L’Appendice

Le Fardeau

Mais enfin, Michel, tu as vu ? Elle vient avec un fardeau ! Ou alors, ça te dérange pas ? lança Brigitte, appuyée contre la clôture, un sourire malin aux lèvres en regardant sa voisine. Pour un gars bien comme toi, tu nas pas pu trouver mieux ? Il y en a tant, des filles ici ! Et tu vas chercher celle-là !

Micheline soupira. Elle nosait pas savouer que le choix de son fils la chiffonnait. Mais lentendre de la bouche de sa vieille « amie », cétait encore plus dur.

Eh bien, les enfants, cest la joie, Brigitte ! Tas compris ? Quest-ce que tu lui reproches ? Elle est jeune, elle est belle, elle na pas mauvais caractère et cest quelquun de bien, je le sais. Et lenfant ce nest pas un drame. Elle nest pas mère célibataire, elle a eu son fils en mariage. Si elle est veuve si jeune, cest que tout peut arriver dans la vie. Nous élèverons ce petit et jaurai un autre petit-fils. Alors, cesse de jaser pour rien !

Micheline pinça les lèvres et chassa le chat du voisin, qui avançait sur la clôture dans sa direction.

Il sy est habitué, ce matou ! Il ma déjà chipé trois poussins, Brigitte. Surveille un peu ton tigre, sinon je lâche Athos et tant pis pour lui.

Tu mas bien fait rire ! Brigitte écarta paresseusement, du talon, le gros chat tigré. Tu crois vraiment pouvoir le chasser ? Je vais le rentrer. Il ma attrapé des poussins aussi, lan passé. Si ce nétait pas un aussi bon chasseur de souris, je laurais abandonné. Mais linstinct, hein, on ne le commande pas.

Quil garde ses instincts dans ta maison, alors !

Ah, au fait, jy pense ! Tu me passes des bocaux ? La confiture doit être prête.

Tu bavardes ici et qui se demande de la préparer, alors ?

Cest Olga, ma nièce. Elle est arrivée hier pour donner un coup de main au jardin.

Elle nest pas enceinte, ta Olga ?

Justement ! Elle ne veut pas rester sans rien faire. Alors elle fait la confiture. Vraiment, une perle, cette petite !

Tu la vantes devant les autres, mais tu la bouscules en face !

Pour garder lordre ! Brigitte ricana. Prends-en de la graine quand tu deviendras belle-mère ! Trop gentille, tu risques davoir ta bru sur le dos à vie.

On verra ! Micheline agita la main. Tas besoin de bocaux ou tu tarranges ? Faut que je bosse, pas papoter.

Après avoir raccompagné sa voisine, Micheline se mit à la pâte. Demain, son fils vient présenter sa fiancée. Fiancée Micheline sinterrompit, les mains dans la farine, le regard perdu par la fenêtre. Que va-t-il arriver ?

Elle ne connaissait pas vraiment Éloïse, juste croisée de loin, quand elle visitait sa sœur dans le village voisin. Une fille ordinaire : blonde, grands yeux. Plutôt grande, comme son fils Julien. Mais déjà femme, pas jeune écervelée. Veuve, un enfant. Un petit garçon de trois ans. Le sort avait été étrange avec Éloïse. Orpheline toute petite, élevée par sa grand-mère et son grand-père. Ils lavaient chérie, éduquée, mariée. A peine ont-ils eu la chance de voir leur arrière-petit-fils que le mari dÉloïse a eu un accident. Et voilà la jeune femme seule, veuve, un gosse sous le bras. Faut avoir le cœur dur pour ne pas la plaindre. Mais Micheline aurait préféré la plaindre de loin. Son fils était tout pour elle depuis la mort de son mari ; son pilier, son réconfort. Quil fonde sa famille, elle sétait déjà fait à lidée, il était temps, mais il attendait prétendument « le grand amour ». Et voilà quil annonce avoir trouvé Éloïse.

Micheline sétait tout de suite précipitée chez sa sœur aînée, Jacqueline, pour en savoir plus.

Tu tagites, comme une poule affolée ?

Je veux juste savoir, qui est cette fille ? Ils vont venir chez moi, et après ?

Il habitera chez toi un moment, mais ça ne durera pas.

Quoi ? Micheline resta interdite.

Tu ne sais pas ? Jai légué à Julien la maison de grand-père. Elle est vieille, certes, mais le terrain est grand. Ils sinstalleront.

Les pensées de Micheline bondissaient. Il allait partir. Même si la distance nétait pas grandequelques villages et il y a le busce nest pas pareil quentendre son fils chaque soir rentrer, donner un coup de main, partager le quotidien. Là, il aurait sa maison. Et elle, plus chez elle, que pour les fêtes.

Pourquoi tu fais cette tête ? Tu nes pas contente ? Jacqueline adoucit sa voix et sassit près delle. Il faut le laisser, Micheline. Julien a grandi, il faut le lâcher. Cest la vie.

Tu as raison. Mais jai peur. Et si ça ne marche pas ? Il y a ce gosse aussi

Écoute-moi. Des filles, il y en a plein, ici. Mais je nen connais aucune daussi correcte quÉloïse.

Tu vois, cest ce qui meffraie. Elle est trop parfaite.

Rien ne te va, jamais ! grogna Jacqueline. Si elle était mauvaise, tu serais ravie ? Arrête ! Limportant, cest leur bonheur. Najoute pas de problèmes, tu risquerais dy perdre ton fils.

Quest-ce que tu veux dire ? le cœur serré, Micheline sinquiéta.

Si tu ne lacceptes pas, tu perdras Julien. Je lai vu, comment il la regarde. Il laime.

Ses paroles tracassèrent Micheline toute la nuit. Elle essaya de se secouer : il fallait accueillir la future bru comme il se doit. Jacqueline avait raison. Ne pas montrer son appréhension. On verrait bien après.

Un à un, les petits chaussons se rangeaient sur la grande assiette. Micheline soupira, se rappelant combien son mari aimait ces mini-pâtisseries.

« On en mangerait des poignées, jamais assez ! Ceux-là sont un vrai délice ! »

Il prenait sa main, la couvrait de baisers, elle riait, se dégageait, lembrassait à son tour. Un sanglot la serra. Ivan lui manquait tant ! Il aurait su la rassurer.

Elle passa la nuit à tourner dans son lit, incapable de sendormir, attendant laube avec impatience

Éloïse était debout derrière Julien, terrifiée à lidée daffronter sa future belle-mère. Le petit Simon gigotait sur ses genoux, découvrant ce nouvel environnement. Dehors, un gros chien était enchaînécurieux, il naboyait pas, alors que chez mamie Valérie, tous les chiens aboyaient. Un chat trottinait vers le poulailler, la queue en panache. Simon se tortilla.

Laisse-le jouer un peu, proposa Micheline. Je vais rentrer Athos, il ne risque rien, tu pourras le surveiller.

Micheline dévisageait sa future belle-fille. Elle était si frêle, si pâle quon avait du mal à croire quun gamin aussi vigoureux fût le sien. Quelque chose, en elle, céda, et la boule dangoisse dans sa poitrine se fit plus discrète. Le petit garçon, une fois relâché, trottina jusquà Micheline, levant vers elle de grands yeux sérieux.

Où il va, le chat ?

Quel chat ? sétonna Micheline. Je nai pas de chat. Tu as rêvé !

Simon montra le portail, et Micheline comprit :

Vite, rattrapons-le ! Il va encore trouver les poussins !

Simon partit à la poursuite de la femme inconnue quil nosait même pas appeler par un nom. Ils attrapèrent le chat près du poulailler.

Fichu garnement ! Allez, ouste ! Micheline lança une savate vers le chat.

La voir sourire au rire de Simon, la détendit. Quel gentil garçon que voilà ! Vif et doux. Elle lui montra un poussin. Il nosa ni le prendre, ni lui faire du mal, se contenta de le caresser.

Il est petit !

Plus tard, Simon installé sur ses genoux, engloutissait les chaussons. Micheline croisa le regard d’Éloïse, puis dit avec une douceur nouvelle :

Il est bien ton fils, Éloïse ! Malin, et il aime manger. Cest la joie dune grand-mère.

Voyant Éloïse soupirer de soulagement, Micheline sentit que sa boule dangoisse fondait un peu plus. Elle était anxieuse, oui, mais au contact de cette mère tendre, elle se tranquillisa.

Julien plaisantait, discutant du mariage, tandis quÉloïse, les yeux baissés sur son assiette, restait silencieuse. Lorsque le fils quitta la pièce, Micheline se pencha :

Et toi, pourquoi tu ne dis rien ? Elle repoussa un verre de confiture devant Simon. Prends, cest doux.

Que dire ? Jai dit à Julien que je ne veux pas de gros mariage. On pourrait juste signer à la mairie.

Et il refuse ?

Il insiste : « Les cousins attendent, la famille aussi. »

Il na pas tort, mais tu dois dire ce que tu veux aussi. Pourquoi tu ne veux pas de fête ?

Éloïse plongea ses grands yeux gris dans ceux de Micheline, réfléchit, puis répondit :

Jai peur. Le bonheur aime le silence. Jai déjà festoyé la première fois, on a vu le résultat

Tu te trompes, Éloïse. Je sais que tu as souffert, que tu as perdu ton mari. Mais sil taimait, il voudrait te voir heureuse. On ne choisit pas ce que la vie nous donne. Accueille ce qui est là, cest tout. On ne fuit pas son destin.

Javais peur

De quoi donc ?

Que vous me jugiez.

Pourquoi je te jugerais ?

Pour me remarier. Surtout avec un garçon comme Julien. Je sais bien, il pourrait choisir qui il veut. Je me rends bien compte que jai de la chance

Simon gigota, Micheline le posa au sol.

Et moi, je suis qui pour toi ? demanda Simon, les yeux dun gris profond.

Je suis ta mamie, mon petit. Tu peux mappeler Mamie Micheline si tu veux.

Daccord ! dit-il sérieusement.

Le mariage eut bien lieu selon le souhait de Julien. La famille ne put sempêcher de jaser, mais voyant Micheline, les lèvres pincées, tous comprirent quil valait mieux ne pas trop plaisanter.

Julien et Éloïse restèrent une année dans la maison de Micheline. Depuis longtemps, celle-ci avait oublié sa boule dangoisse et ses doutes. À force de voir Éloïse soigner Julien, Micheline comprit quelle devait cesser de sen faire pour son fils et lâcher prise. Plus facile à dire quà faire Si parfois une remarque cinglait, Éloïse savait toujours calmer le jeu.

Pourquoi tu ne te plains jamais, Éloïse ? Pleure un bon coup, ça ira mieux ! Brigitte chassait sa vache dans la ruelle, une branche à la main.

Et tout le monde se disputerait tout de suite après ? Oh, non, merci ! répondit Éloïse avec un sourire narquois.

Tes trop fière ! Mauvais pour la vie !

Il vaut mieux réfléchir par soi-même que découter tous les donneurs de leçons, rétorqua Éloïse, quittant la cour.

Et la nouvelle rumeur courait dans le village.

La maison que Julien avait commencé à construire était enfin prête au bout dun an, et le jeune couple sy installa. Le temps filait, entre tâches et soucis. Quand Éloïse, inquiète, apprit quelle était enceinte, la surprise fut totale.

Enceinte, vraiment ? sétonna-t-elle devant le médecin.

Vous croyiez quoi ? Il nest pas le bienvenu, cet enfant ?

Si, au contraire ! Mais Je ne my attendais pas. Ce nest pas comme pour Simon, tout était différent.

Il y a quelques soucis, il faudra rester hospitalisée un temps. Mais faites-nous confiance, tout se passera bien.

Micheline accourut le jour même pour soccuper de Simon. Éloïse ouvrit la porte et recula, méfiante.

Ça va pas, ma fille ?

Rien cest votre visage, on aurait cru que vous men vouliez

Micheline leva les yeux au ciel. Cétait encore Brigitte, ça. Elle lui avait pourri la journée avec ses remarques.

En voilà, une bien attrapée ! Après le « fardeau », la voilà « malade » en plus ! Quest-ce quelle va donner, ta bru ? Il est encore temps, tu sais

Mais comment peux-tu être aussi venimeuse, Brigitte ? Tas été privée daffection ou quoi, pour être si mauvaise ? Quest-ce quÉloïse ta fait ?

Ça mest égal ! Brigitte maugréa devant le visage fermé de Micheline. Je disais juste ça, hein Allez, que tout se passe bien !

Micheline ne souffla mot à sa belle-fille. Elle inventa un prétexte.

Ne tinquiète pas, Éloïse, ce nest rien. Jai assisté à une dispute dans le bus, ça ma mise de mauvaise humeur. Quelle époque, on dirait que les gens aiment sénerver pour rien !

Éloïse hocha la tête en souriant, comprenant bien que sa belle-mère mentait mal. Alors elle laida à préparer sa valise pour lhôpital.

Faut ce quil faut ! Si cest pour la santé de lenfant, ne tergiverse pas. Pour Simon, ne ten fais pas, je veille sur lui. Tout ira bien !

Julien accompagna sa femme, et les jours sétirèrent. Après deux semaines, le médecin annonça :

Bientôt, vous rentrez chez vous, sous surveillance. Vous avez de laide ?

Ma belle-mère est installée à la maison, elle soccupe de mon fils.

Belle-mère ? Vous êtes sûre que ça va ?

Oh ça, encore un cliché ! Éloïse éclata de rire. Ma belle-mère nest pas un personnage de blague, elle est formidable !

Tant mieux, cest rare !

Pendant quÉloïse préparait son retour, Micheline arpentait le village, à bout de nerfs.

Mon Dieu, mais comment vais-je expliquer ça à Éloïse ?

Simon avait disparu au matin. Micheline lavait laissé dans la cour, lhabitude étant quil ne sortait jamais seul, puis sétait occupée de la cuisine. À travers la fenêtre, elle le voyait jouer dans le sable, construire Dieu sait quoi. Puis, en retirant la casserole du feu, elle jeta un œil et plus de Simon.

Paniquée, elle courut dehors, la porte du jardin grande ouverte, la rue déserte. Il ne sétait absenté quun instant. Où était-il passé ?

Le petit garçon, entendant des bruits derrière la clôture, était allé voir. Un chiot noir et blanc, gémissant, se tortillait, une bande de gamins plus âgés lui avait noué une corde au cou.

Lâchez-le ! Il a mal, le pauvre ! Simon réussit à ouvrir la grille.

Des rires, puis des moqueries. Les plus grands maltraitaient le chiot, Simon essayait de le défendre, mais ils filèrent dans une autre rue, puis une autre. Quand finalement une femme les sermonna au loin, ils jetèrent la corde et senfuirent. Simon, seul, comprit quil était perdu. Jamais il ne sétait éloigné autant.

Quest-ce que cest que ces gosses ! Faire du mal comme ça à une bête ! Ils en auraient mérité, des coups, tiens !

La femme séloigna, Simon prit le chiot dans ses bras. Où aller ? Maman et mamie seraient inquiètes, en colère. Mais sa mère lui avait dit : « Si tu te perds, attends, on viendra te chercher. »

Il avisa un banc devant une maison. Il sassit et attendit, caressant la fourrure ébouriffée de son compagnon, certain quon viendrait.

Il était beaucoup plus loin quil ne croyait, et Micheline cherchait autour des rues du quartier sans jamais imaginer quil avait pu aller si loin.

À ce moment, Julien arrivait en voiture devant la maison. Voyant la porte ouverte, il calma Éloïse, qui se sentait mal en arrivant, puis partit chercher sa mère. Il la trouva, éplorée.

Maman ! Simon a disparu ! Je lai cherché partout ! expliqua-t-elle en sanglotant.

Calme-toi, où as-tu cherché ? Je vais parcourir les quartiers plus loin. Mais ne dis rien à Éloïse, il ne faut surtout pas quelle soit stressée !

Après une heure, Julien retrouva Simon, endormi sur un banc, serrant contre lui le chiot noir et blanc, qui aboya en le voyant.

Belle bête, tiens ! fit Julien et il effleura les cheveux du petit. Allez, réveille-toi, mon grand.

Papa jai attendu, jai rien fait de mal, comme tu mas appris.

Tu as bien fait, cest pour ça que je tai retrouvé. Ce chiot, tu veux le garder ?

Il ressemble à Athos, le chien de mamie

Celui-là, ce sera Porthos, le gros ! On va le ramener, tu verras !

Ils rentrèrent. Micheline, à bout de force, serra Simon dans ses bras.

Tu mas fait mourir de peur, mon ange !

Pardon, mamie, je recommencerai plus jamais !

Les jours passèrent. Lorsque la petite sœur de Simon naquit, ils lappelèrent Micheline, en hommage à la grand-mère. Celle-ci vibrait de bonheur et, dès quelle le pouvait, filait dans le village dà côté pour aider Éloïse et porter la petite dans ses bras. Dabord, elle craignait quÉloïse ne lui pardonne pas lincident avec Simon, mais la jeune femme ne lui en tint jamais rigueur.

Il aurait pu disparaître sous ma surveillance aussi, maman. Ne ten veux pas. Pour lui, chaque vie compte. Il déplace même les coccinelles, pour quon ne les écrase pas.

Un enfant bon, voilà tout !

Micheline se contentait daider, sans donner de conseils, se rendant utile quand il le fallait. Éloïse le lui rendait bien, avec un simple merci, discret mais sincère.

La voir rayonner, entendre le petit Simon courir vers elle, attraper la fillette des bras de sa mère pour la lui confier, Micheline comprit que tout était bien ainsi.

Tu files voir ta petite-fille, encore ? Brigitte apostropha Micheline, en la voyant fermer son portail. Tu les gâtes, tu sais !

Je vais voir mes petits-enfants, Brigitte. Ils sont deux.

Seulement une est de toi, non ?

Deux, pour moi. Tous les deux. Où voudrais-tu quil men appartienne plus ? répondit Micheline, rangeant ses clés. Un secret, tu veux, toi qui donnes toujours des leçons ?

Vas-y, étonne-moi !

Tu sais, Brigitte, lamour, cest réciproque. Pour être aimée, il faut le Mériter soi-même. Mes enfants maiment, mes petits-enfants aussi. Et toi ?

Je suis respectée, cest assez.

Ce nest pas mal, mais lamour, cest mieux. Tu ne crois pas ? sourit Micheline en regardant lheure. Le car nallait pas tarder, et elle, on lattendait.

Parce que dans la vie, accueillir ce qui advient avec le cœur grand ouvert, cest ainsi quon devient vraiment famille. Lamour, lui, ne connaît pas de fardeau.

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