LAudace Sans Limites
Dis-moi franchement, Aurélie, commençai-je dun ton plaintif, Quel est lintérêt, au fond, de louer notre maison de vacances à des inconnus plutôt quà de la famille ou des amis ? Au final, largent reste le même, non ?
Aurélie repliait tranquillement le linge avant de le poser sur le séchoir. Je me dis quil aurait mieux valu que jaide plutôt que de râler.
Pierre, mon cher, répondit-elle calmement, la différence, cest que récupérer largent auprès de la famille, cest mission impossible.
Tu parles de Luc ? ça ne me plaisait pas den entendre parler ainsi, Mais Luc, cest mon frère ! Je te jure quil payera. Il ne demande même pas de remise ! Il veut louer la maison tout lété, au tarif normal. Et comme ça, inutile de chercher des locataires.
Pierre, on parle dune maison à Biarritz, sur la côte ! Les locataires, je les trouve en cinq minutes sur Le Bon Coin.
Mais explique-moi, pourquoi tu tiens absolument à la louer à des inconnus ?
Avec les inconnus, on signe un bail, ils versent un acompte, et sils ne paient pas, ils dégagent, point final. La famille, cest toujours : « Oh, Aurélie, tu comprends bien, on a trois enfants » ou « On payera plus tard » ou encore « Oups, on a cassé ta télé, mais tu ne vas pas nous la facturer, quand même ? » Crois-moi, jen ai vu assez. Tu ne sais pas comment ça finit, ces histoires.
Cest ses parents qui lui avaient légué la maison en bord de mer. Ils habitaient à Bordeaux, puis la mettaient en location pour arrondir les fins de mois. Aurélie navait pas hésité et perpétuait la tradition, mais à une condition : pas de famille, pas damis. Elle se souvenait comment les « proches » avaient déjà arnaqué ses parents.
Et comment ça finissait ? demandai-je.
Eh bien, la plupart du temps, ils ne payaient même pas. Parfois, pas un mot dexcuse ! Genre, ce nest pas difficile pour toi de nous héberger… Non. Cette maison, cest un investissement, Pierre, pas un centre de vacances gratuit pour ta famille.
Récemment, Luc avait décidé que trois mois à locéan feraient du bien à sa femme et leurs enfants. Lété, cest calme pour lui, donc pourquoi ne pas profiter ? Et Aurélie, elle, était persuadée quil ne comptait rien débourser.
Luc ne te demande pas de le loger gratis, que je sache ! insistai-je, Il va payer.
Ça, ils le promettent tous au début.
Pourquoi se compliquer la vie ? Il y a toujours une liste dattente de locataires prêts à payer le prix du marché. On signe un bail, et tout est réglé. Non. Pas de proches, pas damis. Les affaires sont les affaires.
Difficile de la contredire, mais javais encore un argument.
Daccord. Tu ne fais pas confiance à Luc, mais à moi, tu fais confiance, non ?
Aurélie haussa un sourcil, attendant la suite.
Bien sûr, je te fais confiance, et alors ?
Si jamais Luc essaie de nous rouler, je te paye moi-même la location, dis-je, sûr de moi. Ouais, un vrai héros.
Mais elle nétait pas dupe.
Génial. Tu vas puiser dans NOTRE compte pour me payer.
Eh bien si tu le prends comme ça jétais un peu coincé, Je trouverai un petit boulot. Je travaillerai le soir ou le week-end. Ce que je gagnerai, je te le donnerai. Ce ne seront pas nos sous, mais les miens, OK ?
Je ne soupçonnais pas que la chose lui tenait tant à cœur. Peut-être que si javais si confiance en mon frère, elle pouvait me faire confiance aussi
Tu pourrais convaincre nimporte qui, souffla-t-elle, Toute la responsabilité sera sur toi. Très bien.
Lété était encore loin. Aurélie avait le temps de se calmer, et de croire un peu en moi.
Arrive le mois de juin, et déjà les emmerdes pointent le bout du nez. Jappelais Luc tous les trois jours, lui rappelant la nécessité de payer au moins le premier mois davance. Il répondait toujours, jovial :
Oui, bien sûr Pierre ! Tinquiète ! Cest juste quun bon client doit me régler un gros chantier à la fin du mois. Dès que cest sur mon compte, je tappelle ! Pas de souci, tu me connais
Fin juin. Toujours rien.
Aurélie restait étonnamment patiente. Elle ne posait aucune question, ne se fâchait pas. Javais insisté pour men occuper, alors elle respectait mon choix. Mais après un énième coup de fil sans résultat, elle finit par demander :
Alors ? Ça y est, il a payé ?
Son client ne la pas encore réglé. Mais dès que cest fait, il paye tout dun coup, il me la promis !
Même excuse depuis un mois.
Je me mordais la lèvre : « Tiens, quelle surprise »
Quest-ce que je te disais ? Avec la famille, il y a toujours une bonne raison de ne pas payer à temps.
Aurélie, cest le hasard ! bredouillai-je, Il ne fait pas ça exprès ! Je sais bien à quoi ça ressemble mais cest une coïncidence ! Il faut attendre encore un peu.
Oui, on attend jusquà septembre, peut-être ? Le temps quils fassent leurs valises, te disent merci pour les vacances, et disparaissent sans payer ?
Enfin, Aurélie, toi tu ne risques rien. Je vais prendre un job à côté.
Toi ? Tout de suite ?
Mon enthousiasme se dégonfla dun coup.
Donne-lui encore deux semaines. Sinon je te rembourse moi-même, si vraiment tu y tiens.
Je ne tai rien demandé. Cest toi qui as promis pour prouver que ton frère est réglo. Il est temps dassumer.
Lambiance à la maison devint moins légère. Je sentais la tension à chaque échange.
Juillet. La canicule sinstalle. Aurélie me surprend le soir à regarder les annonces demploi sur Internet, mais je nappelle jamais personne.
Pierre, tu as vu ? Cest le 30 juillet. Deux tiers de lété sont passés et toujours pas un euro de loyer, me lança-t-elle.
Il attend encore dêtre payé… Mais…
« Dès que largent arrive, il vous règle ». Je connais la chanson.
Il remboursera tout, il me la juré ! Et il ajoutera même un extra pour les soucis.
Je ny crois plus. Tu tes porté garant ? Tu as dit : « Je paierai ». Dans ce cas, paye. Où en est ta « deuxième activité » ?
Clairement, je regrettais déjà ma promesse. Cest facile de fanfaronner, mais assumer à deux, cest une autre histoire.
Je cherche ! Mais il ny a rien de bien Je ne vais pas porter des cartons, avec mon dos.
À ce compte-là, conseille ton frère daller porter des cartons. Je te rappelle ta promesse. Soit tu trouves un emploi tout de suite, soit jappelle Luc et lui dis quil a jusquà vendredi pour payer au moins la moitié, sinon je lexpulse et poursuis en justice.
Jen eus des sueurs froides.
Non, ne fais pas ça ! Et ma famille, que va-t-elle penser ? Comment jexplique à maman que jattaque mon frère au tribunal ? Personne ne comprendrait ça.
Luc ne voulait pas payer, moi je ne voulais pas assumer ma promesse… mais je navais aucune envie dentamer une procédure. Alors, incapable dassumer, jessayai de retourner la situation contre Aurélie.
Tu vois ? Cest pour moi que tu devrais tinquiéter, en tant quépouse ! Ça ne te dérange pas que je trimasse double, pour te rendre ton dû !
Je ne tai rien demandé, Pierre ! répliqua-t-elle, Cest toi qui as insisté.
Je ne savais pas que Luc nous planterait là !
Moi, je le savais, murmura Aurélie. Parce que jen ai vu dautres. Mais toi, tu nas pas voulu mécouter.
Je comprends Je métais mis à jouer les martyrs, Mais toi aussi, franchement Si mon couple tient moins que le loyer dune maison, cest quil y a un souci ! Peut-être quun jour tu me verras tomber de fatigue, et qualors tu te diras que largent nen valait pas la peine Mais non, tu ten fiches, du moment que ton mari rembourse son erreur
Je nexige que ce que toi-même tu as promis, Pierre.
Très bien ! criai-je, Je vais prendre un second boulot. Je paierai à la place de Luc, si cest ça que tu veux ! Puisque largent est plus important que moi, parfait !
La négociation tourna court, mais Aurélie eut gain de cause : Jai pris un poste de livreur le soir, tout en la foudroyant du regard chaque jour.
Tout ça, cest de ta faute lançai-je un soir.
Cest à cause de moi ?
Oui !
Peut-être quainsi tu comprendras, trancha-t-elle, Cest facile dêtre « gentil » en parole aux frais des autres. Tu paies pour ton frère, cest toi qui en tireras les leçons.
En vérité, Aurélie espérait que Luc ait un sursaut de conscience et règle enfin sa dette. Et un jour, justement, il lappela, elle, pas moi.
Aurait-il changé ? Sapprêterait-il à transférer largent ?
Aurélie, jaurais un service à te demander
Luc, je nai pas le temps pour ça. Vous auriez déjà dû régler août, et on attend toujours le paiement de juillet. Ce nest plus mon souci, cest celui de Pierre qui sest porté garant.
Oui, il me la dit ! Le pauvre Mais écoute, la voiture est tombée en panne ici, jai tout mis dans la réparation. Je dois ramener la famille, donc je marrangerai pour le loyer un peu plus tard
Prévisible.
Aurélie coupa court.
En voyant son expression, je compris tout de suite.
Bon, avouai-je, Jaurais dû técouter. Mais toi, tu ne me laisses même pas le droit à lerreur ! Plutôt que de me soutenir, tu menfonces
Et quoi, jaurais dû sourire et dire : « Pas grave, Pierre, quils profitent gratuitement, je men remettrai » ? Cest toi qui as insisté !
Oui, jai insisté ! grommelai-je, Mais je ne pensais pas que tu accepterais aussi facilement que je me sacrifie !
Et ton frère, il pense à toi ?
Ce nest pas un mauvais bougre, cest juste arrivé comme ça
Donc, lui, il me laisse sur le carreau, il tutilise, et cest moi la méchante parce que je réclame mon dû ?
Un silence sinstalla.
Je crois que notre mariage entrait dans une zone de turbulences.