce sentiment dêtre ensemble, poreux au monde.

Benoît, planté au centre de la pièce, semblait désemparé. Pendant un temps il ma fixée, puis sest ressaisi, rejoignant sa compagne qui pianotait sur son téléphone, lair détaché.

La fête battait son plein et les conversations reprenaient. Le flot des souvenirs refaisait surface. Rires, anecdotes, photos de famille présentées, les nouvelles aventures de chacun. Pourtant, Benoît semblait avoir trouvé son fantôme. Il agitait la conversation, mais recherchait sans cesse dun œil discret ma présence. Surtout quand Victor prenait ma main ou riait à mes éclats.

Il revoyait sans doute toutes ses tentatives dil y a une décennie, lorsquil pensait, en accumulant succès et apparence, que jallais finir par changer davis. Il minvitait dans les meilleurs endroits, moffrait des bouquets de fleurs somptueux, mécrivait de grandes déclarations. Et je lui disais, chaque fois : « Je te remercie, Benoît, mais mon cœur appartient déjà à Victor »

À présent, Benoît avait tout ce que la réussite sociale promet : montres, voitures, costume frappé dune griffe, et une compagne mannequin. Pourtant, dans ses yeux, une solitude glaciale. Il était là, sans savoir pourquoi, en marge de la fête.

Sa femme, ornée de bijoux, s’est approchée : « Tu viens ? » Loin, ailleurs.

Il jeta un dernier coup dœil à travers la vitre Victor aida délicatement à remettre mon foulard, je posai ma tête sur son épaule. Je sentais que cette image, sans artifice, sans éclat, était celle quil naurait jamais.

***

Nous avons marché ensuite, Victor et moi, sous le ciel étoilé de Paris. Les lampadaires dessinaient de petites îles de lumière sur les pavés du Marais. Le vent de mai était doux. Je me lovais contre Victor, paisible.

Il resserra sa prise sur ma main. « Tout va bien ? » demanda-t-il de sa voix profonde. Je croisai son regard bienveillant. « Mieux que bien »

Victor hésita, puis souffla : « Ce Benoît Il cherchait à te prouver quelque chose. »

Jai haussé les épaules, sans ressentiment. « Il ne supporte pas que jaie choisi une autre forme de bonheur. Quil ne se mesure pas à largent ni aux apparences mais aux riens du quotidien. Dailleurs, cest pour cela quil na rien compris ce soir. Lui, sa vie, cest du clinquant. Moi, je voulais de lauthentique. Simplement toi. »

Victor sarrêta, caressa ma joue. Son geste était empli de tout ce que lon partage, du soutien constant, du rire, de la complicité. « Je taime, Margaux. Et le reste mimporte peu. »

Je me suis laissée aller, écoutant la nuit, goûtant la tendresse de cet instant parfait. Nul besoin dautre chose ; tout était là, dans cette marche nocturne, dans cette main ferme qui ne me lâchait jamais.

***

Benoît, lui, est rentré tard. Son appartement du XVIème arrondissement lattendait, immaculé, froid et silencieux. Sa femme dormait paisiblement ; il na pas voulu la déranger, sest enfermé dans son bureau. Là, sous une lumière directe, attendant devant un verre de cognac quil na pas touché, il a pris une vieille photo de classe.

Sur le cliché, je riais, heureuse, entourée de notre ancienne bande. Lui, en costume déjà trop étudié, déjà étranger à la simplicité de la scène. Il a fait courir son doigt sur mon visage, tentant de saisir ce quil avait manqué toute sa vie.

« Où ai-je échoué ? » a-t-il murmuré dans le noir.

Pas de réponse. Ni sur la photo, ni dans le whisky. Juste le reflet dun homme qui a tout mais qui manque de lessentiel.

Il a reposé doucement le cadre devant lui. Le silence la enveloppé, et, derrière les vitres, les lumières de Paris semblaient briller pour dautres que lui

***

Des petits bonheurs, finalement. Ceux qui font quau creux dune nuit tranquille à Paris, je peux écrire ces lignes à la lumière dune lampe, le cœur léger, espérant que jamais la vie ne me fasse perdre le goût des choses simples.

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