Tu sais, je dois te raconter cette histoire incroyable quon ma racontée, cest tellement français dans lâme. Imagine-toi à la Fête de la Saint-Jean à Nîmes, sous un soleil de plomb digne dun mois de juillet dans le Sud. Larène, pleine à craquer, vibrait au rythme des olas, des applaudissements, mais yavait comme une tension dans lair, tu vois Un silence prêt à exploser.
Et soudain, les portes de la piste se sont ouvertes dun coup sec.
Ténèbres, limmense taureau noir des Camarguais, a jailli dans larène. Un vrai colosse, tout en muscles, la robe luisante comme une nuit sans lune. Au lieu de sagiter dans tous les sens comme dhabitude, il sest figé, le souffle court, les naseaux fumants, les yeux perçants comme sil écoutait une chansonnette que seuls les taureaux peuvent entendre.
À ce moment-là, un cri aigu a déchiré lambiance.
Un gamin venait de passer par-dessus la barrière et a atterri brutalement sur le sable. On a entendu des « Mon Dieu ! » étouffés et la foule sest figée. Au milieu de larène, ce petit gars, pas plus haut que trois pommes, huit ans peut-être, tout couvert de poussière mais pas du tout effrayé. Dans sa main tremblante, il serrait un vieux foulard rouge tout effiloché.
Le taureau sest alors tourné vers lui.
Ténèbres a braqué sa grosse tête sur lenfant. Le silence dans larène était glacial, tout le monde retenant son souffle.
« Pitié » Le petit a murmuré dune voix cassée, tendant le foulard plus haut. « Papa disait que tu ten souviendrais. Il disait que tu saurais qui je suis. »
Le temps sest arrêté.
Ténèbres a avancé, lentement, pesant chaque pas sur le sable tassé. Chaque gardian, chaque cavalier était pétrifié, à deux doigts de grimper dans larène, le cœur prêt à éclater.
Mais le garçon na pas bougé.
Il est resté droit, avec des larmes traçant deux sillons clairs sur ses joues noircies, tenant son foulard comme une offrande. « Cest moi, Ténèbres. Je suis Lucien le fils de papa. »
Le taureau a baissé la tête, ses cornes dargent captant la lumière du soleil. Vingt mètres. Dix. Cinq.
Dans les gradins, des mamans ont masqué les yeux de leurs enfants. Les hommes criaient, leur voix rauque de panique.
Mais Ténèbres sest arrêté.
La terreur de toutes les ferias, celui qui avait terrassé les meilleurs toreros et envoyé des hommes à lhôpital, a doucement appuyé son front massif contre la poitrine du petit garçon. Il a soufflé tout doucement, presque comme un soupir. Lucien a enroulé ses bras autour du cou du taureau, enfouissant son visage dans sa fourrure sombre, chaude et vivante.
« Papa ma dit que tu veillerais sur moi », a murmuré Lucien. « Que si quelque chose lui arrivait, tu serais là »
Larène sest tue, même les plus vieux raseteurs avaient les larmes aux yeux.
Ténèbres na plus bougé, dressé comme un rempart entre le monde et ce gosse, défiant quiconque de sapprocher.
Un peu plus loin, près des planches, un vieux chapeau de feutre gisait dans le sable celui que le père de Lucien, Armand, portait le jour où Ténèbres la désarçonné pour la dernière fois, deux ans plus tôt.
Quand les gardians sont enfin arrivés près deux, le taureau a relevé la tête et a poussé un mugissement profond, qui a résonné sous les voûtes antiques ni de la colère, ni de la peur, mais comme un adieu pudique. Comme un remerciement.
Lucien a souri, les yeux encore embués, et a posé tendrement le foulard rouge sur la truffe du taureau.
« Tu me manques aussi, mon grand »
Et pour la première fois dans toute lhistoire de la feria, ce taureau mythique sest dressé, paisible et protecteur auprès dun enfant. Et tout le public sest levé, sans bruit, les mains sur le cœur, pour applaudir ces deux âmes fidèles, les yeux humides et le cœur serré.