Les enfants sont les fleurs de la vie, répétait souvent maman. Et papa, toujours avec son humour légendaire, ajoutait :
Sur la tombe de leurs parents ! en clin dœil aux caprices, aux bêtises et au vacarme perpétuel des enfants.
Je laissai échapper un soupir épuisé mais heureux en installant mes enfants dans un taxi parisien. Ma petite Capucine venait davoir quatre ans, et mon benjamin, Gabriel, nen avait quun et demi. Ils avaient passé des jours enchanteurs chez leurs grands-parents à Versailles : des sablés maison, des contes à voix basse, mille petites douceurs plus permises que chez nous.
Quant à moi, je retrouvais toujours le même bonheur dans ces séjours en famille. Mes parents, mes deux sœurs, les cousins et cousines, la maison de mon enfance mouvrait sa porte sans conditions ni justifications. La cuisine de maman, impossible à refuser. Le sapin, décoré danciennes décorations étrangement émouvantes, brillait dans le salon. Les toasts interminables mais sincères de papa rythmaient nos dîners. Les cadeaux de maman, toujours utiles et choisis avec amour, nous attendaient sous le sapin.
Un instant, je me sentis redevenir lenfant dautrefois. Jeus envie de murmurer :
« Maman, papa, merci dêtre là. »
Cette année, avec mon épouse Antoine, nous avions décidé doffrir un présent un peu spécial à mes parents. Pas par devoir, mais par une gratitude immense. Pour lenfance heureuse quils mavaient donnée, pour lamour qui baignait notre foyer, pour laccueil sans réserve fait à Antoine, à qui ils avaient confié ce quils avaient de plus précieux : leur fille. Pour leur soutien à chaque pas, pour leur confiance.
Jai toujours rêvé doffrir une voiture à mon père, mavait confié Antoine un soir. Mais le mien na pas vécu assez longtemps pour en profiter
Il sétait tu un instant, ému, puis avait repris dun ton résolu :
Mais à ton père, on pourra le faire !
Je lui avais souri, reconnaissante, admirative.
Comme convenu, je partis seule chez mes parents avec Capucine et Gabriel. À la main, des boîtes transparentes remplies de salades maison, de viandes, de douceurs : tout préparé avec soin. Gabriel, tout fier, remit à sa mamie un énorme bouquet de pivoines, presque aussi haut que lui. Jembrassai papa, respirai lodeur rassurante de la maison.
Et Antoine, où est-il ? sinquiétèrent mes parents.
Mon téléphone vibra.
Cest Antoine ! Il aura un peu de retard. Il dit de commencer sans lui !
Les enfants foncèrent vers le salon. Sous le grand sapin illuminé se trouvaient des paquets, chacun étiqueté du nom de leur « destinataire du Père Noël ».
Capucine fut la plus gâtée. Une boîte cachait un carrosse de Cendrillon, une autre une paire de somptueux chevaux blancs à la crinière blonde, des pantoufles « de verre », une robe légère à jupe bouffante, de longs gants rehaussés de perles, des bijoux, un miroir magique, du maquillage pour enfants, des coffrets de dessins et des livres
Pour Gabriel, il y avait un parking à étages, avec de petites voitures brillantes qui montaient par ascenseur, puis dévalaient les toboggans en spirale. Un énorme dinosaure aux yeux phosphorescents, un arc et ses flèches, une piscine à balles, un sac de ballons multicolores, un pistolet cosmique aux reflets changeants. Sans oublier des cahiers de coloriage, des crayons, des feutres magiques.
On avait aussi pensé à moi. Une petite boîte nouée dun ruban recelait une paire de boucles doreilles en or, étincelantes comme les guirlandes du sapin.
Sur la grande table, trônait ma tarte préférée, celle appelée chez nous le « Nid de guêpes » avec noix, raisins, fruits confits, copeaux de chocolat. Exactement la même que dans mon enfance.
Sous le sapin, plusieurs paquets attendaient Antoine, strictement interdits à louverture sans sa présence.
Avec les enfants, nous donnâmes nos cadeaux à nos proches : à maman, une jolie boîte de parfum français ; à papa, un bracelet en argent au tressage original. Capucine brandit fièrement son portrait dessiné de ses grands-parents à mi-chemin entre la caricature et lavis de recherche, mais débordant de tendresse, ce qui fit rire tout le monde.
Il restait LE cadeau principal !
Trente minutes après les premiers toasts, alors que lagitation retombait, je mis mes boucles doreilles. Elles brillaient, reflétant la joie dans mes yeux.
Capucine me scruta, puis demanda soudain :
Maman, tu mets tes boucles pour que je dise que tu es belle ?
Oui, cest exactement pour ça, souriais-je.
Tu es très belle ! annonça-t-elle très sérieusement. Et moi aussi ! Et papa aussi ! Et même Gabriel ! Toute la famille éclata de rire.
Mais alors, il arrive quand, notre gendre préféré ? lança-t-on.
Et il arriva. La sonnette grésilla, le portail souvrit, et une grande voiture blanche entra dans la cour, clinquante, des ballons accrochés aux rétroviseurs et sur le capot.
Tout le monde se précipita dans la cour, riant, sémerveillant dans la fraîcheur hivernale.
Elle trônait là : rutilante, nouvelle, la carrosserie luisante, des ballons attachés partout.
Antoine sortit calmement de la voiture, se dirigea vers mon père et lui remit les clés.
Cest pour vous de tout cœur, dit-il simplement.
Il le prit fort dans ses bras, dignement, sans emphase. Mon père échappa un sourire ému, balbutiant :
Mais enfin, vous nauriez pas dû, mes enfants je ne Les mots se bousculaient.
Mais déjà, on linstallait derrière le volant. Il caressa le cuir du volant, observa le tableau de bord lumineux, respirant le parfum neuf dun avenir descapades.
Il essuya furtivement ses yeux, lui quon voyait si rarement verser une larme.
Vous mavez eu souffla-t-il. Puis il fit le tour pour embrasser chacun : moi, Antoine, les petits, ma mère.
Ces quelques jours furent magiques.
La maison résonna de rires denfants et dadultes. Mais il fallait penser au retour.
Au matin, Antoine reprit la route du travail. Mon père laccompagna dans la voiture flambant neuve, la conduisant dun pas décidé, rajeuni de dix ans, lair fier et détendu. Je les regardai partir par la fenêtre, le cœur plein : notre présent prenait sa place dans leurs vies, ainsi quon lespérait.
Laprès-midi venu, jappelai un taxi pour rentrer à Paris. Les valises étaient plus légères quà laller, mais nos cœurs, eux, étaient pleins à craquer. Capucine étreignit sa mamie, Gabriel salua son papi, serrant sa voiture miniature contre lui.
Nous prîmes place à larrière du taxi. Très vite, la route assoupit les enfants, qui sendormirent enlacés, repus, sereins.
En approchant de la maison, je demandai au chauffeur de sarrêter devant une petite supérette.
Je reviens, cest pour prendre des couches et de leau, expliquai-je.
Cinq minutes plus tard, je me hissai sur la banquette et mon cœur bascula.
Plus denfants !
Le chauffeur bavardait joyeusement avec une jeune femme inconnue assise devant.
Mais attendez soufflai-je, éberlué.
La jeune femme se retourna brusquement :
Cest qui celle-là ?!
Le chauffeur haussa les épaules :
Jen sais rien, moi Et vous, madame, vous êtes qui ? Quest-ce que vous faites ici ?
Mais enfin, où sont mes enfants ?! mécriai-je.
Ah non ! siffla la jeune femme. Ne me dis pas que tas dautres gosses ?! et elle se mit à le bombarder de coups de sac à main.
Tu prends nimporte qui dans ta voiture ?! Où sont mes enfants ?! criai-je de plus belle.
Quelques minutes de chaos sensuivirent : accusations, hurlements, gestes furieux, sentiment dinjustice absolue.
Puis la portière souvrit, et un homme sinclina en déclarant calmement :
Madame ce nest pas votre taxi. Le vôtre est garé un peu plus loin.
Tout sarrêta. Je claquai la porte avec rage, courus vers une voiture identique garée en amont. Jouvris la porte.
Les enfants dormaient paisiblement sur la banquette, deux anges au visage détendu.
Je soufflai, soulagé comme après avoir survécu à un gouffre. Je pris place, refermai la porte.
On peut y aller
Et soudain, un rire nerveux, libérateur me secoua ; le chauffeur éclata de rire à son tour, les yeux brillants, heureux que tout se termine ainsi, avec une histoire à raconter plutôt quun drame.
En regardant mes enfants, jeus pourtant une révélation toute simple : les parents, dans la vie, oscillent entre la douceur, la fatigue, les rires, la distraction même. Mais au moindre danger, un lion sommeille en eux et surgit !
Sans attente, sans hésitation, sans peur. Un seul réflexe : protéger !
Cest ainsi que lamour parental existe : discret tant que tout va bien, indestructible quand leurs enfants sont menacés.
Et je sais que je noublierai jamais cette leçon.