Le bonheur complexe

Bonheur complexe

Quoi ? On divorce, tu plaisantes, Denis ?

Agnès fixait son mari dans la pénombre cotonneuse de la cuisine. Tout semblait à lenvers. Un divorce ? Vingt-cinq ans à arpenter ensemble rues et marchés de Paris, bientôt leur anniversaire, avec déjà les cartons dinvitation envoyés, la famille qui sagite, les amis qui sinterrogent sur les cadeaux. Marguerite, la meilleure amie, a déjà expédié son présent à Agnès. Marguerite, qui sétait toujours envolée loin, enceinte jusquaux yeux désormais, navait pu venir. Ça na pas dimportance. Marguerite, cétait lentremetteuse, celle qui avait susurré « tu le connais, Denis, mon camarade de fac », puis qui hurlait plus fort que les autres « Bise ! » en balançant le bouquet que la mariée ne voulait même pas lancer.

Je ne comprends pas ce que ton Nicolas attend, il va rater une fille comme toi !

Il attend, Agnès, laisse le temps au temps. Il nest pas mûr, et moi je ne veux pas dun fruit vert ! Mieux vaut ne pas se précipiter : divorce, partage denfants, de vaisselle, non merci ! Mieux vaut patienter pour une bonne récolte !

Tu planifies sur deux ans, tu me fais rire !

Moi, je ne fais rien à moitié, tout ou rien.

Et les enfants ? Tu veux un enfant ou des enfants ?

Des jumeaux ! Je les veux dun coup, me débarrasser de la corvée et passer à autre chose. Les probabilités sont de mon côté, dans la famille ça arrive.

Faut encore les élever, ton duo !

Deux, cest plus facile quun, non ?

Pourquoi ça ?

Marguerite raisonnait toujours de façon pragmatique. Petite déjà, elle retombait toujours sur ses pattes, la bêtise était prévue, le plan ficelé, et elle vous sortait du pétrin sans se salir les mains. Sauf si, vraiment, vous vouliez nen faire quà votre tête. Alors, Marguerite sasseyait et regardait passer la tempête.

Simple, Agnès, la saine concurrence, une complicité naturelle, et la gloire de la mère qui élève deux enfants en simultané, rien que ça. Tu veux dautres arguments ?

Ce nest pas nécessaire Je sens bien quavec Marguerite, tout finirait par arriver comme elle voulait.

Cest dailleurs ce qui arriva. Sauf que le ciel, dhumeur plus plaisantine encore, lui offrit des triplés. Comme un pari secret : elle arriverait sûrement à tout mener de front.

Marguerite sen sortit haut la main. Les grands-parents, forts de lorganisation subtile de Marguerite, sétaient fait à leur nouvelle vie et à force de petits services rendus, quand Marguerite eut besoin de leurs bras, tout le monde était prêt et sur le pont.

Puis Marguerite, terminées les couches, sinscrivit à la fac.

Marguerite ! Mais comment tu vas gérer ?

Qui osera mettre une sale note à une mère de triplés ? Au moins mon cerveau ne sendort pas, et à la sortie, juriste et économiste en poche, je serai invincible !

Diplôme en main, elle dégota un emploi avec la tranquille assurance quune nounou suffirait à boucler le budget ou même sans, vu que les grands-mères étaient là.

Mais cest ric-rac, Marguerite !

Limportant, cest lexpérience, pas la théorie. Il faut faire ses preuves. Plus tard, je choisirai mes conditions.

Agnès observait sa foulée sans relâche, ébahie ; elle navait jamais eu la rapidité de trancher, ni même de choisir quelles chaussettes enfiler au matin.

À côté de toi je fais vieille tortue, Marguerite. Mais au moins, quand je tranche, je ne reviens pas dessus.

Le monde a besoin de conservatrices, Agnès, cest la stabilité incarnée.

Stabilité Quelle farce. Voilà que Denis la quitte, son roc, pour qui elle sétait tant effacée, tant adaptée aux creux de leur union. Pourquoi ? La vie nétait pas si dure Certes, ils navaient pas eu denfants, une plaie quils avaient déjà acceptée des années auparavant, convaincus que ça ne devait pas être. Agnès, longtemps bénévole dans un orphelinat parisien, savait quelle ne saurait aimer un enfant « adopté » comme une mère véritable. Elle navait ni la force ni la conviction ; quelque chose dautre était nécessaire, elle ne savait quoi.

Vous navez simplement pas croisé « votre » enfant, disait la directrice, Madame Dubois, lors dun Noël en robe de laine, les yeux dAgnès perdus dans la cour denfants autour du sapin. Le jour où vous le verrez, vous saurez. Plus rien ne vous arrêtera. Peut-être, songeait Agnès. Mais elle navait pas vu cet enfant. Et si elle en était incapable ? Si le destin en avait décidé autrement ?

Alors tant pis, concéda Madame Dubois calmement, mieux vaut ne pas sengager. Ici, jai vu des enfants adopter puis rendus. Tu vois, là, Michel ? Ce petit, il a déjà été « rendu » deux fois.

Ô mon Dieu, mais cest affreux

Et pourtant La première fois, ils ont eu un enfant biologique après avoir adopté. Classique. La seconde, ils avaient déjà deux enfants à eux, et deux autres adoptés. Pour Michel, ils navaient plus de force. Résultat : à la fin, il sest assis dans un coin et a cessé de manger. Réclamait à retourner à lorphelinat, car « ici, on ne maime pas ».

Cest injuste. Mais comment cest possible ?

Parfois, lamour ne se partage plus.

Agnès frissonna, le cœur serré, songeant à Michel, et sempêcha in extremis de remplir un dossier dadoption sur un coup de tête avant dêtre ramenée sur Terre par un appel de Marguerite :

As-tu suffisamment de cette fameuse réserve damour en toi ? Prends garde, Agnès. Si ce nest que par pitié, laisse tomber. Sinon, tu ne feras que lui briser le cœur.

Agnès céda, préféra séloigner de lorphelinat mais pensait toujours à Michel. Il devint son signal faible et constant, un phare qui la guidait dans ses choix.

Bras croisés contre elle, les épaules dAgnès tremblaient. Pourquoi ce froid ? Lautomne, le chauffage, mais elle grelottait. Devait-elle aider Denis à emballer ses affaires ? Lesquelles ? Lhiver est court à Paris mais piquant. Chez sa mère, près des Alpes, on ne grelottait jamais. Là, Agnès navait jamais eu peur du froid : toute la mauvaise saison dans une veste de cuir légère. Mais ici ce nétait plus pareil. Elle voulait juste, soudain, fuir là-haut avec sa mère, disparaître dans la montagne quelques jours. Mais sa mère nétait plus, et maintenant Denis non plus.

Elle voulait, surtout, juste son mari. Comme avant : le café matinal, les balades de nuit improvisées, le théâtre, les sorties sans but, sans plan précis. Denis, parfois, lappelait à limproviste au bureau : « On laisse tout tomber ? Viens marcher avec moi, Agnès. »

Et elle partait, et cétait doux, toujours doux.

Tout cela sétait effrité. Maintenant, Denis aurait un avenir, avec cette autre, enceinte Lenfant était-il la vraie raison ? Ou leur mariage navait-il jamais tenu quà un fil ? Si cétait juste lenfant, elle pouvait le comprendre. Mais si cétait un mensonge, elle nétait plus rien. Elle ne valait rien, même pas capable de rendre quelquun heureux.

Agnès, genoux contre la vieille fonte chaude du radiateur, écoutait Denis évoluer dans lappartement. Tiroirs qui souvrent, portes qui claquent. Elle tremblait, même le pot de fleur offert jadis par Marguerite menaçait de tomber. Quand enfin la porte dentrée claqua, elle poussa un long cri, et envoya valser le pot à terre.

Le noir de la terre, mélangé déclats de céramique, lancrèrent soudain. Cest comme ça, tout est noir. Pas de lumière, Denis sest éclipsé en la laissant vide. Plus de repères.

Plus quun seul.

Agnès détacha ses bras du radiateur, traîna ses pas sur les bris, ignorante la douleur de ses pieds. Elle traversa le corridor, attrapa le téléphone délaissé sur la table de chevet.

Marguerite

Ce nétait pas des pleurs, cétait un râle animal, profond, qui fendit la nuit. Marguerite comprit tout de suite, nayant besoin daucune explication.

Denis est parti ?

Oui

Très bien. Je prends le train demain.

Tes folle ! Marguerite, nose pas surtout, accouche dabord ! Sil tarrive quoi que ce soit, jamais je ne me le pardonnerai Attends tu savais ?

Je pressentais, dit Marguerite. À Noël, Denis ne croisait pas mon regard. Tout prend sens maintenant. Mais Agnès, cest pour le mieux.

Mais il ne me reste rien ! Rien ! Toute ma vie à la poubelle Que puis-je faire ?

Achète-toi une robe !

Hein ? Tu délires.

Non, je tassure. La robe qui te fait envie, celle-là même. Va la chercher, maintenant. Ensuite, tu me lenvoies en photo. Ne reste pas enfermée, il ne changera rien. Prends-la, ensuite réserve un billet, viens me retrouver, on ira respirer un peu au sommet !

Les montagnes, Marguerite ? Mais tu vas accoucher !

Et alors ? Je ne suis pas infirme. Pas de tente, on se loge à lhôtel, on marche simplement. Jai besoin dair comme toi. Je tattends. Et ne stresse pas la future maman !

Marguerite avait raccroché. Et Agnès sétait retrouvée face à son reflet. Pas une gamine, non, mais pas une vieille. Il restait quelque chose, malgré tout. Elle se raidit. Bouger, faire, vivre. Son téléphone pianota les annulations, puis elle rangea, balaya la terre noire, oublieuse de laspirateur. Plus tard pour un pot neuf.

La robe, écarlate, épousa ses formes. Rouge flamboyant, du jamais vu pour Agnès, dhabitude sobre. Une audace, une folie, une invitation à la vie, comme pour dire : je suis encore là.

Le miroir lui montrait une autre femme. Fatiguée, oui, bouleversée, mais pas détruite.

Avion inconfortable, escale à Lyon, quimporte. Agnès se réjouit presque des contretemps.

Elles explorèrent les sentiers des Préalpes, riant, glissant, se taisant longtemps quand le besoin sen faisait sentir. Marguerite savait démonter les idées fixes. Les priorités bougeaient ; lhier devenait dérisoire.

Rentre, restons proches, lançait Marguerite. Il y a tellement à faire ici. Avec les enfants, les centres dactivités, ta famille. Ton père est seul, tu voulais le rapprocher de Paris, maintenant tu restes là, près de lui.

Agnès réfléchit, et décida : oui, rester serait le mieux.

Elle vendit lappartement, la voiture, liquida tout. Il ne resta que lexpérience, les souvenirs. Elle croisa Denis une dernière fois, effaça son numéro, tira un trait.

Le retour à Grenoble fut un plongeon dans une lumière nouvelle : les pommiers, le soleil, et Agnès, pleine délan, reprit tout à zéro. Elle nhabita pas chez son père, préférant un logement proche. Sa décision fut confortée le jour où, croisant la compagne discrète de son père, Agnès lut dans son regard doux une acceptation apaisée. Chacun trouver sa place. Sa mère était partie, mais son père avait droit à une deuxième chance.

Il est encore vaillant, notre Paul, tu ne trouves pas, Agnès ? soufflait Lucienne, la nouvelle compagne, en posant la main sur la table.

Tout devient possible. Si son père avait trouvé lamour tard, pourquoi pas elle ?

Le temps fila ; Agnès ouvrit deux centres éducatifs, soccupa à nen plus finir. Tout changea, elle se fit une nouvelle coupe, adopta finalement un chien, la boule de poils dont elle rêvait. Parfois, la soirée tombée, elle sinstallait dans la pénombre de la cuisine, caressant sa tasse de thé froid, se surprenant à rêver du passé ; Denis entrant, lui demandant si ça allait.

Impossible de sarracher vraiment au passé.

Un imbroglio fiscal un an et demi plus tard lobligea à retourner à Paris. Facilités, besoins nouveaux, elle y trouva un prétexte. Elle soctroya une journée derrance, flâna dans son ancien quartier, longea les endroits de bonheur et de tristesse mêlés.

Lun de ses centres était fermé, lautre bourdonnait. Elle sarrêta derrière la vitre, regarda les enfants penchés sur leurs dessins, le jeune animateur mimant un ours, enfants éclatés de rire, pinceaux en lair. Elle sourit, observa une dernière fois les lieux, puis repartit.

Et voilà que, passant devant le parc où elle aimait marcher avec Denis, elle le vit. Ou plutôt, devina une silhouette effondrée sur un banc, lentement balançant une poussette. Elle hésita, puis avança. C’était Denis, presque méconnaissable, le cheveu argenté, les épaules moins larges, le regard perdu.

Instinctivement, elle sassit près de lui.

Denis

Il tressaillit, baissa la tête.

Salut, Agnès.

Comment vas-tu ?

Question inutile, elle le sut aussitôt.

Mal. Très mal, Agnès.

Pourquoi ?

Je suis seul. Jai tout perdu. Bêtement, comme un imbécile.

Tu mens, Denis. Tu as tout eu, plus que moi. Regarde, ta fille ?

Oui Elle sappelle Eva.

Et la mère ?

Il ny a plus de mère. Camille na pas survécu à laccouchement.

Elle se tut, bouleversée, oubliant même que cette femme avait, en catimini de fête de bureau, bouleversé leur vie.

Ils restèrent là, muets, puis se mirent à parler en même temps, à voix basse, en réinventant leurs années, alors quEva séveillait, découvrant les étoiles au ciel du parc.

Agnès sapprocha, contempla le visage de la petite.

Lorsquon voit son enfant, on comprend tout, Agnès ! la voix de Madame Dubois résonna sans bruit, si claire quAgnès sentit ses larmes lui monter.

Six mois plus tard, Madame Dubois conduisit dans son bureau un jeune garçon au regard sombre, les traits sérieux.

Michel, tu sais pourquoi je suis venue ?

Pour moi.

Tu veux venir vivre avec moi ?

Je ne sais pas. Je ne crois pas.

Le garçon la fixait, sans passion. Juste une lueur furtive passa quand elle lui montra des photos.

Cest votre mari ?

Non, Michel.

Et cette fille ?

Ce nest pas la mienne. Mais je vais être sa maman, et pour toi… si tu veux aussi.

Mais vous me rendrez…

Pourquoi ?

Tout le monde me rend.

Je ne suis pas tout le monde. Tu sais pourquoi ?

Non.

Parce que je sais ce que cest que de tout perdre, de ne plus être aimé. Tu sais ce que cest, Michel ?

Oui…

Et sais-tu ce quune maman fait ?

Non.

Elle ne laisse jamais son enfant souffrir seul.

Vous avez pitié de moi ?

Agnès posa un regard direct sur lui, puis secoua la tête.

Non, Michel. Je ne veux pas te plaindre. Je veux taimer, et que tu sois bien. Je voudrais quEva ait un grand frère, fort, qui ne laissera personne lui faire de mal. Tu veux essayer ?

Michel resta silencieux, puis toucha du bout du doigt la manche de sa robe toujours ce rouge éclatant comme un talisman.

Tu laimes bien ?

Oui.

Moi aussi. Je lai achetée dans un moment très difficile, elle ma donné de lénergie. Maintenant jadore le rouge.

Moi aussi, maintenant…

Alors, Michel, on nessaie pas : on fait. Personne ne tarrachera à moi. Mais tu devras maider : je ne sais pas tout, je vais apprendre à être maman. Pour toi, et pour Eva. Tu maides ?

Il hocha la tête. Agnès sentit enfin la paix lenvahir.

Quelques années plus tard, sur un sentier entre les sapins et les rhododendrons, la famille montait. Michel, fine silhouette brune, surveillait la virevoltante Eva, qui disparaissait dans les sous-bois.

Eva, attention ! Il y a des loups là-dedans…

Non ! protestait la fillette.

Et des ours ! Énormes ! Affamés !

Leur maman ne leur a pas cuisiné de bouillie comme toi ?

Non, leur maman ne sait pas faire de bouillie.

Mais la nôtre, elle sait !

Alors, faut leur en cuisiner à ceux-là !

Maman ! Eva veut nourrir les ours…

De la semoule, Eva ? demanda Agnès, qui venait juste de les rattraper.

Oh non ! Tu rates toujours la semoule, maman, il y a des grumeaux !

Ah, coquine ! Ça, cest toi qui naimes pas, mais les ours se régaleraient, même avec des grumeaux !

Donne-leur mes restes demain, et le miel, aussi !

Ah ! Le miel, garde-le pour moi ! Tu viens sur mes épaules ou tu marches, Eva ?

Je veux les bras !

Alors, vas voir ton papa ! Agnès tendit la fillette à Denis et tapota la tête de Michel. Alors, Michel, tu prépares une ration de bouillie pour les ours ?

Je ne veux pas rentrer, maman. Eva va nourrir tout le bois à ce rythme, on ne sortira plus jamais de lhôtel. Si on la laisse faire, on va ramener des yétis, des lynx, on adoptera tout le monde !

Agnès rit de bon cœur, lança un regard complice à Michel.

Eva, laissons les ours pour plus tard, dabord lets profiter, ensuite japprendrai à cuisiner la bouillie sans grumeau.

Daccord ! concéda Eva en riant.

Oh là là, maman…, fit Michel en roulant les yeux.

Attention, mon fils, il va falloir veiller sur elle chaque minute. Sinon, on va devoir ramener toute la faune à la maison et tous ceux que la science ne connaît même pas encore…

Leur rire séleva dans la brume légère du matin, rebondit sous les sapins et seffaça peu à peu sous la lumière dorée du jour qui se levait sur les sommets.

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