Lange qui pesait cent kilos et sentait le café bon marché
Dans la salle de jeux du service doncologie pédiatrique, un silence de cristal régnait, à peine troublé par le froissement du papier ou le crissement nerveux des feutres. Cétait un silence étrange, fragile, plein dune concentration adulte inhabituelle parmi ces enfants qui navaient pas dix ans. La tâche était simple : dessiner un Ange Gardien. Les enfants y mettaient tout leur cœur.
Pour Aurélie, jeune bénévole parisienne, cette journée représentait une épreuve. Elle était habituée à une beauté « correcte » à lesthétique des fresques déglise, où les anges voltigent, jeunes et gracieux, auréolés de boucles dorées et dyeux couleur azur céleste. Elle circulait parmi les petites tables, admirative : Paul avait dessiné un ange brandissant une immense épée, Camille un être aux ailes nuageuses, dune blancheur irréelle. Cétait attendrissant, canonique et étrangement similaire.
Arrivée auprès de Joséphine, Aurélie saccroupit. La fillette, sept ans, la tête lisse comme une boule de billard après la chimio, la peau diaphane, coloriait avec la plus extrême application, la langue tirée dans leffort. Aurélie jeta un coup dœil par-dessus son épaule et réprima un hoquet de surprise.
Sur la feuille, à la place dun messager céleste, trônait un homme massif, énorme, occupant presque tout lespace. Point dailes. Seulement un ventre proéminent comprimé sous une blouse blanche tachetée, un crâne nu rappelant une pomme de terre et dénormes lunettes déformées posées comme un bouton sur nez.
Joséphine murmura Aurélie en douceur, saccroupissant à son côté. Qui est-ce ? Il fallait dessiner un ange.
Cest un ange, affirma la petite dune voix douce mais assurée, sans quitter des yeux la courbe de son crayon blanc sur le ventre du personnage.
Mais il na pas dailes Et il est gigantesque, non ? demanda Aurélie, tâchant de choisir ses mots.
Ses ailes sont là, répliqua Joséphine. Il les cache sous sa blouse. Pour ne pas les salir. Ici tout se salit vite.
Aurélie esquissa un sourire indulgent. Toujours cette imagination enfantine.
Dans le service, on entendait régulièrement un souffle lourd, sifflant, qui montait du couloir, pareil au grondement dun vieux train approchant. Ploc, ploc. Des pas pesants, qui semblaient faire vibrer le lino.
La porte de la salle de jeux souvrit péniblement, découvrant la silhouette quon nattendait plus.
Bernard Lefèvre, chef de la réanimation. Une montagne dhomme. Obèse, le menton triplé, vêtu dune blouse toujours trop courte et entrouverte sur un tee-shirt blanchi. Son visage, constellé de sueur, avait pris une couleur grise. Lunettes écaillées glissées sur le bout du nez, un geste machinal de son doigt potelé les remettait en place. Il sentait le tabac froid, la transpiration, et cette odeur âcre de café soluble dont il abusait trois jours quil nétait pas rentré chez lui, dormant dans la salle de garde sur un canapé crevé.
Aurélie ne voyait en lui quun homme harassé, négligé, qui aurait dû être à la retraite ou, à tout le moins, sous une douche.
Alors, petits artistes ? gronda sa voix de basse, venant du tréfonds de son ventre. Toujours debout ?
On est là, docteur Lefèvre ! répondit un chœur tremblant.
Il traversa difficilement les rangées, sappuyant sur les dossiers des petites chaises.
Il sarrêta auprès dun garçon blafard, perfusé. Sa main énorme atterrit sur le front brûlant de lenfant.
Tiens bon, petit héros, murmura-t-il. Les résultats sont arrivés. On va sen sortir.
Puis il sapprocha de Joséphine. Aurélie vit les yeux de la fillette silluminer. Elle tendit les bras vers le colosse qui sentait le tabac.
Tu dessines ? demanda-t-il. Et, derrière lépaisseur des verres, Aurélie crut soudain déceler, à la place du trouble, un bleu incandescent dinsomnie.
Toi, souffla Joséphine.
Il gloussa, repoussant ses lunettes.
Moi ? Papier risque dexploser.
A cet instant, un appareil retentit dans le couloir. Une alarme stridente, durgence.
Bernard Lefèvre se transforma dun coup. Souffle coupé, silhouette massive qui cessa de traîner ; il fit demi-tour avec une agilité inouïe et fonça hors de la pièce.
Personne ne bouge ! hurla-t-il déjà dans le couloir. Sophie, le chariot de réa, vite !
Aurélie resta figée, les mains crispées contre sa poitrine. Derrière la paroi, des ordres brefs, le choc du métal, la voix grave changée, métallique, autoritaire.
Respire ! Allez, tu restes avec nous ! Respire, bon sang !
Cette voix fendait le cœur.
Dans ce cri se mêlaient la prière et lordre. Aurélie ferma les yeux. Elle avait peur.
Quarante minutes passèrent interminables, tirées comme du caramel. Les enfants ne dessinaient plus, silencieux et tendus, les yeux rivés à la porte.
Enfin, la porte finit par souvrir. Bernard Lefèvre apparut, sagrippant au chambranle, dégoulinant, sa blouse foncée de sueur, une tache de sang sur la manche. Il ôta ses lunettes, se frotta les yeux, étalant la fatigue sur son visage. Puis, péniblement, il seffondra sur une toute petite chaise denfant, quil fit geindre sous son poids.
Il est sauvé, souffla-t-il dans un souffle. Il dort.
Aurélie le regardait. Et soudain, comme si un voile sétait déchiré sur ses yeux, elle comprit.
Elle regarda le dessin de Joséphine, cette figure trapue et malhabile. Puis elle leva les yeux vers le vrai Bernard Lefèvre.
Elle ne vit plus la graisse ni la sueur, mais une masse immense et rassurante. Il fallait un tel poids damour, une telle densité pour ancrer ces petites âmes fragiles à la terre, les empêcher de senvoler. Un ange doré, léger, ne servirait à rien ici il aurait suffi quil senvole avec eux.
Cétait lui, lange quil fallait massif, solide, imprégné dodeur de terre et de café, prêt à saisir la vie qui séchappe et à souffler dune voix rauque : « Je ne te laisserai pas partir ».
Sa tête nue brillait sous la lumière blafarde comme une auréole. Pas dor, non. Une auréole de combat, perlée de fatigue.
Joséphine glissa de sa chaise, sapprocha du médecin qui baissait sa tête massive, et entoura de ses bras potelés sa jambe, là où elle pouvait atteindre.
Je lavais dit, chuchota-t-elle, regardant Aurélie de ses yeux soudain dadulte. Il cache ses ailes. Pour pas quon ait froid.
Bernard Lefèvre posa alors une main tremblante sur la tête nue de la fillette.
Tenez encore, mes petits, souffla-t-il. Un peu, encore
Aurélie détourna le regard vers la fenêtre, incapable de soutenir la scène.
Les larmes quelle redoutait tant coulèrent, chaudes, le long de ses joues. Elle pleurait de honte davoir été aveugle. Elle avait cherché la beauté dans léclat et la finesse, alors quelle était là, devant elle, assise sur une chaise branlante, torche de sueur lourde, laide, et pourtant la plus sacrée du monde.