LArtiste
Ce chat, cest le diable incarné, Clémence ! Il faut absolument ten débarrasser ! sexclama Solange Dubois dun air pincé, en fixant dun mauvais œil le matou roux à oreille en capilotade qui se frottait dans les pieds de sa sœur.
Comment tu peux dire ça, Solange ?! sétrangla Clémence, offusquée. Cest un être vivant tout de même !
Un être, ça, cest certain ! Et le mot est faible ! Tu ne trouves pas, Clémence, quil se permet un peu trop, ce bestiau ?
Comme pour lui donner raison, le chat émit un feulement des plus impressionnants, bomba le dos, et savança de biais, lair de vouloir en découdre avec lintruse.
Tu vois ! Solange brandit un doigt triomphant en direction du félin, avant de reculer précipitamment. Quest-ce que je te disais ?!
Clémence saffola et lança à son protecteur :
LArtiste, mon chéri, allons, du calme ! Tout va bien, tout va bien
Le chat laissa tomber sa posture guerrière, jeta un regard à sa maîtresse, sembla hésiter puis revint tranquillement vers Clémence. Il poussa doucement la jambe souffrante de celle-ci du museau, avant de sasseoir tout près, signifiant clairement quil restait en état dalerte, sait-on jamais.
Un vrai voyou, ton chat ! grogna Solange, sécartant prudemment. Et toi, tu tattendris sur lui !
Ben, il faut bien que quelquun laime ce pauvre loulou soupira Clémence.
LArtiste était arrivé chez Clémence trois ans plus tôt, à un moment sombre de sa vie. À peine avait-elle eu le temps de pleurer son mari que son fils unique était parti, la laissant complètement seule, si lon excepte Solange et deux-trois connaissances qui se disputaient le titre de meilleure amie. Mais aucune véritable amitié nétait née, Clémence avait juste Solange.
Solange, la grande sœur.
Elles navaient quun an décart, mais leurs parents navaient de cesse de souligner :
Notre Solange, cest laînée, la plus responsable ! On peut tout lui confier, cest la fiabilité même. Et Clémence ah, Clémence, cest notre petite rêveuse, un petit miracle, mais alors quelle tête de linotte !
Solange grandissait persuadée quelle était la star, tandis que Clémence se contentait du rôle de la benjamine choyée, mais un brin à côté de la plaque.
Franchement, pourquoi papa et maman te félicitent tout le temps ? boudait un jour Solange, quand Clémence ramenait de bonnes notes du collège. Travailler à lécole, cest normal, non ? Pourquoi tapplaudir pour ça ?!
Mais toi, tu es douée pour tout moi, jai parfois la moyenne, parfois non. Et toi, que des dix-huit !
Justement ! Et cest toi quils félicitent ! tempêtait Solange, tandis que Clémence, maligne, réprimait un sourire pour ne pas attiser le feu de la jalousie.
Solange, après un bac éclatant, avait filé à la faculté. On ne la voyait plus à la maison.
Alors, quoi de neuf, ma Solange ? profitait Clémence dun rare moment pour glaner un bout de vie étudiante.
Ça roule, aussi vite que possible. Si seulement les journées avaient des heures en plus
Pour travailler ? sinquiétait Clémence.
Pour voir des garçons ! soffusquait sa sœur. Comment veux-tu trouver un mec sympa en courant partout pour sa fichue carrière ?
Oh, javoue Je ny pense pas trop, tu sais
Toi, tu penses jamais à rien, la petite dernière ! riait Solange sans capter que Clémence en prenait un coup au passage. Profite, la vie adulte, cest pas pour les enfants !
Clémence taisait ses peines, ravie en secret pour chaque réussite de sa sœur. Une vraie étoile, sa grande sœur Solange, et elle, simple admiratrice.
Quand Solange termina son master de droit, elle était toujours célibataire. Les hommes lévitaient un peu (trop de répondant, trop de piquant). Sa mère avait beau lui souffler dadoucir son caractère, rien ny faisait.
Maman, tu veux quoi, que je joue à la Madeleine et que je messuie le nez sur mon mouchoir ? On laisse ça à Clémence, très peu pour moi !
Personne ne veut que tu changes du tout au tout… juste, fais un effort de douceur. Les garçons aiment ça.
Pff, comme si tu savais ce qui plaît aux gars en ce moment, toi…
Et tout le monde reste sur ses positions, jusquau jour où Clémence, à qui lon navait jamais fait miroiter la nécessité des grandes études, rase les murs à la maison avec un fiancé sous le bras.
Voilà, je vous présente Louis.
Louis, journaliste télé davenir, séduit immédiatement les parents. Beau, vif, doué, ce garçon est fou amoureux de Clémence : la plus ordinaire selon certains, mais adorable à ses yeux.
Clémence, elle, était passionnée de couture. Dailleurs, elle en faisait son métier, travaillant dans un lycée pro avant d’ouvrir un atelier chez elle.
Couturière, Clémence, tu ne pouvais pas viser un peu plus haut ? pestait souvent Solange.
Mais Solange, je ne suis pas Einstein Par contre, une jolie jupe ou un chemisier, tout le monde ne sait pas faire. Jaime lidée de rendre les gens beaux, heureux dans leurs habits.
Si ça te fait plaisir Tes bizarre, toi. Chacun ses passions…
Elle en rigolait, mais au fond, elle adorait les vêtements cousus par Clémence. Bien sûr, hors de question de le dire à quiconque. Quand on la complimentait, Solange répondait mystérieusement :
Chut ! Secret dÉtat.
Cest ça Cest du sur-mesure, non ? Taurais pas des cousins ambassadeurs, toi par hasard ?
On peut rêver !
Solange nen était pas moins fière davoir sa petite créatrice maison.
Mais quand Louis épousa Clémence, ce fut la goutte deau pour Solange. Comment la moins diplômée, la moins remarquable, avait-elle réussi ? Incroyable ! À la cérémonie, elle fit tapisserie, lair farouche. Mais voilà, en ce jour-là, tout le monde vit à quel point Clémence, dans la robe quelle avait cousue elle-même, était jolie. Un vrai rayon de soleil.
Pour la première fois, Solange découvrit la morsure de la jalousie. Lenvie lui trotta dans la tête, piquant et insidieuse. Elle rentra chez elle sans un mot, senferma, et passa la soirée à pleurnicher dans un oreiller.
Mais dès le lendemain, elle retrouva sa bravoure et son aplomb.
Ça va, ma chérie ? lui demanda sa mère.
Évidemment ! Tinquiète !
Solange se maria à son tour six mois après, un peu par défaut. Son mari, Paul, bien plus âgé, rondouillard et déjà un peu chauve, était très intelligent et savait exactement ce quil voulait :
On va faire un marché : tu me donnes un enfant, deux si possible. En échange, tu travailles, je toffre la carrière, la nounou, femme de ménage, toute la panoplie. Je garantis quil ny aura jamais de maîtresse. Tu me dois fidélité, la maison doit rester paisible, jamais de scène, je veux la tranquillité. On sentend ?
Solange nhésita pas :
Marché conclu !
Aussi étrange que cela paraisse, ce mariage darrangement fonctionna à merveille. Pas de passion effrénée, mais une vie paisible, stable. Elle lui fit un fils, puis une fille, tous deux élevés par la nounou et suivis à la minute près, leur mère trop prise par ses mondanités ou sa thèse.
Clémence, quant à elle, cheminait à son rythme. Dans la tempête des années quatre-vingt-dix, elle cousait depuis son appartement. Sa réputation grandit vite : Cest du sur-mesure de Clémence, attention, trésor à dénicher ! On se passait ladresse sous le manteau. Les femmes de ministres, les vedettes de théâtre ou les habituées du Café de Flore, toutes se pressaient à sa porte. Jamais la même robe reproduite, par respect pour ses clientes.
Avec le temps, Clémence ouvrit un petit atelier à Montmartre dans un ancien immeuble trouvé par Solange, qui lui avança aussi largent contre un tu me rembourseras un jour !.
Solange tenait à soutenir sa sœur, rongée par le remords davoir tant jalousé son bonheur. Depuis la maladie et la perte du fils adoré de Clémence son précieux Étienne, surnommé affectueusement Petit Soleil Solange était aux aguets, organisant médecins, chercheuse despoirs en blouse blanche. Elle adorait Étienne, rentrant les bras chargés de cadeaux et de tendresse.
Clémence, tu sais bien que jadore mon Étienne plus que mes propres enfants !
Et elle en était sincèrement convaincue lorsque ce petit garçon, habituellement si réservé, lui faisait des câlins.
Solange trouva à Clémence une nounou et lencouragea à continuer de créer.
File à latelier, la vie ne va pas sarrêter !
Mais Étienne a trop besoin de moi
Justement, amène-le à latelier, crée un espace pour lui, je moccupe de tout, tu vois, hop ! Voilà.
Ainsi filaient les jours.
Tandis que Clémence bataillait avec la santé fragile dÉtienne, les sœurs se serraient les coudes. Quand lorage entra dans la vie professionnelle de Paul, Solange demanda un coup de main discret à Louis, qui sen sortit non sans risques pour sa propre carrière.
Clémence, tu ne sauras jamais ce que ton mari et toi avez fait pour moi. Mais je te promets, tant que je vivrai, tu ne manqueras jamais de rien.
Une promesse que Solange tint. Elle fut là à la maladie de Louis, au décès dÉtienne et elles traversèrent ensemble ce deuil atroce, main dans la main, arpentant tout Paris, sans parler.
Le t-shirt jaune et les baskets rouges
Oui
Pas besoin den dire plus. Elles voulaient que tout soit à son goût, à son Petit Soleil.
Après la mort de son fils, Clémence sombra. Elle travaillait mécaniquement, la flamme éteinte. À latelier, Solange la retrouvait parfois, figée devant un croquis, incapable de tracer un motif.
Clémence
Je suis fatiguée, laisse-moi juste souffler un peu Les yeux éteints, elle souriait, mais plus rien ny dansait.
Solange avait envie de pleurer.
Mais un beau jour, le destin débarqua sous la forme dun chat.
Personne ne sut jamais doù venait ce gros chat roux, mité, crasseux, à loreille déchirée. Monte-en-lair patenté ou miraculé des rues de Paris ? Allez savoir.
Il essaya dentrer. On le chassa, le pauvre.
Dégage, va-ten, oust !
À court doption, il saffala sur la marche, pattes et tête pendant mollement dans le vide, mimant la serpillière. Cest ainsi que Clémence, arrivée tard un matin, laperçut.
Les filles, cest quoi ce machin ? Elle sétonna en observant le chef dœuvre de comédie du félin.
Un chat, madame Clémence. Il bouge plus, refus catégorique de quitter la scène !
Mais il respire, au moins ? Un coup de talon plus tard, lanimal entrouvrit un œil, poussa un gros soupir puis tira la langue si longuement quon aurait cru quil murmurait :
Jsuis à lagonie, par Saint-Charlemagne ! Vos cœurs sont-ils donc tous gelés dans ce quartier ? Crevé de faim, sans abri, pas même un prénom, pas le moindre souvenir de moi, bientôt plus rien Vous êtes tous durs comme des pierres.
Clémence, attendrie comme jamais, sourit enfin, chose rare depuis des lustres.
Oh là là, quel acteur Mesdemoiselles, regardez ce talent ! Même un Depardieu en serait jaloux ! Bon. Viens, mon vieux, tu vas voir ce que cest, la vraie vie chez Clémence.
Elle prit le chat dans ses bras, linspecta, secoua la tête :
Non, direction véto express ! Ta pauvre oreille ne minspire rien de bon, on va soccuper de toi dabord.
Docile, le chat suivit le mouvement. Il endura la piqûre du vétérinaire dun air digne, râla à peine. Après le pâté de luxe gracieusement offert par Clémence, il la suivit fièrement jusquà la voiture.
Eh bien, je nai jamais eu de chat. Comment va-t-on fonctionner, toi et moi, LArtiste ?
Le chat posa son regard sur le boulevard, façon sphinx méditatif, et Clémence éclata de rire.
OK, daccord, on va sentendre, vieux brigand. Reste à voir si Solange va taccepter
Évidemment, Solange naccepta pas LArtiste. Enfin, en apparence. Elle fit mine de sen agacer, consciente que ce chat réveillait chez Clémence ce petit feu qui lui manquait tant.
Il a un regard bizarre, ce chat, sur toi.
Laisse-le faire, Solange ! Il y a des siècles que personne ne ma regardée ainsi.
Comment ça ?
Avec de lamour, tout simplement.
Il tembobine, cest tout !
Il me réchauffe les pieds malades, il regarde les films avec moi et semble même comprendre ce qui se passe à lécran. Avoue que cest rare, non ?
Tu las cherché, aussi, à lappeler LArtiste Nimporte quoi, comme nom !
Mais cest parfait, ce nom, il lui va comme un gant ! riait Clémence, alors que Solange sentait son cœur salléger. Sa sœur souriait à nouveau. Pour ça, elle aurait bien toléré un troupeau de chats acrobates.
La vraie révélation survint le jour où Clémence manqua de mourir.
Un samedi, sans raison précise, Solange décida de passer à latelier, flairant quelle trouverait sûrement sa sœur affairée sur un projet tardif. Sous limpulsion de LArtiste, Clémence avait repris goût au travail, ses clientes patientaient, friandes de nouveautés.
Latelier baignait dans la lumière. Solange entra avec ses propres clés.
Clémence, ma petite, tu es là ? Jarrive !
Un éclair roux surgit, se jeta sous ses pieds et lui lacéra le collant.
Mais tes fou, LArtiste, tas perdu la boule ou quoi ?!
Le chat paraissait presque possédé, les yeux brillants dune lueur étrange. Solange prit peur, attrapa une règle métallique, bien décidée à riposter si jamais la bête chargeait. Mais soudain, il miaula dune voix misérable, puis se rua vers la porte de lancienne chambre dÉtienne, jamais convertie en salon malgré les années.
Hé, quest-ce quil se passe là-dedans ? Clémence est où ?
Solange ouvrit la porte en panique et découvrit sa sœur étendue au sol, serrant la photo de son fils.
Clémence !
Ambulance. Hôpital. Trente heures de surveillance
Solange fit les cent pas, priant à sa manière :
Ne me la prends pas, pitié. Laisse-la-moi, il faut quelle vive !
Plus tard, elle apprendrait que LArtiste, enfermé par les assistantes dans la pièce voisine, hurlait à la mort en cherchant sa maîtresse. Il naccepta ni croquette ni caresse, se contenta dattendre, tandis que Clémence sombrait dans le coma.
Trois semaines plus tard, Clémence sortit enfin.
Dabord, va à latelier, Solange, je dois voir LArtiste.
Je peux te lamener, tu sais, ton chenapan.
Non. Je veux y aller.
Clémence monta difficilement les marches. Les couturières, réunies pour laccueillir, éclatèrent de rire en voyant la tornade rousse foncer sur Clémence, se rouler dans ses jambes et ronronner si fort que même Solange finit par admettre :
Sacré LArtiste !
Clémence prit le chat dans ses bras, effleura son oreille guérie, et chuchota :
Il mappelait, Solange. Je lai entendu Dabord lui, ensuite toi. Avant lhôpital. Et là-bas aussi.
Pardon ? Là-bas, où ?
Jsais pas comment te dire Il y avait la voix de Louis, puis dÉtienne, mais après, cest le chat que jai reconnu Et puis toi. Ensuite jai ouvert les yeux.
Cest fou
Mais LArtiste, lui, semblait tout à fait au courant. Dun coup de patte sous le menton, un regard complice vers Solange, il se roula en boule, serein, sur les genoux de Clémence.
On dirait que le chat vient de me donner son aval, va savoir pourquoi Solange esquissa un sourire. Mais bon cest pas tous les jours quon est adoubée par un chat.
LArtiste entrouvrit un œil vert, ronronna de plus belle, chassant les ombres et ramenant la paix. Et Clémence se remit enfin à sourire, au grand soulagement de sa sœur.
Parce quen fin de compte, de quoi a-t-on besoin dans la vie ? Dêtre entouré de proches, et de sentir la paix au fond du cœur.
Si peu. Tellement à la fois.