Le banc déserté Serge Pétrin posa son Thermos sur ses genoux et vérifia le bouchon — pour s’assurer…

Le banc vide

Jean-Pierre Moreau posa sa thermos sur ses genoux et vérifia le bouchon juste pour sassurer quil ne fuyait pas. Il savait bien quil tenait, mais lhabitude est plus forte que la confiance. Il sassit à lextrémité du banc, près du portail de lécole primaire, là où les parents, pressés et débordés, ne se bousculaient pas et ne laccrochaient pas avec leurs sacs. Dans la poche de sa veste, il avait un petit sachet de miettes sèches pour les pigeons, dans lautre une feuille pliée avec lemploi du temps de sa petite-fille : les jours où elle a étude, ceux où il faut lattendre après la musique. Il connaissait tout par cœur, mais le petit papier le rassurait.

À côté de lui, comme chaque fois, était déjà assis Christian Durand. Il tenait un petit sachet de graines de tournesol et en faisait glisser machinalement une à une dans sa main, sans les manger, comme s’il comptait ou méditait. Quand Jean-Pierre approchait, Christian hochait la tête et se poussait légèrement pour lui faire de la place. Ils ne se saluaient pas bruyamment, presque par respect pour le calme scolaire ambiant.

Aujourdhui ils ont une évaluation en mathématiques, remarqua Christian, les yeux levés vers les fenêtres du premier étage.

Nous, cest lecture, répondit Jean-Pierre, surpris lui-même davoir dit “nous”.

Il aimait que Christian ne se moque pas de ce “nous”.

Leur rencontre navait rien de solennel. Dabord, ils étaient là au même moment, puis ils se sont reconnus à leur veste, leur démarche, leur façon de tenir leurs mains. Christian venait toujours dix minutes avant la sonnerie, sasseyait à sa place habituelle et jetait un premier regard anxieux vers le portail, comme pour vérifier quil était bien fermé. Jean-Pierre, lui, restait dabord en retrait, puis un jour il sest fatigué de rester debout et sest assis à côté. Dès lors, lendroit leur est devenu commun.

La cour de lécole ne changeait jamais, ce qui la rendait rassurante. Le gardien dans sa cabane, qui sortait fumer puis rentrait sans lever les yeux. Linstitutrice traversait la cour dun pas pressé, son porte-documents sous le bras, parlant vite dans son téléphone : « Oui oui, après la classe. » Les parents discutaient des activités et des devoirs. Les enfants se penchaient aux fenêtres pendant la récré, agitant la main pour saluer quelquun en bas. Jean-Pierre se surprenait à attendre non seulement sa petite-fille, mais aussi ce rituel quotidien.

Un jour, Christian apporta un deuxième gobelet et le posa près de la thermos de Jean-Pierre.

Je nen bois pas, expliqua-t-il, gêné. Hypertension.

Moi, je peux, répondit Jean-Pierre, versant deux doigts de thé dans le gobelet. Vous voulez sentir au moins ?

Christian sourit du bout des lèvres.

Sentir oui, ça ira.

De ce jour-là, ils eurent leur petit rituel : Jean-Pierre servait le thé, Christian tenait le gobelet pour ne pas renverser, puis le lui rendait vide. Parfois, ils partageaient des biscuits, parfois le silence. Le silence auprès de Christian nétait pas lourd ; cétait une pause dans un échange qui continuerait.

Ils parlaient de leurs petits-enfants comme on parle du temps quil fait, avec prudence. Christian racontait que son Lucien naimait pas le sport, cherche toujours un prétexte pour rester en classe. Jean-Pierre riait et disait que sa petite-fille, Églantine, au contraire, court tellement que la maîtresse doit la raisonner. Peu à peu, leurs échanges sétoffèrent. Christian confia quil avait mis longtemps à sortir de chez lui après la disparition de sa femme, et que seule lécole lavait obligé à reprendre pied, “par nécessité”. Jean-Pierre navait pas répondu tout de suite mais, ce soir-là, en lavant la vaisselle, il comprit quil avait envie de raconter aussi.

Il vivait avec sa fille et Églantine dans un appartement de deux pièces en périphérie de Lyon. Sa fille était comptable, rentrait tard, épuisée, ne disait que lessentiel. Sa petite-fille était bruyante, mais son bruit était celui de lenfance, jamais accusateur. Jean-Pierre essayait de rendre service sans simposer. Parfois, il se disait quil était comme une chaise en trop dans la cuisine : ça ne gêne pas, mais ça rappelle le manque de place.

Sur le banc, il se sentait, pour la première fois, attendu autrement que comme une fonction. Christian demandait : « Ça va, la tension ? » ou « Vous êtes allé chez le médecin ? » et ce nétait pas par politesse. Jean-Pierre se surprenait à répondre franchement.

Un matin, Christian apporta un petit sachet de graines pour les oiseaux.

Les pigeons sont habitués, expliqua-t-il. Regardez comme ils viennent.

Jean-Pierre prit le sachet, déversa une poignée sur le bitume. Les pigeons, comme sils n’attendaient que ce signal, se ruèrent sur les miettes. Les petites pattes frottaient sur le gravier, et Jean-Pierre sentit un apaisement étrange : un geste si simple peut vraiment améliorer une journée.

Peu à peu, il considéra ces rencontres comme indispensables, non comme un intervalle entre deux moments, mais comme une part de la journée devenue incontournable. Il cessa de venir juste à lheure, sortit plus tôt pour avoir le temps de voir Christian arriver, ôter ses gants, scruter les fenêtres.

Ce lundi-là, Jean-Pierre arriva comme dhabitude et trouva le banc vide. Il sarrêta, croyant sêtre trompé de cour. Le banc était encore humide de la pluie de la nuit et un unique feuille jaune y était collée. Jean-Pierre sortit son mouchoir, essuya un coin et sassit. La thermos à côté, le sachet de miettes sur les genoux. Il jeta un œil à la cabane du gardien la tête plongée sur son téléphone, indifférent.

« Il est en retard », pensa-t-il. Christian était parfois en retard, sil y avait du monde à la pharmacie. Jean-Pierre se servit du thé, but une gorgée et attendit. Quand la cloche sonna, Christian ne venait pas.

Le lendemain, le banc resta vide. Cette fois Jean-Pierre ne lessuya pas, sassit sur le coin sec, une feuille de journal en-dessous. Il fixa le portail, guettant chaque silhouette dhomme mûr, à la veste sombre. Aucun napprocha.

Le troisième jour, la colère monta. Pas contre Christian, mais contre labsence de réponse. Il se répéta : « Tant pis, finalement, ce nest pas si nécessaire. » Mais immédiatement, la honte le prit. Il navait pas le droit dexiger, et pourtant, au fond de lui, cétait une exigence.

Christian avait un vieux portable à touches. Jean-Pierre lavait souvent vu fouiller dedans, plisser les yeux pour trouver un numéro un jour, il lavait inscrit dans son carnet quand ils avaient parlé de taxi pour Lucien lors dun tournoi. De retour chez lui, il appela. Sonnerie, puis un bip court, puis le silence. Il essaya encore. Même chose.

Le quatrième jour, Jean-Pierre alla voir le gardien.

Excusez-moi, Christian Durand… le grand-père de Lucien… il sasseyait toujours ici. Vous ne lauriez pas vu ?

Le gardien leva les yeux, le jaugea comme sil sagissait dun mot de passe.

Yen a des grands-pères, dit-il. Je retiens pas.

Il est grand, moustachu… Jean-Pierre se rendit compte combien sa question semblait vaine.

Non, je vois pas, répondit le gardien, déjà absorbé par son téléphone.

Il tenta auprès de la dame qui maugréait souvent près du portail contre les devoirs donnés par les profs.

Vous ne sauriez pas, Christian Durand…

Non, je ne connais personne, trancha-t-elle. Je veux juste récupérer mon fils.

Il essaya avec une jeune maman à poussette, qui lui adressait parfois un sourire.

Vous connaissez Lucien ? Troisième CE2, je crois.

Lucien ? elle réfléchit. Oui, il est plutôt discret, non ? Pourquoi ?

Son grand-père… ne vient plus.

Elle haussa les épaules.

Il est peut-être malade. En ce moment, tout le monde tombe malade.

Jean-Pierre retourna sur le banc, langoisse montant, lui serrant la gorge. Il tenta de se convaincre que ça ne le regardait pas. Mais chaque fois que son regard croisait la place vide à côté, il se sentait coupable de trahir quelque chose dimportant en feignant lindifférence.

À la maison, il confia à sa fille, qui coupait la salade.

Papa, enfin… dit-elle sans lever les yeux. Il a pu aller chez des proches.

Il aurait prévenu, répondit Jean-Pierre.

On ne sait jamais, soupira-t-elle. Ne te monte pas la tête, cest mauvais pour ta tension.

Églantine, sa petite-fille, écoutait en faisant ses devoirs.

Papy Christian ? demanda-t-elle. Il est drôle, il ma dit que je lis plus vite que lui ne pense !

Le sourire de Jean-Pierre lui vint aux lèvres, douloureux, instantanément.

Tu vois, ajouta la petite, il a peut-être… des choses à faire.

Jean-Pierre hocha la tête, mais, la nuit venue, ne put dormir, écoutant sa fille murmurer au téléphone dans la chambre voisine. Il eut envie dappeler à nouveau Christian, mais la crainte dune voix inconnue ou du silence larrêta.

Le lendemain, en attendant Églantine, il vit Lucien sortir de lécole, tout dernier, le cartable trop grand pour lui. Une femme de quarante ans, les cheveux courts, laccompagnait sa mère, comprit Jean-Pierre.

Il attendit quils aient avancé de quelques pas, puis les rejoignit.

Excusez-moi, vous êtes la maman de Lucien ?

La femme se figea, méfiante.

Oui, et vous êtes ?

Je… je suis Jean-Pierre Moreau, je partageais le banc avec votre père, Christian Durand, en attendant les enfants. Il ne vient plus… ça minquiète.

Elle lobserva un instant, pesant la confiance à accorder.

Il est à lhôpital, finit-elle par dire. AVC. Rien de grave… enfin… il est en service spécialisé. Ils ont pris son téléphone, pour ne pas qu’il se le perde.

Jean-Pierre sentit ses jambes vaciller, sappuya sur la bandoulière de son sac.

Où exactement ? demanda-t-il.

À lhôpital municipal, avenue des Peupliers. Mais on ne laisse pas entrer tout le monde. Vous comprenez ?

Oui, répondit Jean-Pierre, sans comprendre vraiment quon puisse interdire la visite à quelquun de seul.

Merci davoir demandé, dit-elle plus chaleureusement. Ça lui fera plaisir de savoir quon pense à lui.

Près du portail, Jean-Pierre resta figé. Soulagé, car la disparition avait trouvé une explication, mais aussi inquiet, parce que cette explication était lourde à porter.

De retour à la maison, il raconta à sa fille. Elle fronça les sourcils.

Papa, tu ne vas pas aller là-bas, fit-elle. Tu vas finir gardien toi aussi ! Franchement, qui est-il pour toi ?

Jean-Pierre entendit derrière les mots non de la colère mais la peur. Peur que son père sattache à une autre inquiétude et perde pied à nouveau.

Personne, répondit-il. Mais malgré tout…

Le lendemain, il se rendit au centre médical où il allait parfois pour des analyses. Il savait quil existait une assistante sociale, il avait vu laffiche dans le hall. Lodeur deau de Javel et de chaussures humides emplissait le couloir, les gens, dossiers sur les genoux, râlaient plus ou moins fort contre laccueil. Il prit un ticket, attendit son tour.

La dame au bureau lécouta en silence, le visage marqué.

Vous êtes parent ? demanda-t-elle.

Non, avoua Jean-Pierre.

Dans ce cas, je ne peux pas communiquer dinformations médicales, dit-elle poliment. Cest confidentiel.

Je ne demande pas de diagnostic, Jean-Pierre sentit sa voix se hausser. Je voudrais transmettre… juste un mot. Il est seul, voyez ? Nous… on se voit tous les jours…

Je comprends, eut-elle un léger sourire. Vous pouvez laisser un mot via la famille, ou par le service, sils donnent laccord. Mais sans consentement, non.

Dans le couloir, Jean-Pierre sassit sur un banc. La honte lui vint, comme sil mendiait quelque chose. Voilà, pensa-t-il, « je ne suis quun vieux drôle qui sincruste où il ne faut pas ». Il avait envie de rentrer chez lui, de se calfeutrer, de ne plus revenir près de lécole.

Puis il se rappela comment Christian lui tenait le gobelet de thé, glissait le sachet de graines discrètement si lui avait oublié le sien. Ces petits gestes rendaient les journées plus douces. Jean-Pierre comprit que cétait à son tour de tenter quelque chose.

Il demanda le numéro de la mère de Lucien. Sur le trottoir près de lécole, elle hésita, puis, voyant son insistance, le lui dicta.

Mais soyez raisonnable, précisa-t-elle. Là-bas, cest strict.

Le soir, Jean-Pierre appela.

Cest Jean-Pierre Moreau. Je… je voudrais dire quelques mots à Christian. Peut-être que vous pourrez faire passer ?

Un silence.

Il parle très difficilement maintenant, expliqua-t-elle. Mais il peut entendre. Jy vais demain. Que dois-je transmettre ?

Jean-Pierre regarda la table où son carnet attendait. Il avait écrit quelques phrases, qui soudain lui parurent étrangères.

Dites-lui que le banc est là, dit-il doucement. Que jattends. Et que pour le thé… japporterai dès quon pourra.

Daccord, dit-elle. Je transmettrai.

Après lappel, il resta longtemps à la cuisine. Sa fille rangeait la vaisselle et fit semblant de nentendre rien. Puis elle posa une assiette sur légouttoir et souffla :

Papa, si tu veux… je viendrai avec toi. Le jour où ce sera possible.

Jean-Pierre hocha la tête. Ce qui comptait, ce nétait pas quelle propose de venir, mais quelle ait dit « avec toi » et non « pourquoi faire ? ».

Une semaine plus tard, la mère de Lucien sapprocha de nouveau à lécole.

Il a souri quand jai parlé du banc, dit-elle. Il ma fait un geste… comme sil invitait à venir. Le médecin dit que la rééducation sera longue. Sans doute quil vivra chez nous désormais. On ne le laissera pas tout seul.

Jean-Pierre sentit une crispation intérieure. Il comprit que leurs rendez-vous quotidiens ne reviendraient probablement plus. Un vide sinstalla, semblable à celui quon ressent face à un porte-manteau sans manteau.

Je peux lui écrire une lettre ? demanda-t-il.

Oui, répondit-elle. Mais brièvement. Il se fatigue vite.

Le soir venu, Jean-Pierre sortit une feuille neuve. Il écrivit en gros, pour faciliter la lecture : « Christian, je suis là. Merci pour le thé et les graines. Jattends de vous voir dehors. Jean-Pierre. » Il ajouta : « Lucien est formidable. » Il relut, ne corrigea rien. Glissa le billet dans une enveloppe, écrivit le nom il lavait vu sur une quittance que Christian lui avait montrée en râlant sur les chiffres.

Le lendemain, il apporta lenveloppe à lécole et la confia à la mère de Lucien. Elle était sèche, propre, et il la tenait comme un objet fragile.

Quand la cloche sonna et que les enfants se ruèrent dans la cour, Jean-Pierre se leva par automatisme. Églantine arriva en courant, attrapa sa taille, débutant immédiatement sa chronique du jour. Jean-Pierre lécoutait, un œil toujours vers le banc. Il était vide, mais ce vide ne lénervait plus. Il était devenu lieu de quelque chose dimportant, même sil ny avait plus rien « maintenant ».

Avant de partir, Jean-Pierre sortit de sa poche le sachet de miettes et les déversa sur le bitume. Les pigeons arrivèrent vite, comme sils connaissaient les horaires aussi bien que les enfants. Jean-Pierre les observa, réalisant quil pouvait venir là non plus seulement pour attendre, mais pour rester ouvert.

Papy, à quoi tu penses ? demanda Églantine.

À rien, sourit-il, prenant sa main. Allez, on rentre. On reviendra demain.

Il le dit, non comme une promesse à quelquun dautre, mais comme une décision pour lui-même. Et ses pas trouvèrent une nouvelle harmonie.

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