L’amour maternel

Journal intime Lamour dune mère

Camille, cest Chantal Dupuis. Tu as bien pensé à donner à manger à Pierre aujourdhui ? Sa voix au téléphone avait cette tonalité inquiète, comme si elle parlait dun chaton oublié sur la terrasse, et non de son fils de trente-deux ans, ingénieur en informatique.

Jai fermé les yeux, pressant le portable contre mon oreille. Sur la table de la cuisine, le saumon vapeur aux brocolis fumait encore. Pierre, frais et musclé après sa course du soir, sessuyait les mains en sortant de la salle de bain.

Bonjour Chantal, bien sûr. On sinstalle tout juste pour dîner.

Quoi donc ? Encore ton herbe et du poisson fade ? Un homme a besoin de viande ! Des calories ! Jai entendu hier à la télé que les hommes maigres meurent plus tôt. Tu veux lenterrer avec tes régimes ?

Pierre a levé les yeux au ciel, mimant discrètement quil nétait pas là. Il nétait absent quen apparence. Son corps transformé, ses nouvelles habitudes, ses choix pesaient sur nous, invisible mais lourd fardeau.

Chantal, cest lui qui le veut ainsi. Il est en pleine forme, ses analyses sont excellentes, le médecin la félicité.

Les médecins, toujours à griffonner des papiers ! a-t-elle balayé dun souffle. Moi, je suis sa mère, je vois bien Il a les joues creuses, on dirait un squelette Il faut lui faire un vrai pot-au-feu, pas tes salades de lapin ! Jarriverai demain, japporte à manger. À moins que tu ne rechignes à lui acheter de la viande

Voilà, tous les soirs à dix-huit heures pile, mon téléphone vibrait. Je savais que cétait elle. Ma belle-mère, Chantal. Mon contrôle technique quotidien, linspection générale de mon rôle de femme.

Pourtant, tout avait si bien commencé

***

Huit mois plus tôt, Pierre était rentré dune visite médicale au bureau, pâle comme un linge. Il sest assis sur le canapé, a défait sa ceinture et expira longuement comme après un marathon.

Camille, jai un souci

Le cœur affolé, jai pensé à linfarctus, au foie, à toutes les pires nouvelles.

Quest-ce qui se passe ?

Hypertension. Le docteur ma dit que si je me reprends pas, à quarante ans je serai sous médicaments. Le cholestérol, en haut. La glycémie, limite aussi.

Pierre avait alors trente-deux ans. Un mètre quatre-vingts, quatre-vingt-quinze kilos. Le ventre débordant de la ceinture, le visage empâté, un second menton bien installé. Cinq ans de vie de bureau, de déjeuners daffaire, de sédentarité : mon mari nétait plus le garçon fin dautrefois.

Tu sais quoi ? Jen ai marre. Marre dêtre essoufflé après deux étages. Marre davoir honte à la piscine.

Je lai pris dans mes bras. Son poids métait égal. Je laimais, quoi quil arrive. Mais sil en souffrait, sil mettait sa santé en jeu, alors il fallait changer.

On y va ensemble. On apprend à manger mieux, on trouve un club de sport. Je moccupe des repas sains.

Cest ce quon fit. Pierre sinscrivit au club « Sportif Parisien », trouva un coach. Je téléchargeai cinquante applis cuisine équilibrée, achetai une balance de cuisine, un cuit-vapeur. On fit les courses ensemble, décoda les étiquettes, pesa chaque tranche de fromage, chaque pomme de terre.

Le premier mois fut infernal. Pierre me détestait, ruminait ses brocolis, râlait sur son blanc de poulet. Petit à petit il prit le rythme. Il se découvrit moins fatigué, moins lourd, monta ses escaliers comme un cabri ses jeans commencèrent à flotter.

Le matin, porridge à leau avec baies et noisettes. Au déjeuner, tupperware de dinde et légumes. Le soir, poisson, salade, parfois un gratin léger. Adieu mayonnaise, friture, kebabs. Dabord, cétait fade. Mais très vite on a appris à savourer le goût simple des aliments. Le brocoli, bien cuisiné, cest pas mal en réalité !

Les kilos ségrenaient. Lentement, puis plus vite. Trois mois : sept kilos en moins. Six mois : douze. Le huitième : il pesait quatre-vingt kilos. Quinze de perdus !

Pierre changea, physiquement et moralement. Visage ciselé, pommettes hautes, les yeux presque plus grands. Silhouette tonique, posture droite. Dans le miroir, un autre homme. Sûr de lui, énergique.

Au boulot, tout le monde ne parlait que de ça. Les collègues le félicitaient, lui demandaient conseil. Les femmes le remarquaient dans la rue. Jétais fière de lui. Mon mari était allé au bout. Il avait surmonté sa paresse, adopté une nouvelle vie.

Chantal, cet été-là, était à La Rochelle chez sa sœur. Elle navait pas vu son fils de juin à septembre, gardant le contact seulement par téléphone (sans vidéo, bien sûr).

Puis elle est rentrée.

***

Je me souviens de ce matin. Chantal a débarqué sans prévenir, samedi à neuf heures. On nétait pas levés. Pierre a ouvert en boxers et t-shirt.

Jai entendu depuis la chambre :

Pierre ! Mon dieu, quest-ce quil test arrivé ?

Je me suis précipitée. Ma belle-mère tremblait dans le couloir, des sacs à la main, livide. Elle fixait son fils, comme face à un revenant.

Maman bonjour Tu es venue tôt.

Mais quest-ce qui test arrivé ? Tu es malade ? Tas perdu combien ? Elle a lâché ses sacs, la palpé, tripoté le torse, vérifié quil vivait encore. On voit tes os ! On dirait une planche ! Quest-ce que vous lui avez fait ?

Question dirigée vers moi. En chemise de nuit, dans lembrasure de la porte, javais sur moi une avalanche de reproches, même si elle restait muette.

Tout va bien, maman, jai juste maigri exprès. Sport, nourriture équilibrée.

Pour quoi faire ?! Mais tu avais la carrure dun homme ! Maintenant tu ressembles à un écorché !

Chantal, il est en pleine santé, tous ses bilans sont meilleurs, lui assurai-je.

Son regard était dur, comme si je lui avais proposé du poison.

Cest tes lubies, hein ? Les régimes, le cuit-vapeur ? Tu laffames !

Maman ! arrêta Pierre. Stop. Je lai choisi. Jen avais assez dêtre gros.

Gros ?! Tu nétais pas gros ! Un homme, cest costaud ! Pas rachitique !

Pierre faisait 80 kg pour 1,80 m : ni fil de fer, ni bodybuilder. Mais pour elle, son « vrai » fils restait ce garçon dodu à la bonne fourchette.

Chantal avait apporté du pot-au-feu, des pommes de terre sautées, une tarte au poireau. Tout atterrit sur la table, ordre de manger illico.

Merci Maman, on a déjà petit-déjeuner tenta Pierre.

Cétait quoi ? Elle zieuta la cuisine : reste de porridge et des fruits. C’est pas un petit déj, ça ! Va, mange mon plat.

Pierre céda pour éviter de la froisser, termina une assiette de pot-au-feu sous son regard inquisiteur. Son visage se relâcha, rassurée.

Voilà, ça cest de la vraie nourriture, déclara-t-elle en se levant. Pas tes salades et ton poisson. Je passerai plus souvent dorénavant, vérifier comment tu manges.

Après son départ, Pierre gémissait sur le canapé.

Je vais digérer ça toute la journée ! On oublie vite ce que fait la vraie cuisine.

Dès le lendemain, elle remettait ça au téléphone.

***

Premier coup de fil, pile à 18h.

Camille, cest Chantal. Il a mangé quoi à midi, Pierre ?

Je suis restée bête.

Bonjour Il a mangé au bureau, il avait emmené un plat de dinde-légumes.

De la dinde ? Cest sec ! Un homme a besoin de cochon, de bœuf ! Et les légumes, cétait quoi ?

Courgette, poivron, tomates

Ça cest pas un repas, cest une garniture de garniture. Il lui faut des patates, des pâtes ! Un homme crève si tu lui retires les féculents.

Jexpliquai quil avait justement son quota de glucides, de protéines, tout équilibré et validé par le coach. Elle garda le silence, puis : « Tu verras, je vais lui faire de vraies boulettes demain. »

Le lendemain, rebelote. Elle voulait la liste du petit déj.

Trois blancs dœufs battus aux herbes sur tartine complète.

Trois blancs ? Et les jaunes ? Il y a des vitamines dedans ! Tu veux économiser tes œufs ?

Non, mais il doit éviter le cholestérol.

Le cholestérol, une blague des médecins pour nous faire acheter des pilules. Mon père mangeait cinq œufs par jour, il a vécu jusqu’à quatre-vingts ans !

Jai vite compris linutilité de discuter.

Le troisième jour, elle demanda sil allait « encore à cette salle de sport ».

Oui, quatre fois par semaine.

QUATRE ?! Mais tu vas lépuiser ! À pousser la fonte, il va faire une crise cardiaque !

Chantal, il a un coach, tout est suivi.

Les coachs, cest pour plumer les jeunes ! À son âge, il doit se préserver !

Pierre, en rentrant du sport, éclatant dénergie, voyait ses efforts systématiquement négés.

Le quatrième jour, elle appela à 8 h :

Camille, tu as fait tester Pierre pour les vers intestinaux ? Il maigrit

Jai failli laisser tomber le téléphone.

Il va très bien, Chantal !

Les analyses, vous avez fait ? Peut-être un ulcère ? Je préfère quon vérifie.

Jai passé le téléphone à Pierre. Il tenta de rassurer sa mère, expliquant quil allait bien, quil avait choisi de maigrir. Elle conclut : « Tu y comprends rien. Je passe ce soir. »

Et elle arriva, bras chargés de risotto et de tartes salées. Pierre narriva pas à refuser, picora, puis se sentit coupable.

Elle ne comprend pas soupira-t-il.

Si tu ne poses pas les limites, ça ne changera jamais, dis-je.

Elle shabituera

Mais elle ne sy fit pas. Chaque jour, un nouvel appel. Parfois deux. Parfois des questions invraisemblables.

Et si cétait leau du robinet qui le fait maigrir ? Tu lui donnes à manger la nuit au moins ? Il ne prend pas ces trucs chimiques de shake protéiné, hein ?

Ses copines, ses cousines avaient toutes vent du « drame ». Un jour, une tante appela Pierre au boulot pour proposer de laide, croyant à une maladie.

Quoi ? fit Pierre, perplexe.

Ta mère ma dit que tu es presque mourant. Tu veux voir un médecin ? Tu as besoin dargent ?

Il eut un coup de sang. Il appela sa mère le soir pour lui demander darrêter dalerter tout le monde, il nétait PAS malade. Chantal pleura : « Tu maimes plus, tu veux me perdre, tu veux que je meure ? »

Pierre céda, sexcusa.

***

Une semaine plus tard, nous dînions chez elle. Pierre mit une chemise dautrefois : elle flottait lamentablement.

Chantal dressa une table somptueuse : poulet rôti, gratin dauphinois, salade piémontaise, tarte, gâteau.

Pierre, mange ! Il te faut des forces.

Je compris que refuser serait mal pris. Mais céder signifierait rompre notre discipline.

Pierre se limita à un peu de poulet et de salade nature, refusa le reste. Chantal parut blessée.

Tu goûtes même pas ma tarte ? Je lai faite pour toi ce matin

Maman, je peux pas, je surveille mon alimentation.

Tu fais un régime ! Regarde-toi, tu nes que lombre de toi-même, tout ça à cause delle ! Tu la défends, hein ?! Toi aussi tu deviens froid, distant Je tai élevé seule, et tu te détournes de moi à cause delle!

On rentra en silence. Pierre blanc, tendu au volant. Je ruminais.

Plus tard le soir, Chantal me téléphona.

Pardon Camille, cest que je minquiète. Tu comprends, cest mon fils Cétait un bel homme, maintenant

Il lest toujours, dis-je calmement.

Peut-être pour toi Mais tout le monde trouve quil est livide. On dirait quon na plus de sous pour la nourriture.

Nous ne manquons de rien.

Alors pourquoi il ne mange pas normalement ?

Jétais épuisée. Je n’en pouvais plus de devoir me justifier, dêtre traitée de mauvaise épouse.

***

Le conflit grandissait. Elle voulait tout contrôler : les repas, la santé de Pierre, sil avait des malaises, la fréquence du sport.

Un jour, elle appela au bureau, déconcertant ma collègue.

Camille, cest Chantal. Pierre ne répond pas à son portable, tu peux vérifier ?

Panique Jappelai Pierre. Il répondit aussitôt.

Cest maman ? Jétais en réunion, javais mis mon téléphone en silencieux.

Je la rappelai, la rassurai.

Merci Javais peur quil ait fait un malaise. On en fait, quand on ne mange pas assez, tu sais !

Il ne se prive pas !

Jai vu à la télé, la perte de poids rapide : la peau qui pend, les organes qui tombent Il a au moins vu un endocrinologue ?

Il va très bien, tout est suivi.

Je raccrochai, les nerfs à vif.

Ta belle-mère ? compatit une collègue.

Oui

Moi aussi jai connu ça. Elle inspectait tout, jusquà mes torchons. Jai fini par poser un ultimatum. Il a choisi son camp. Un an plus tard, elle sest résignée.

Je ne pouvais pas. Chantal est seule : veuve, Pierre fils unique. Elle ne vit que pour lui, elle a peur quil devienne indépendant, quil lui échappe. Mais je ne supportais plus lingérence.

Ce soir-là, jai dit à Pierre :

Il faut parler de ta mère. Je nen peux plus. Elle me contrôle tout le temps. Je ne suis pas une nourrice.

Elle sinquiète, la défendit-il mollement.

Elle outrepasse les bornes ! Elle agit comme si jétais une incapable Elle me pousse à bout.

Il baissa la tête.

Dis-lui darrêter de mappeler au travail. Quelle tappelle, toi, si elle veut savoir quelque chose.

Pierre accepta. Il parla à Chantal. Elle cessa de mappeler deux jours. Puis changea de cible : Pierre reçut cinq appels quotidiens. Un soir, excédé, il jeta son portable :

Stop ! Jen peux plus !

Quest-ce qui se passe ?

Cinq fois par jour, pour savoir si jai faim, si jai des vertiges Elle veut quoi ? Que je mévanouisse ?

Je lai serré fort.

Il faudra parler tous ensemble. Expliquer franchement que tu vas bien, que tu assumes ton choix.

Elle ne comprendra jamais

Il faut essayer.

***

On avait rendez-vous samedi chez elle. Chantal avait préparé la table, bien sûr. Mais Pierre refusa de sasseoir.

Maman, on doit discuter, tous les trois. De tes appels, de ton attitude envers Camille. Tu ne respectes pas mon choix.

Elle sest figée en tenant un plat.

Je ne comprends pas

Tu me contrôles. Tu veux mimposer tes repas. Tu blâmes Camille. Stop.

Elle blêmit.

Jai le droit de minquiéter, cest mon droit de mère !

Oui maman, mais ça ne te donne pas le droit de décider à ma place. Jai 32 ans, je suis marié. Je gère ma vie.

Cest Camille qui décide pour toi ?! Elle me regarde. Avant, tu mangeais mes plats, on riait Maintenant tu refuses tout. À cause delle !

Personne ne me manipule. Jai voulu changer parce que javais peur pour ma santé. Jallais un jour finir malade. Maintenant, ça va. Les analyses sont bonnes. Je suis bien dans ma peau Tu ne le vois pas ?

Chantal sest effondrée, en larmes. Elle sest plongée sur sa chaise.

Jai peur Tu es tout pour moi. Si tu tombes malade, il ne me restera plus rien

Pierre la prise par la main.

Maman, ce que je fais me protège justement. Je vais mieux. Lobésité, cest infarctus, AVC, médicaments à vie. Je veux léviter.

Mais si tu étais aller trop loin ? Trop maigrir, cest dangereux aussi.

Je suis dans la fourchette normale pour ma taille. Rien dexcessif.

Long silence. Puis, tout doucement :

Pourquoi ces trucs santé ? Autrefois, les gens mangeaient normalement, sans problème !

Avant, on marchait beaucoup, on travaillait aux champs, pas devant un écran toute la journée, expliquai-je. Maintenant, il faut faire plus attention à lalimentation.

Elle me dévisagea avec une tristesse désarmante.

Tu me prends mon enfant

Je tressaillis.

Jamais. Il est et restera ton fils. Mais lamour ne se mesure pas à combien de fois il vient manger ton gratin Ce nest pas le seul moyen de partager.

Jai toujours su laimer ainsi : cuisiner, nourrir. Que faire sil na plus besoin de moi pour ça ?

La révélation me frappa. Son amour passait par la nourriture. Maintenant que notre alimentation avait changé, elle perdait ses repères, sa place.

Il a toujours besoin de vous, Chantal. Mais pas seulement comme cuisinière. Venez chez nous, partageons un cours cuisine. Ou bien promenez-vous ensemble. Mais laissez-moi jouer mon rôle dépouse sans contrôle.

Pierre ajouta :

Si tu veux cuisiner pour moi, essayons des recettes saines, avec Camille. Mais cesse de lappeler chaque jour pour la surveiller.

Chantal acquiesça, désemparée.

En quittant son appartement, Pierre serra ma main.

Merci de ne pas têtre emportée. Tu as été forte.

Jai compris que cest à elle que cest le plus difficile.

***

Silence radio pendant une semaine. Puis un appel, hésitant, à 17h30 :

Camille tu viens dimanche avec Pierre ? Jai trouvé une recette de poisson aux légumes, sans trop de gras Et puis, désolée Je ne voulais pas te blesser.

Jai frémi.

Bien sûr, nous viendrons.

Le samedi soir, un autre coup de fil anxieux.

Camille, Pierre a droit à la carotte ? Et la betterave ? Cest pas trop riche en sucre ? Et le poisson, truite ou cabillaud ? Le sarrasin, je mets du beurre ?

Je compris que sa peur restait là, tapie. Mais elle faisait leffort. Pour la première fois, elle essayait de comprendre, de sadapter. Cétait un grand pas.

À leau, juste une noisette de beurre si tu veux, soufflai-je.

Merci, Camille. Tu ne men veux pas de tappeler ?

Non. Tout ira bien.

Pierre, qui avait tout entendu, sourit :

Désormais elle va tappeler pour les conseils nutrition.

Mieux vaut ça que les reproches, répondis-je en riant.

***

Le dimanche, on arriva chez Chantal. La table, moins copieuse, alignait un superbe saumon aux herbes, des légumes grillés, du sarrasin nature, salade de crudités. Même la tarte était minuscule pour la forme.

Si ce nest pas bon, dites-le-moi, chuchota-t-elle, anxieuse.

Maman, cest délicieux.

Elle rayonna, soulagée.

Apprends-moi à faire vos fameuses crêpes protéinées, un jour ! demanda-t-elle.

On a dîné, beaucoup parlé la météo, les voisins, la série du moment. Elle na pas contrôlé lassiette de Pierre, na pas insisté pour le resservir.

Au moment de partir, elle me serra fort.

Merci de mavoir laissé essayer.

Dans la voiture, Pierre prit ma main.

Je crois que ça va changer.

On verra, dis-je, sceptique mais soulagée.

Mais trois jours après, rebelote à 18h :

Camille, tu as nourri Pierre ce soir ?

Et là, jai compris : pour elle, ça ne finirait jamais tout à fait. Ces appels, à propos des repas, étaient son lien, son anxiolytique. Sa façon de rester maman.

Chantal, si tu veux savoir ce que Pierre mange, demande-lui directement. Il est adulte, il saura te répondre.

Un long silence.

Tu as raison, Camille. Excuse-moi, cest lhabitude

Les habitudes, ça se change

Je vais essayer.

Elle raccrocha. Pierre sortit du bureau, inquiété.

Ça va ?

Mieux. Jai dit les choses.

Il me réconforta.

Je suis fier de toi.

Je suis juste fatiguée de devoir lutter pour être « lépouse » légitime.

Je vais te protéger, promit-il.

Une semaine passa, sans aucun appel. Puis deux. Je croyais à la paix enfin signée.

Mais vendredi soir, on sonna. Chantal, avec un petit sac.

Je vous embête pas ? Jai cuisiné une ratatouille légère Juste pour tester.

Pierre lembrassa.

Merci Maman.

On goûta la ratatouille. Elle surveillait, anxieuse.

Ça va ? Cest bon ?

Parfait, assura-t-on de concert.

Elle ne vérifia aucun détail, ne fit aucune remarque intrusive. Elle partagea simplement notre repas, échangea des nouvelles.

Après son départ, dans la cuisine, Pierre me prit à bras-le-corps.

Elle évolue, non ?

Oui, murmurais-je, mais cest fragile.

Je savais bien que les vieux réflexes persisteraient. Quil y aurait des rechutes. Mais je savais, enfin, quil était possible de poser des limites. Dexiger le respect, et surtout le soutien de Pierre.

Le lundi, 18 heures. Le téléphone sonna.

Camille, cest moi Je voulais savoir, ce week-end ça te dit de venir mapprendre à cuisiner vos pancakes au fromage blanc, sans farine ? Tu maides ?

Jai souri, relâchant mon souffle.

Bien sûr, Chantal. Nous arriverons volontiers.

Pierre me regarda.

Ça saméliore, demanda-t-il ?

Un petit pas, mais si. Ça avance.

Il membrassa tendrement.

Elle fait des efforts.

Oui, elle fait des efforts.

Et ce soir-là, en rangeant la cuisine, je me suis sentie, pour la première fois, pleinement à ma place. Pas « la mauvaise belle-fille », juste la compagne de Pierre, reconnue telle quelle. Notre combat nétait pas terminé, mais nous étions enfin du même côté. Ensemble.

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