L’Ange Touffu : L’histoire d’Ira, sa phobie des chiens depuis l’enfance, et la rencontre bouleversan…

Lange à poils

Élodie reculait doucement, sans quitter des yeux lénorme chien posé en plein milieu de la rue.

Gentil chien, gentil murmurait-elle à peine audible, tâchant de ne pas bouger trop vite.

Ce chien, il était impressionnant son corps massif disparaissait sous une épaisse toison en désordre, hérissée de bourres. Ses yeux noirs suivaient chacun de ses mouvements sans faillir, ses oreilles tressautaient à chaque bruit. Élodie se sentait glacée à lintérieur, les jambes tremblantes, même si elle luttait de toutes ses forces contre la panique. Les chiens, elle en avait toujours eu peur. Pas seulement les molosses, non même les minuscules bichons endormis sur les genoux des vieilles dames dans le métro à Paris la mettaient mal à laise. Cette peur, elle la traînait depuis toute petite.

Elle devait avoir quatre ans, lorsque ses parents lavaient emmenée dans un village du Limousin chez sa grand-mère. Dans la maison voisine, vivait un éleveur de chiens. Élodie, curieuse comme pas deux, voulait toucher à tout, tout regarder, tout comprendre. Un jour, elle navait pas résisté : un chiot craquant avait déboulé dans le jardin. Pendant que tout le monde était occupé à lintérieur, Élodie lavait ramassé dans ses bras et marchait déjà vers la porte, ravie de sa trouvaille. Manque de bol, une chienne massive lui avait barré la route la mère bien sûr, toutes dents dehors. Elle navait pas attaqué, sétait contentée de grogner bas, mais Élodie, tétanisée, sen rappellerait longtemps: cette impression dimpuissance totale, leffroi paralysant.

Des années étaient passées, mais la peur ne lavait jamais vraiment quittée. Et voilà quaujourdhui, sur lavenue à Lyon où elle vivait, elle se retrouvait face à un véritable colosse obstiné à ne pas libérer le passage. Élodie nallait pas défier le destin : autant faire le détour, plutôt que miser sur la chance. Elle pivota lentement et fit demi-tour, tâchant de ne rien montrer de sa nervosité. Mais à chaque coin de rue, le réflexe, elle se retournait : le chien la suivait, à distance. Il nessayait pas de la rattraper, mais il sobstinait à la suivre, placide.

Pas bête ce toutou, glissa-t-elle en jetant un coup dœil méfiant par-dessus lépaule. Il ne sapproche pas de trop près On dirait quil sent ma trouille. Mais pourquoi il me colle autant? Et où est passé son maître? Impossible de répondre à toutes ces questions.

Quand elle aperçut enfin son immeuble, elle ne traîna pas. Elle grimpa lescalier deux à deux, badgea son entrée et referma la porte à la hâte. Avant de tout fermer, elle jeta un dernier coup dœil dehors: la silhouette hirsute du chien était toujours là, assise sur le trottoir, il lobservait calmement alors que la porte se refermait entre eux.

Une fois dans lappart, Élodie posa son sac, enleva ses boots, puis sarrêta net dans le couloir, à lécoute. Rien, si ce nest le brouhaha lointain de la ville filtrant par la fenêtre fermée. Elle avait besoin de vérifier, en vrai, quil nattendait plus à la porte. Deux pas vifs jusquà la fenêtre du salon: il était encore là, guettant, museau levé vers sa fenêtre. Il battit de la queue, puis repartit lentement sous les réverbères. Élodie laissa échapper un vrai soupir de soulagement cette fois, il avait enfin lâché laffaire.

Et puis, cest comme devenu un rituel. Chaque soir, au retour du boulot, le chien apparaissait on ne savait doù, et il la raccompagnait jusquau portail en silence. Au début, il gardait ses bonnes dix mètres de distance. Mais il se rapprochait un peu plus chaque jour. Bientôt il ny eut plus quun mètre ou deux entre eux. Parfois, il marchait juste à côté, sans bruit.

Élodie avait encore la boule au ventre, mais la panique faisait place petit à petit à autre chose. Avant, le moindre mouvement de chien la faisait sursauter, maintenant elle se contentait de le surveiller du coin de lœil, méfiante. Son corps noubliait pas la peur denfant, mais sa tête réalisait: ce chien-là na pas une once dagressivité. Il ne fait quêtre là, cest tout.

Petit à petit, elle découvrit des choses quelle navait pas vues au début. Il marchait dun pas tranquille, presque solennel. Ses oreilles autrefois tendues étaient maintenant relax. Son regard, toujours sombre, était devenu tranquille, presque doux.

Un soir, elle sétonna de se surprendre à aimer savoir quil était pas loin. Elle décida de lui donner un nom. Elle nhésita pas longtemps: il avait quelque chose de vénérable, de mystérieux un vrai gardien.

Cerbère, murmura-t-elle en souriant.

Aussitôt, le chien tourna la tête. À croire quil comprenait : désormais, cétait son nom. Élodie éclata de rire.

Ses journées à lagence de com étaient rythmées et fatigantes: réunions du matin, briefs clients, ajustements de visuels, coups de fil, courriels. Souvent, elle rentrait tard, épuisée, ne rêvant que denlever ses bottines, de sinstaller avec un mug de thé devant Netflix. Mais ce retour quotidien nétait plus pareil depuis quil y avait Cerbère. Ses balades étaient devenues presque un petit moment dapaisement. Le chien ne faisait pas de cinéma, ne réclamait rien quêtre là, juste ce quil lui fallait.

Parfois, Élodie ralentissait pour réduire la distance. De temps à autre, elle sarrêtait net, lançant un regard furtif. Il répondait calmement. Chacun testait les limites de lautre, brique par brique. Ses vieux réflexes de peur fondaient doucement, laissant place à quelque chose de nouveau, timide encore mais pas désagréable.

Un soir doux de septembre, Élodie eut une très longue journée. Une présentation de dernière minute à refaire, la boîte mail qui explosait, les délais. Quand elle quitta les locaux, il était huit heures passées.

Elle pressait le pas dans la lumière déclinante, le nez sur son téléphone. Lautomne caressait la ville, les arbres frémissaient, lair sentait la fraîcheur. Mais Élodie ne profitait pas de cette brise elle luttait contre un drôle de pressentiment.

Pas de Cerbère. Il surgissait dordinaire du coin de la rue ou du petit jardin. Sa silhouette était devenue aussi familière que réconfortante. Marcher sans lui paraissait soudain bien plus solitaire et anxiogène.

Il lui est peut-être arrivé quelque chose Ou alors, son maître la retrouvé ? pensa-t-elle en accélérant.

Elle chassa ces pensées, tentant de rationaliser, mais en vain. Tout en continuant, elle espérait lapercevoir, caché quelque part dans lombre.

La nuit tombait, les lampadaires tardant à sallumer, les passants étaient rares. Élodie naimait pas du tout traîner dehors à cette heure chaque bruit la tendait, chaque ombre la crispait. Elle pensa soudain à la sécurité ressentie avec Cerbère. Sa simple présence lui donnait du courage.

Presque arrivée au carrefour, un type déboula dune ruelle sombre, voix grave et railleuse :

Bonsoir, jolie demoiselle. On fait connaissance?

Voilà, pensa-t-elle, ça devait arriver maintenant Son cœur semballa. Elle pressa le pas.

Tu tenfuis? Tas peur? relança-t-il, se rapprochant.

Un instant après, une main la saisit brutalement par lavant-bras, la serrant trop fort.

Je te cause, ma belle. Je déteste quon me snobe, gronda-t-il en se collant à elle.

Elle essaya de le repousser, mais sa poigne était douloureuse.

Lâchez-moi ou je crie! lança-t-elle à voix ferme, bien que sa voix tremblait.

Il serra plus fort.

Vas-y, crie, fit-il dun ricanement mauvais. On va bien rigoler.

Dans la faible lumière, elle aperçut léclat dur dune lame. Lhomme avait un couteau. Rien que dy penser, elle regretta amèrement dêtre restée si tard au boulot. Si elle était partie plus tôt Elle était seule, dans une rue sombre, sans personne pour voir.

Tout passait à toute vitesse dans sa tête. Tenter de fuir? Mais il pourrait la blesser. Chercher à discuter? À en juger par ses propos troubles et sa façon de marcher, il était certainement ivre, pas question de compter sur son bon sens.

Et soudain, un aboiement puissant vrilla la nuit. Lhomme tourna la tête, sa main lâchant Élodie qui sélança en arrière. Une seconde plus tard, il se retrouvait à terre: Cerbère sétait jeté sur lui.

Lâche-moi, sale clébard! beugla-t-il, alors que Cerbère gardait sa main solidement entre ses crocs.

Le couteau tomba, filant sous les buissons. Sans réfléchir, Élodie le lança encore plus loin du pied.

Lâche-le Cerbère, mais reste, ne le laisse pas filer, supplia-t-elle, la voix chevrotante. Jappelle la police.

Obéissant, le chien relâcha lhomme, mais resta tout proche, prêt à réagir. À chaque tentative de se relever, Cerbère exhibait ses crocs couverts de sang et grondait bas, le regard inflexible.

Les policiers arrivèrent, maîtrisèrent facilement lagresseur. Seulement alors, Cerbère retourna vers Élodie, qui se laissa tomber sur le trottoir, les genoux repliés contre elle.

Le chien sapprocha lentement, posa sa grosse tête sur ses genoux en soufflant doucement. Ce geste simple débordait daffection et de réconfort. Élodie laissa tomber ses dernières défenses et, sans vraiment retenir ses larmes, serra le chien dans ses bras.

Merci Merci dêtre là, murmura-t-elle, les doigts perdus dans son poil épais et en bataille.

À partir de ce soir, tout changea. Élodie ne pouvait plus simaginer sans Cerbère. Elle lemmena chez elle; désormais, il vivait dans son appartement. Il lattendait derrière la porte, la suivait dun regard dès quelle se déplaçait, toujours présent dans la pièce à côté. Il nétait pas juste un chien: il était devenu son ange gardien, son protecteur silencieux, prêt à se dresser pour elle si besoin.

Parfois, au moindre bruit, Élodie sursautait encore. Mais la solitude ne lui pesait plus. Désormais, elle se savait accompagnée par un compagnon prêt à tout pour elle.

********************

Les premiers jours de Cerbère dans lappartement dÉlodie ne furent pas simples. Il découvrait tout timidement, oreilles basses, flairant lair saturé dodeurs inconnues lessive, meuble Ikea, restes de tarte aux pommes. Il sarrêtait souvent, essayait de comprendre.

Il inspecta minutieusement chaque pièce, coin par coin, flairant les portes, les plinthes. Parfois il semblait entendre quelque chose que seuls les chiens perçoivent le bruissement dun voisin, le battement lointain dun ballon denfant. Élodie le laissait faire, ne forçait jamais. Elle lui parlait doucement, lui laissait tout le temps du monde pour sinstaller.

Peu à peu, le chien choisit ses endroits préférés: dabord près de lentrée, puis un coin soleil devant la fenêtre du salon, doù il pouvait observer la rue: passants, voitures, pigeons sur le trottoir. Ça semblait le rassurer.

Élodie se fit un devoir de le choyer. Coussin douillet, gamelles solides, quelques jouets: une balle, un os en caoutchouc, un lapin en peluche. Dabord prudent, Cerbère mit du temps à sy intéresser, puis avec les jours, il se mit à les renifler, les toucher de la patte, à les prendre délicatement dans la gueule, à les regarder rouler sur le parquet.

Bientôt, il devint plus à laise. Il adorait rester allongé de tout son long devant la fenêtre, attendant quÉlodie rentre du travail. Au moindre bruit de porte dans la cage descalier, il dressait loreille, et trépignait dimpatience lorsquelle franchissait le palier.

Le soir, ils allaient marcher ensemble dans le parc voisin. Élodie avançait tranquillement, Cerbère à ses côtés, humant lair, écoutant les oiseaux. Ces instants devinrent pour elle de vrais bulles de bonheur. Elle remarqua sans sen rendre compte que sa peur des chiens sestompait : Cerbère lavait apprivoisée, tout autant quelle lui avait laissé sa place dans sa vie. Il nétait plus simple animal, mais son allié, son garde du corps fidèle.

Parfois, fatiguée, elle saffalait sur le canapé, Cerbère venait sy blottir, posant sa grosse tête sur ses genoux. Cest là quelle comprit combien elle tenait à lui.

Mais un matin, alors quelle sapprêtait à partir, Élodie remarqua que Cerbère navait pas la forme: pas de remue-ménage habituel, pas de queue battante. Il se leva lentement, traîna vers sa gamelle sans y toucher, retourna se coucher.

Inquiète, Élodie saccroupit près de lui, lexamina. Son poil semblait terne, ses yeux fatigués, ses gestes lents.

Quest-ce quil tarrive, mon garçon? souffla-t-elle, une main douce dans sa fourrure.

Cerbère soupira en posant sa tête sur ses pattes, lair lessivé. Élodie attrapa son portable et appela direct la clinique vétérinaire du quartier.

Le véto débarqua dans la foulée. Il ausculta Cerbère, prit sa température, écouta son souffle.

Il a chopé une petite infection, sûrement à cause dune alimentation trop aléatoire dans la rue, expliqua-t-il. Rien de grave, mais il faut le traiter.

Que dois-je faire? demanda aussitôt Élodie, les yeux rivés sur son chien.

Un aliment spécial, et ces comprimés deux fois par jour. Veillez à ce quil boive bien, et tout devrait rentrer dans lordre en une semaine.

Élodie suivit chaque recommandation à la lettre: petites rations, nourriture légèrement tiédie, les médocs cachés dans un dé de fromage. Leau, toujours propre, et elle lencourageait sans cesse à boire.

Le chien semblait tout comprendre, parfois, après avoir mangé, il la remerciait dun coup de langue sur la main, le regard brillant, comme pour dire: « Merci, je vais mieux. »

Jour après jour, il retrouva sa vitalité. Dabord de nouveau attiré par ses jouets, puis partant en balade avec entrain. À la fin de la semaine, il accueillait Élodie à la porte comme avant, enthousiaste, la queue sifflante. Elle en riait de soulagement: il était vraiment de retour.

Leur vie trouva alors son rythme. Élodie saffirma comme maîtresse de chien, découvrant ce qui était sain pour Cerbère, cuisinant parfois pour lui des plats simples. Bientôt, tout était fileté: repas, sorties, jeux.

Un week-end, elle décida de lemmener à lécole du coin pour quelques leçons de dressage. Cerbère se révéla incroyablement malin: il comprenait vite assis, couché, viens ici. Le moniteur félicitait souvent le duo. Satisfaite, Élodie reprenait les exercices tous les soirs, fière de ses progrès.

Les samedis, cétait direction Parc de la Tête dOr. Cerbère courait, flairait, rencontrait dautres chiens. Élodie sinstallait sur un banc, le regardant samuser, et une douce sensation de chaleur lui emplissait la poitrine. Elle se sentait enfin chez elle, en sécurité.

Mais un soir, il lui arriva quelque chose dinattendu. La nuit tombait lorsque, en rentrant, elle croisa un inconnu devant son immeuble.

Appuyé contre la façade, il la fixait. Quand elle passa devant lui, il avança:

Bonsoir, dit-il dans un petit sourire. Vous êtes Élodie, non?

Méfiante, elle sarrêta:

Oui Et vous?

Je mappelle Antoine. Je suis le propriétaire de ce chien.

Elle resta médusée. Ces mots flottaient, lents à se frayer un chemin jusquà sa conscience.

Vous êtes son maître? Mais pourquoi était-il dehors alors?

Antoine baissa le regard, cherchant ses mots.

Ça ne sest pas passé comme prévu Je travaille en déplacement, jai dû partir six mois. Je lavais confié à un copain. Hélas, Cerbère a trop besoin dattention; mon copain na pas suivi, et un jour il la tout bonnement laissé dehors.

Il sinterrompit, mal à laise.

En rentrant, je lai cherché partout, mis des affiches, demandé autour de moi Rien. Et puis un jour, je vous ai vus ensemble. Il avait lair heureux, tranquille Jai failli ne pas y croire.

Élodie lécoutait, confuse. Elle essayait de comprendre: comment pouvait-on abandonner un chien ainsi? Mais elle ne le disait pas tout haut. À la place, elle demanda doucement:

Quest-ce que vous comptez faire? Vous voulez le reprendre?

Antoine la regarda longuement, son visage empreint dun mélange de regrets et de reconnaissance.

Jy ai pensé, avoua-t-il. Mais il se sent bien avec vous. Il est épanoui, il a trouvé sa place. Je crois que cest mieux ainsi. Je voulais juste vous dire la vérité et voir sil allait bien.

Élodie hocha la tête, envahie par un mélange de soulagement et de gratitude.

Merci dêtre venu, finit-elle par murmurer. Je moccuperai toujours de lui.

Antoine esquissa un sourire, salua brièvement, puis séloigna dans la nuit. Élodie, elle, rentra à la maison, où laboiement impatient de Cerbère lattendait déjà de lautre côté de la porte.

Et cest comme ça quune fille, autrefois effrayée des chiens, trouva dans un colosse hirsute son ange gardien, son meilleur ami, et un petit bonheur dêtre enfin chez elle.

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