Un bonheur compliqué
Quest-ce que tu veux dire par “on divorce” ? Denis, tu plaisantes ou quoi ?
Agnès fixe son mari, les idées embrouillées. Un divorce ? Ça fait presque vingt-cinq ans quils sont ensemble ! Dans deux semaines, ils devaient justement fêter ça… enfin, devaient. Est-ce que cela compte encore ? Elle pense au dîner de fête prévu, à tous les invités. Les invitations sont déjà envoyées… Toute la famille sera là. Les amis narrêtent pas de demander quoi offrir Même Julie, sa meilleure amie, a déjà fait livrer son cadeau, même si, enceinte de six mois, elle ne pourra pas faire le trajet depuis Lyon. Elle aura loccasion de rencontrer Agnès plus tard, elles fêteront de nouveau. Après tout, cest grâce à Julie, qui connaissait Denis à Sciences Po, quAgnès a rencontré son mari. Julie, à leur mariage, criait plus fort que tout le monde “Un bisou !”, en se cachant derrière le bouquet que lui avait remis Agnès, sans lancer, de toute façon.
Je ne comprends pas pourquoi ton Paul met autant de temps Il va finir par te perdre, tu sais !
Il a juste besoin de temps Julie remet en place une mèche récalcitrante sur le front d’Agnès. Chaque chose en son temps, Agnès ! Je ne vais pas me caser avant dêtre vraiment prête. Je ne veux pas dun mari “à moitié cuit”, pour divorcer dans trois ans avec deux enfants à se partager et des disputes familiales où tout le monde se rangerait finalement de mon côté parce quils madorent ? Non, merci ! Laisse mûrir la récolte.
Tu planifies ta vie à deux ans, cest trop ! Agnès rit, regardant son amie refaire son maquillage dun geste vigoureux et boudeur.
Javance à fond ou pas du tout, tu me connais !
Et les enfants ? Tu les fais dun coup, genre des jumeaux ?
Exactement ! Je veux des jumeaux ! Comme ça, une bonne fois, et au complet ! Il y a des précédents chez Paul comme chez moi. Mais faudra bien les élever, tu y as pensé ?
Le double à gérer, ça doit pas être évident
Au contraire ! Julie déroule sa logique implacable. Une saine concurrence, des partenaires de jeux permanents, et puis, médaille de la mère de lannée car jélève deux enfants en même temps. Ten veux dautres ? Y en a plein !
Ça ira ! Agnès rit, mais elle ne doute pas que Julie obtiendra tout ce quelle veut.
Ce fut le cas, sauf que, visiblement, le destin a encore plus dhumour : Julie a eu des triplés. Un vrai défi que Julie a relevé haut la main. Son charisme et sa gentillesse lui ont valu ladmiration et laide de la famille de Paul même les plus réservés. Jamais encombrée de manières, mais toujours disposée à rendre service souvent en incitant son mari à rendre lui-même service. Elle disait souvent à Paul, les yeux plissés de malice :
Un jour, on aura aussi besoin quon nous aide. Tu crois que quelquun lèvera le petit doigt si tu refuses daller aider au moindre coup de fil ? Allez, si tu veux ta poêlée de champignons ce soir, passe dabord chez ta mère et monte-lui larmoire. Dis-lui que je passerai laver les vitres le week-end prochain.
Résultat, quand Julie a eu besoin dun coup de main avec les bébés, deux grands-mères et un grand-père étaient là, prêts à relayer, dès quil fallait. Elle sen est bien sortie et, une fois les enfants hors de danger tous étaient prématurés , Julie sest inscrite à luniversité.
Tu es cinglée, Ju ! Comment tu vas tout gérer ? Agnès nen revient pas.
Personne nosera me coller une sale note avec trois gosses à la maison ! Et puis, ça fait fonctionner le cerveau ; et à la fin, jaurai mes diplômes déconomiste-juriste. Parfait, non ?
Diplôme en main, Julie trouve vite un job. Elle rassure son patron : le salaire suffira pour prendre une nounou.
Julie, tu ne verras pas grand-chose…
Pour le moment, jen ai pas besoin, les mamies suffisent ! Mais le patron nen saura rien, hein. Moi, il me faut de lexpérience. Peu importe les diplômes, si tu nas fait que toccuper de couches jusque-là, tu nintéresses personne. Faut commencer petit !
Agnès admire Julie : comment fait-elle pour tout réussir ? Elle, au contraire, a toujours hésité pour les grands choix, même pour décider entre des collants rouges ou bleus à la maternelle.
Mais toi, quand tu sais ce que tu veux et que tu le fais, rien nest au hasard. Cest ça, être fiable, Agnès ! Julie la rassure. Tu es une vraie conservatrice, hyper solide.
Solide vraiment ? Bravo Voilà que Denis juge cette stabilité à la hauteur, à présent ! Pourquoi ? Ils étaient bien, non ? Labsence denfants avait été difficile, mais ils avaient décidé depuis longtemps de laccepter. Agnès avait un temps envisagé dadopter, après avoir travaillé comme bénévole dans des pouponnières, mais elle nen eut jamais le courage. Non pas quelle nen eût pas les moyens ou la force, mais la peur de ne pas aimer entièrement, de ne pas devenir vraiment mère. Quelque chose dinsaisissable, une appréhension quelle na jamais pu exprimer.
Vous navez pas encore croisé votre enfant, cest tout lui avait dit Mme Blondel, directrice de la structure que supervisait la société dAgnès, lors dune fête de Noël. Femme dexpérience, elle regardait Agnès dun œil inquiet, remarquant ce regard perdu devant les enfants tournant autour du sapin. Quand vous le verrez, vous saurez. Plus rien ne vous arrêtera.
Et si ce moment ne vient jamais ? Si ce nest pas fait pour moi ?
Alors, cest que ce nest pas fait pour vous. Et cest mieux ainsi. Il vaut mieux renoncer quaccepter et regretter. Sinon, ce sera le malheur pour deux personnes, vous et lenfant. On en voit beaucoup ici. Tenez, voyez ce petit Michel là-bas : deux familles lont déjà “ramené”.
Comment ? À cinq ans ?
Bientôt six. Il avait passé deux ans dans une première famille, un an dans la seconde.
Pourquoi, Sylvie ? Comment peut-on faire ça ?
Première fois : miracle, ils ont eu un enfant “à eux” et nont plus eu envie dun autre. Cest tristement banal. Deuxième famille : trop denfants, pas assez damour à distribuer Michel était le quatrième, ça ne fonctionnait plus. À la fin, il sest assis dans un coin, a refusé de manger, même de boire. Il voulait retourner à la pouponnière, car on ne maime pas. Même le psychologue na rien pu faire.
Mieux vaut donc ne pas prendre la responsabilité, oui murmure Agnès.
Julie, toujours pragmatique, lachève :
Tu es sûre daimer suffisamment ? Si cest juste par pitié, laisse tomber, sinon tu finiras par lui faire du mal. Essaie sur un de mes trois, si tu veux te sentir mère !
Agnès refuse. Elle ny retourne plus, mais elle pense souvent à Michel, devenu un repère intérieur, une boussole pour son rapport au monde. Elle apprend, ce jour-là, à ne pas faire souffrir inutilement.
Agnès sétreint de ses bras. Pourquoi ce froid alors que cest juste lautomne et que le chauffage fonctionne ? Que doit-elle faire maintenant ? Peut-être aider Denis à finir ses valises ? Lui préparer un pull ? Il ne fait pas très froid encore, mais en Île-de-France, lhiver nattend jamais bien longtemps Comme toujours, elle repense avec nostalgie à sa mère, à Avignon : là-bas, elle navait jamais froid, même en hiver. Juste une veste légère, sauf pour les escapades à la montagne le week-end
Elle a envie, plus que tout, de revoir sa mère, de partir avec elle marcher des jours dans les Alpes, juste elles deux. Mais sa mère nest plus là. Et, bientôt, Denis ny sera plus non plus
Non, elle ne veut pas de cette liberté. Elle veut son mari. Leur quotidien simple : le café du matin (ou de la nuit, à lenvie), les discussions jusquà laube, les escapades improvisées au théâtre ou sur la côte. Rien navait jamais été programmé. Leurs plus beaux souvenirs étaient justement ces journées non planifiées, où Denis appelait en fin de matinée :
Agnès, tu fais quoi ?
J’ai deux entretiens et la banque ! Débordée !
Laisse tout tomber, viens, on part !
Et Agnès laissait tout tomber, et ils se promenaient silencieux en forêt ou bavardaient de tout et de rien, et cétait parfait.
Désormais, tout cela appartient au passé Elle sen souviendra, lui sans doute pas. Il a un avenir devant lui, avec sa nouvelle compagne enceinte Voilà le vrai nœud de lhistoire ? Ou bien tout nétait-il que mensonge dès le départ ? Peut-être que le vrai drame, cest de navoir jamais été celle qui eût pu le rendre heureux, à ce point quil ne veuille jamais la quitter
Agnès reste figée dans la cuisine, adossée au radiateur chaud, incapable de bouger. Elle entend Denis aller et venir, ouvrir les tiroirs, claquer les portes. Elle tremble tant que le seul pot de fleur, offert jadis par Julie, en arrive à osciller dangereusement sur le rebord de la fenêtre. Enfin, quand Denis claque la porte d’entrée, Agnès se détache du radiateur, laisse tomber ses mains sur le plan de travail, sentant ses doigts sy agripper comme pour le briser, puis, dun geste, fait tomber le pot au sol, criant de douleur.
Non, cela ne soulage pas. La terre noire mêlée aux éclats du pot jonche la cuisine et, étrangement, cest ce chaos qui la ramène à elle-même. Oui, tout est maintenant noir, il ny a plus de lumière. Denis vient de la quitter, la laissant complètement seule. Et maintenant, il faudra avancer à tâtons, sans repères autres quun seul
Elle sarrache à sa torpeur, franchit les débris de potée sans se soucier de la coupure à la cheville, va vers sa chambre, attrape son téléphone en recharge.
Ju…
Ce nest même pas un sanglot, plutôt un hurlement animal de douleur qui lui échappe. Mais Julie, elle, comprend tout de suite.
Denis est parti ?
Oui…
Daccord ! Je débarque demain.
Tu es folle ! Agnès reprend pied, finalement rassurée par le ton directif de son amie. Non ! Je ne veux pas. Julie, surtout pas, laisse tomber, je me le pardonnerais jamais sil tarrive quelque chose Attends soudain, Agnès réalise Tu savais ?
Je men doutais, cest tout. La dernière fois, Denis nosait même plus me regarder. Là, tout séclaire. Ça ira, Agnès !
Arrête ! Ça ira ? Ma vie est en lambeaux ! Tout est fini, tu comprends ? Tout ! Quest-ce que je fais maintenant ?
Achète-toi une robe !
Quoi ?! Agnès en éclate presque de rire malgré elle. Tu deviens folle !
Sérieux. Celle que tu as trouvée trop chère pour toi, là, va lacheter maintenant. Fais-moi confiance. Montre-la-moi après. Mais ne reste pas enfermée à te morfondre. Sors, bouge, offre-toi quelque chose, puis prends le train ou lavion, viens, on ira marcher dans les Alpes. Jen ai besoin au moins autant que toi : Paul a un tournoi, Lucie et Alice sont à Nice. Cest LE moment. Dans une demi-heure, jattends ton numéro de vol !
Julie raccroche, et Agnès reste interdite son téléphone à la main. Que faire ?
La réponse simpose toute seule. Elle se lève, va jusquau miroir. Elle qui, depuis des années, privilégiait la discrétion, à tous points de vue, se regarde vraiment en face : ce nest plus une jeune fille, mais ce nest pas non plus fini. La jeunesse, partie, oui, mais elle na pas disparu. Elle ne laissera pas Denis la détruire. Julie a raison.
En dix minutes, elle annule tous les préparatifs, appelle pour la salle, prévient les invités clefs.
Puis, oubliant ses deux aspirateurs, elle nettoie la cuisine, balaye la terre, ramasse les morceaux du pot. Il faudra en racheter un autre.
La robe rouge est parfaite : éclatante, inattendue, différente de tout son vestiaire actuel. Julie adore les couleurs vives, Agnès, non. Mais là, elle assume soudain lenvie dexister, de prendre sa place ; elle veut de nouveau attirer les regards, ne plus être effacée.
Dans son reflet, elle découvre une femme brisée, épuisée peut-être, mais debout, fière, ressentant la vie battre encore malgré tout. Elle pourrait se mettre en colère, déverser tout ce qui létouffe ; mais elle ne peut pas. Peut-être parce quelle sait, au fond, pourquoi Denis est parti, ce quil lui en a coûté. Ils étaient devenus plus amis quamants, et tromper un ami, cest toujours la douleur.
Son vol, avec escale, nest pas idéal, mais peu importe. Le voyage loccupe ; elle y noie ses idées noires.
Ensemble, Agnès et Julie arpentent les sentiers, discutent sans fin ou se taisent. Peu à peu, Agnès relâche prise ; les arguments de Julie font passer tant de choses pour secondaires, et lessentiel ressort enfin : que faire maintenant ?
Reviens. Ouvre ton centre ici, avec nous ! La ville grandit, ya besoin pour les enfants. Et puis ton père vieillit, tu voulais déjà toccuper de lui, non ?
Agnès réfléchit pendant ces journées inattendues. Oui, cest probablement mieux ainsi.
Tout senchaîne : divorce, vente de lappartement, de la voiture, transfert du dossier professionnel sur lequel elle sest tant investie. Elle côtoie Denis, une fois ou deux, fait face dignement. Puis, elle efface son numéro de son répertoire, et décide de le laisser derrière elle, pour de bon.
Avignon laccueille sous le soleil, parmi les cerisiers en fleurs. Tout devient plus léger. Elle sachète un petit appartement, non loin de chez son père. Lors dune de ses visites, elle croise Luce, qui semble sêtre installée auprès de lui. Une situation simple et sans heurts : tant mieux, Agnès ne se sent pas spoliée, seulement rassurée de voir son père reprendre goût à la vie.
Il nest pas mal pour son âge, ton papa, hein ? murmure Luce en regardant le vieil homme sactiver au jardin, sourire aux lèvres. Agnès sent bien que ce ne sont pas tous les couples qui trouvent lamour si tard, mais lespoir renaît : et si elle, Agnès, rencontrait encore quelquun ?
Une année passe. Agnès a ouvert deux centres pour enfants dans de nouveaux quartiers. Son temps est plein, elle change de style, adopte même un jeune chien, après des années dhésitation. Mais certains soirs, la mélancolie la rattrape : elle repense aux soirées avec Denis, rêve quil rentre, allume la lumière, et lui prépare du thé en lécoutant.
Elle sait quil faut tourner la page, mais elle ne parvient pas à déloger cette part delle qui sattache à ce passé partagé.
Lorsque ladministration fiscale lappelle à Paris pour une question de déclaration de revenus, Agnès est presque contente : cest une distraction, une occasion de bouger et de revenir sur place. Le souci est réglé dans la journée. Elle a devant elle quelques heures avant son train du retour. Elle flâne, traverse lancien quartier, sarrête devant le centre d’enfants qu’elle avait monté. Un fonctionne toujours ; elle regarde les gamins penchés sur leurs dessins, rit en voyant le jeune animateur imiter un ours devant son public ravi.
Elle sarrête devant leur ancien immeuble, la grande aire de jeux, le parc où elle rêvait de promener des enfants à elle et Denis les dimanches après-midi.
Une impulsion la pousse à entrer dans le parc. Elle sassied ; un homme, assis près du bassin, fait rouler une poussette. Ce profil, elle le reconnaîtrait entre mille : cest Denis. Il a blanchi, sest voûté, semble tellement fatigué Agnès sapproche, ne réfléchit pas.
Denis…
Il sursaute, baisse la tête, la voix étouffée.
Bonjour, Agnès.
Elle s’assied à côté.
Comment vas-tu ?
Un silence gênant, mais elle na pas le cœur à rebrousser chemin.
Pas très bien, Agnès Vraiment pas.
Pourquoi ?
À ce moment, elle sent quelle doit savoir, comprendre. Denis lève les yeux.
Je suis seul. Jai tout perdu, par ma propre faute, à cause d’une bêtise, d’une nuit qui a tout gâché.
Tu mens, Denis. Tu as ce que tout le monde espère. Tu as plus que moi.
Agnès désigne la poussette :
Cest un garçon ou une fille ?
Une fille. Elle sappelle Ève.
Une jeune épouse, une enfant tout ce quil faut pour être heureux.
Il ny a plus de jeune épouse, Agnès. Elle na pas survécu à laccouchement.
Ces mots lui coupent littéralement le souffle. Peu importe que cette jeune femme fut la cause de leur rupture ; Agnès éprouve seulement de la pitié pour cette fille qui, sur un coup de tête et un verre de trop de Denis lors du dernier réveillon, a tout fait basculer. La petite Ève, paisible dans sa poussette, ne se doute de rien.
Ils restent longtemps silencieux, puis parlent, longtemps, jusquà ce que la petite ouvre ses yeux noirs sur la nuit tombante, curieuse des lampadaires et des étoiles qui sallument dans le ciel du parc.
Agnès se lève, regarde lenfant.
Quand tu verras ton enfant, tu comprendras tout, Agnès ! lui souffle à loreille une voix oubliée, celle de Mme Blondel.
Six mois plus tard, justement, Mme Blondel accueille Agnès dans son bureau avec un garçon aux cheveux noirs, lair grave.
Tu sais pourquoi je suis venue, Michel ?
Tu viens me prendre chez toi.
Tu en as envie ?
Je ne sais pas. Je ne pense pas que tu vas me garder.
Lenfant la fixe, sans animosité ni espoir. Quand Agnès sort les photos de son mari et de la fillette, Michel sanime à peine.
Cest lui ton mari ?
Oui.
Ça, cest ta fille ?
Non, Michel. Ce nest pas la mienne.
En entendant cela, il relève légèrement la tête.
Ce nest pas mon enfant, mais je serai sa maman. Et la tienne aussi, si tu le veux.
Tu vas me rendre, toi aussi.
Pourquoi ?
On me ramène toujours.
Je ne suis pas tout le monde. Tu sais pourquoi ?
Non.
Parce que je sais ce que cest de tout perdre. Plus rien ni personne qui vous aime Cest une douleur immense.
Je sais…
Tu sais ce que cest, une maman ?
Non.
Une maman, cest celle qui ne laisse jamais la douleur sabattre sur son enfant.
Tu as pitié de moi ?
Agnès ancre ses yeux dans les siens et secoue lentement la tête.
Non. Je ne veux pas te plaindre. Je veux taimer, Michel. Pour de vrai. Je veux quÈve ait un grand frère courageux, qui veille sur elle. Est-ce que tu crois qu’on peut essayer ensemble ?
Il ne répond pas, touche le pan de la robe éclatante dAgnès.
Elle est belle.
Je lai achetée un jour où ça allait très mal, et tu sais quoi ? Ça ma fait du bien. Jadore cette couleur, maintenant.
Moi aussi.
Il esquisse un sourire, la regarde droit dans les yeux.
Jessayerai.
Non, Michel, on nessaiera pas. On va juste le vivre, cest tout. Je ne te rendrai jamais. Mais tu dois maider : je ne sais pas bien comment être maman mais je veux apprendre, pour toi, pour Ève. Tu veux ?
Il hoche la tête. Agnès laisse enfin séchapper un soupir.
Quelques années plus tard, une famille gravit un sentier alpin : un garçon brun, vigilant, surveille la petite Ève, espiègle, curieuse de tout.
Ève, attention, il y a des loups dans la forêt !
Même pas vrai !
Si ! Et des ours, énormes et très affamés.
Leur maman ne leur a pas fait de soupe ?
Non, elle ne sait pas cuisiner. Pas comme la nôtre.
Alors il faut leur faire de la soupe, maman !
De la semoule ? souffle Agnès, rattrapant ses enfants.
Maman, tu ne réussis jamais la semoule ! Avec des grumeaux, beurk !
Coquine ! Agnès attrape Ève dans ses bras et lembrasse. Mais les ours seraient ravis den avoir !
Tu leur donneras ma part, alors ! Et le miel dhier aussi, tu leur donnes !
Ah, ça jamais ! Jaime trop le miel. Tu comptes rester sur mes épaules longtemps ?
Je préfère les bras !
Alors, direction papa ! Agnès passe Ève à Denis, ébouriffe les cheveux de Michel. Alors, Michel, cette semoule dours, on la tente ?
Oh non, maman, restons un peu dehors encore ! Si Ève commence à nourrir les sangliers du coin, on ne sortira plus de lhôtel ! Laisse-les avoir faim.
Agnès rit, regarde tous les siens.
Plus tard, Ève, promis, je leur cuisinerai la parfaite semoule !
Daccord ! sexclame la fillette.
Oh, regarde, maman ! Michel fait une grimace, pointant sa sœur.
Oh, mon fils ! rit Agnès. Ne la quitte pas des yeux, sinon, non seulement on va nourrir tous les ours, mais on risque de ramener un yéti ou je ne sais quelle créature inconnue… Faudra la rapporter à la maison, évidemment !
Leurs rires résonnent dans lair frais de la montagne, enveloppés par la lumière du jour qui promet dêtre éclatante. Ici et maintenant, la famille dAgnès avance, ensemble, dans ce bonheur compliqué, mais ô combien réel.