Amélie, cest Geneviève Bourdon à lappareil. Tu as bien nourri Paul aujourdhui ? La voix dans le combiné avait un ton si inquiet quon aurait cru quelle me parlait dun chaton quon aurait pu oublier dehors, pas de son fils de trente-deux ans, ingénieur informatique.
Jai fermé les yeux, le téléphone coincé contre loreille. Sur la table, un pavé de saumon vapeur encore fumant trônait à côté de brocoli croquant. Paul finissait de se sécher les mains, tout frais après sa douche, svelte depuis sa course du soir.
Bonjour Geneviève. Bien sûr, il a mangé. On sinstalle juste pour dîner.
Quoi donc ? pas une seconde dhésitation. Encore tes herbes et ton poisson insipide ? Un homme a besoin de viande ! Il faut des calories ! Jai entendu à la télé hier, les hommes trop maigres vivent moins longtemps. Tu veux menterrer mon fils avec tes régimes ?
Paul, entendant le ton familier, lève les yeux au ciel et mime de répondre que je suis absente. Mais il était là, bien trop présent, son corps changé, ses choix désormais posés, flottant entre nous comme un secret trop lourd.
Cest lui qui choisit, Geneviève. Il se sent très bien comme ça, et même le médecin a félicité ses résultats.
Les médecins, ils aiment surtout remplir des papiers ! Moi, je suis sa MÈRE. Je vois bien : il a les joues creuses, on voit presque ses os. Avant il était élégant, un vrai homme ! Et là Fais-lui donc un vrai pot-au-feu ! Je ten porterai demain. Ou tu économises sur la viande ?
Voilà. Tous les jours. Pile à dix-huit heures, mon téléphone vibre, et je sais que cest elle. Geneviève Bourdon. Ma belle-mère. Ma contrôleuse officielle, inspectrice et juge suprême de comment je moccupe de mon rôle dépouse.
Et pourtant, tout avait si bien commencé.
***
Il y a huit mois, Paul est revenu blanc comme un linge après une visite médicale de lentreprise. Il sest affalé sur le canapé, la ceinture du pantalon détachée, le souffle long, comme sil avait couru un marathon.
Amélie, jai un problème Sa voix était basse, grave.
Jai eu peur. Le cœur ? Le foie ? Les pires scénarios ont défilé.
Quest-ce qui se passe ?
Tension trop haute. Le médecin dit que si je ne change rien, à quarante ans je serai foutu, gavé de cachets. Cholestérol haut, sucre limite.
Paul avait alors trente-deux ans, un mètre quatre-vingt pour quatre-vingt-quinze kilos. Son ventre débordait sur la ceinture, le visage arrondi, le double menton. Après cinq ans de bureaux, de plateaux-repas et dinactivité, mon homme était devenu un colosse essoufflé.
Tu sais il souffle après un silence jen peux plus. Jen ai marre dêtre essoufflé pour monter trois étages. Jen ai marre de me cacher sur la plage. Faut que ça change.
Je lai pris dans mes bras. Le poids métait égal, je laimais tel quil était. Mais sil se sentait mal, si ça nuisait à sa santé, alors oui, il fallait réagir.
On fait ça ensemble ? On apprend à mieux manger, on trouve une salle Je cuisinerai équilibré.
Il a foncé : abonnement à Fitness Parisien, coach privé. Jai téléchargé des applis de recettes, acheté balances de cuisine et cuit-vapeur. On allait au marché ensemble, on décortiquait chaque étiquette, on calculait les calories.
Le premier mois, cétait lenfer. Paul était grognon, affamé, râlait devant le quinoa sans beurre et le blanc de poulet tristoune. Puis, peu à peu, il sest habitué. Il a remarqué quil ne sendormait plus après le déjeuner, que monter lescalier était plus facile, que ses jeans flottaient.
Je préparais de la bouillie davoine à leau chaque matin, avec fruits rouges et noix. À midi, il emportait des Tupperware avec dinde et légumes. Le soir, poisson, salades, parfois un flan de fromage frais 0%. On a dit adieu à la mayo, au frit, au McDo. Au début, tout paraissait fade, mais peu à peu on a redécouvert le goût vrai des ingrédients. Même le brocoli est devenu une trouvaille, préparé avec soin.
Les kilos sont partis. Au début lentement, puis de plus en plus vite. Trois mois : sept kilos de moins. Six mois : douze. Au bout de huit mois : quatre-vingt kilos. Moins quinze !
Il a totalement changé. Les pommettes dessinées, les yeux plus vifs. Sa silhouette affinée, tonique. Je ne reconnaissais plus le type fatigué du miroir : voilà un homme énergique, souriant, sûr de lui.
Collègues et amis ne cessaient de ladmirer. À chaque réunion : Quel est ton secret ? Les femmes en rue lui jetaient des regards. Jétais si fière ! Mon Paul, il lavait fait.
Geneviève passait lété en Bretagne chez sa sœur. Partie en juin, revenue septembre. Trois mois sans voir son fils le téléphone ne montre pas les kilos.
Et en septembre, elle est revenue.
***
Je men souviens comme si cétait hier. Samedi matin, coup de sonnette. On dormait encore. Paul a ouvert en boxer et t-shirt.
Du couloir, jai entendu un cri.
Paul ! Mon Dieu, quest-ce quil test arrivé ?
Je sors en courant. Ma belle-mère, les bras chargés de sacs, blême. Elle regarde son fils comme sil était un revenant.
Salut maman, dit Paul un peu vaseux. Tu es venue tôt !
Mais tu es malade ?! Tu as perdu… Combien ? Elle balance les sacs et se jette sur ses épaules, les palpe, comme pour vérifier sil est vivant. On voit tes os ! Mais mon pauvre, mais quavez-vous fait ?!
Cest à moi quadresse la dernière question. Jétais là, en nuisette, sous le coup de la tempête, même si aucun mot précis nétait encore sorti.
Maman, tout va bien, rigole Paul. Jai juste perdu du poids. Sport, alimentation saine.
Volontairement ?! Elle recule, langoisse dans la voix. Tu étais parfait ! Solide, un VRAI homme ! Et là, tu fais pitié !
Il nest pas maigre, Geneviève, jessaie doucement. Il est en pleine forme. Le médecin la félicité !
Son regard me transperce, comme si je lui servais du poison.
Toutes ces diètes, cest toi non ? Tu las privé de nourriture ?
Maman ! Paul sassombrit Stop. Cest MA décision. Laisse Oly… euh, Amélie tranquille.
Maigre ?! Elle lève les bras Tu nétais pas gros, tu étais EN FORME ! Un homme bien bâti doit avoir du corps, pas être comme une allumette !
Paul faisait quatre-vingt kilos pour un mètre quatre-vingt, pas vraiment une brindille. Pour elle, lidéal restait son fiston bien rond, davant.
Elle avait amené une grande marmite de pot-au-feu, des pommes de terre sautées, et une tarte au chou. Tout sur la table, sommant Paul de se mettre à table immédiatement.
Merci maman, mais on a déjà pris le petit-déj tente-t-il.
Quoi, votre bouillie ? Cest pour les oiseaux, ça ! Allez, mange, vraiment !
Paul sassoit, mange son assiette pour ne pas la contrarier. Son visage sapaise enfin.
Voilà comment il faut nourrir un homme, dit-elle, solennelle. Pas tes salades et poissons. Il faut du gras, de la viande ! Je vais venir plus souvent, vérifier que tout va bien.
En partant, Paul sallonge sur le canapé, vaincu.
Je vais digérer ça pendant des heures
Et dès le lendemain, les coups de fil ont commencé.
***
Premier appel, dix-huit heures pile.
Amélie, cest Geneviève. Quest-ce quil a mangé à midi, Paul ?
Interloquée, je balbutie :
Il a déjeuné à son boulot. Il avait pris de la dinde avec des légumes.
De la dinde ? Mais cest sec et fade ! Il lui faut plutôt du bœuf, du porc, avec du jus ! Et les légumes ? Lesquels ?
Poivrons, tomates, concombres
Tout juste un accompagnement, ça ! Où sont les pommes de terre, les pâtes ? Un homme calé ne tient pas sans féculents.
Jexplique : il a ses glucides dans les céréales, son menu est équilibré, le coach a validé Elle se tait, puis lâche :
Je sais comment nourrir un homme. Jai élevé Paul sans soucis, et toi, en six mois, tu men fais un squelette. Japporte des vraies boulettes demain !
Le lendemain rebelote. Elle interroge le petit-déjeuner : je décris un blanc dœuf en omelette avec fines herbes, du pain complet.
Trois blancs ? Et les jaunes ? Le jaune, cest plein de vitamines ! Tu économises les œufs, non ?
Non, cest juste à cause du cholestérol.
Ce sont des bêtises de médecin, ça ! Mon père en mangeait cinq par jour, mort à quatre-vingt ans, alors hein
Impossible de discuter.
Au troisième jour, elle demande si Paul va vraiment à la salle.
Oui, quatre fois la semaine.
Quatre ?! Mais cest excessif ! À force, il risque la crise cardiaque ! Ces coachs veulent surtout largent !
Je serre les dents. Paul rentre rayonnant de sa séance, les analyses sont bonnes, la tension aussi, mais pour sa mère, il est à larticle de la mort.
Le quatrième jour, appel de bonne heure.
Amélie, tu crois pas quil a des vers ton Paul ? Très souvent, les gens trop minces, cest ça.
Jai failli lâcher le téléphone.
Geneviève, il va très bien !
Tu as vérifié ? Les analyses sont bonnes ? Faut vérifier la thyroïde, lestomac, peut-être un ulcère ?
Je passe le combiné à Paul. Il tente de rassurer, explique encore… Mais elle sinquiète toujours plus, annonçant venir dès le soir.
Et elle est venue. Avec du riz pilaf et des chaussons feuilletés. Paul na pas osé refuser, a goûté, lair mal à laise.
Après son départ, il murmure :
Ma pauvre Amélie… Elle ne comprend rien.
Paul, si tu ne mets pas les choses au clair, elle ne va pas sarrêter…
Elle finira par se calmer, tu verras.
Mais non, les appels pleuvaient, souvent absurdes.
« Leau chaude marche chez vous ? Peut-être quil maigrit à cause de la douche froide ? »
« Il se réveille affamé la nuit ? Tu le prives de dîner, non ? »
« Il prend des boissons protéinées ? Cest chimique, non ? »
Elle mobilisait amies, cousins, leur racontant que Paul était à lagonie, martyrisé par sa belle-fille. Sa tante a même appelé Paul à son bureau pour lui demander sil avait besoin daide ou dargent pour se soigner !
Paul, fou de rage, appelle sa mère le soir pour dire darrêter de répandre ça : il nest pas malade. Elle fond en larmes : « Tu ne maimes plus, tu ignores mon avis, tu vas me conduire au cimetière ! »
Il capitule, promet de passer plus souvent pour la rassurer.
***
Le dimanche suivant, on va déjeuner chez elle. Paul essaie une vieille chemise qui flotte sur lui. La table déborde : poulet rôti, pommes de terre, salade piémontaise, tarte, gâteau.
Mange, Paul, ne te prive pas, répète-t-elle. Faut te remplumer.
Je comprends, cest un piège. Sil refuse, cest le drame. Sil mange, il chute tout son progrès.
Il touche trois feuilles de salade et un bout de poulet sans mayo. Prend poliment congé du gâteau.
Geneviève garde le visage fermé :
Même pas une pointe de tarte ? Je lai faite pour toi, levée à six heures, tu te rappelles ?
Maman, je fais attention.
Attention Attention à quoi ? À crever de faim ?! Et à moi, sèche : Cest toi, hein, cest pour te ressembler ? Toute mince, tu veux quil fonde aussi ?!
Jen ai le souffle coupé.
Il a choisi, Geneviève
Mais bien sûr ! Un homme ne décide pas tout seul de ce quil mange ! Cest la femme qui commande aux fourneaux ! Tu lui fais manger de lherbe ! Je vois bien les boîtes que vous trimballez du boulot !
Il y a de la viande, des céréales, cest complet
Ne discute pas ! Je ne me mêle pas de ton travail, tu vas pas me briefer sur la cuisine ! Je lai élevé toute seule, il était COSTAUD, pas malade !
Paul se lève soudain.
Assez, maman. Ce nest pas la faute dAmélie.
Voilà, tu prends son parti et tu oublies ta mère ! Jai tout sacrifié pour toi, seule depuis la mort de ton père, et tu nécoutes que cette…
On a quitté la table en silence. Dans la voiture, Paul serre le volant, crispé. Moi, jai juste envie de pleurer.
Le soir, elle mappelle.
Amélie, excuse-moi davoir été dure. Je minquiète juste. Tu comprends, je suis sa mère. Avant, il était beau, et maintenant…
Il est toujours beau, Geneviève, lui dis-je fermement.
Pour toi peut-être Mais tous nos proches le disent trop amaigri. Même ses amis ne le reconnaissent plus On dirait quon manque dargent ! On dirait que vous vous privez…
On ne manque de rien.
Alors pourquoi il ne mange plus normalement ?
Je suis épuisée. Épuisée de répondre, de mexcuser, davoir à défendre ma cuisine, mon amour, notre couple.
***
Le conflit senvenime. Elle continue de mappeler chaque jour. Veut savoir ce que Paul mange, sil a mal à la tête, sil tient debout Elle me traque.
Un jour, elle mappelle au bureau. Ma collègue me tend le combiné, gênée.
Amélie, cest Geneviève. Paul ne répond pas aujourdhui. Il va bien ?
Je prends peur.
Je ne sais pas, il travaille. Jessaie de lappeler.
Jappelle Paul. Il répond aussitôt.
Salut, mon cœur. Un souci ?
Ta mère narrive pas à te joindre, elle sinquiète…
Ah, jétais en réunion, jai mis le téléphone en silencieux
Je la rappelle, elle soupire, soulagée.
Dieu merci ! Jai cru quil faisait un malaise Faut dire, les gens qui saffament tombent vite dans les pommes !
Geneviève il ne manque de rien !
Tu dis ça Mais jai vu un médecin à la télé : quand on maigrit trop, la peau tombe, les organes se déplacent Paul a vu un spécialiste ?
Un généraliste, il va très bien !
Mais un cardiologue ? Un endocrinologue ? Un gastro ?
Pourquoi faire ? Il na rien !
Pour le moment oui Mon voisin a perdu du poids, eh bien il a eu un ulcère un an après.
Je raccroche et soupire dans mes mains. Mes collègues échangent des regards navrés.
Belle-mère, hein ? devine la voisine de bureau.
Jacquiesce.
Ma belle-mère à moi était pareille. Elle voulait tout surveiller Un jour jai dit à mon mari : cest elle ou moi. Il ma choisie. Pendant six mois, plus de contact. Après, elle a compris.
Je ne veux pas lancer un ultimatum pareil. Geneviève na que Paul. Son mari est parti il y a dix ans, elle na plus que des amis, peu de famille. Son fils, cétait son monde. Je sais quelle a peur de le perdre, peur quil change, peur dêtre larguée. Mais moi, je nen peux plus non plus dêtre surveillée.
Le soir, je dis à Paul :
Paul, il faut quon parle. Je suis à bout avec ta mère. Elle me harcèle, elle me suspecte, elle me surveille. Ce nest plus supportable.
Elle sinquiète seulement.
Mais ce nest pas une raison pour ruiner notre quotidien ! Tu comprends quelle me traite comme une nounou incompétente ?
Elle ne le pense pas
Quand elle me demande à chaque repas si je tai nourri ? Quand elle débarque avec ses casseroles, comme si je ne savais même pas cuisiner ? Quand elle téléphone à mon travail pour sassurer que tu respires ?
Paul baisse les yeux.
Dis-lui darrêter. Quelle tappelle TOI si elle veut savoir. Mais quelle arrête avec moi.
OK Je vais lui parler.
Il la fait. Les deux jours suivants, elle ne ma pas contactée. Mais après, elle appelait Paul. Cinq fois la journée. Il est devenu irritable à force. Un soir, il a jeté son portable, excédé :
Jen peux plus ! Elle me harcèle sur tout : tu manges assez, tu as mal, tu vas mourir ? Je ne suis pas un grabataire !
Je lai serré fort.
Il faut en parler tous ensemble. Quelle comprenne : tu vas bien, cest TA décision, il faut le respecter.
Elle comprendra jamais.
On tentera.
***
On organise un déjeuner chez elle le samedi. Cette fois, Paul pose dentrée :
Maman, faut quon parle.
Elle simmobilise, le plat de tartelettes à la main.
À propos de quoi ?
Tes appels, tes remarques sur Amélie, sur notre vie. Tu nacceptes pas mes choix.
Geneviève pose le plat, pâlissante.
Je minquiète, cest tout. Jai le droit, je suis sa mère.
Oui, tinquiéter. Mais pas contrôler chaque bouchée. Jai trente-deux ans, jai ma famille, je sais vivre.
Cest toi qui décides ces choses, ou cest elle ? (Elle me montre du menton).
Maman…
Non, réponds-moi ! Avant, tu dévorais ma cuisine ! Maintenant tu boudes tout ! Cest ELLE qui ta fait changer !
Cest moi, maman. Je voulais changer. Pour ma santé. Le médecin ma alerté. Jai tout repris en main, et je me sens mieux. Je suis plein dénergie. Tu vois bien.
Tu as perdu quinze kilos ! Tes pas toi-même !
Je suis MOI, maman. Avant jétouffais et jétais à bout de souffle. Maintenant, je revis. Si je navais rien changé, à quarante ans cétait les médicaments, où pire, infarctus.
Elle éclate en larmes, sessuie, sassied, vaincue :
Jai peur Tu es tout ce qui me reste. Sil tarrive quoi que ce soit, je ne men remettrai pas.
Paul sassied à côté, lui tient la main :
Rien de grave narrivera, maman. Jai DEVENUS plus sain. Le médecin confirme.
Elle sanglote : Et si tu allais trop loin, si cétait dangereux ?
Mon poids est très bien pour ma taille Même mieux quavant.
Un silence. Puis, doucement :
Pourquoi tous vos légumes et votre healthy food ? Avant, les gens mangeaient bien, et ne se tuaient pas à la salle…
Avant, la vie bougeait plus, risquais-je. Moins dheures devant un écran, moins de sucre. Aujourdhui, il faut veiller pour garder la forme.
Son regard, soudain si fatigué, me serre le cœur.
Tu me prends mon fils, murmure-t-elle.
Je reste pétrifiée.
Je nai rien pris, Geneviève Il est toujours ton fils.
Avant il venait dîner, il vidait mes marmites, il me faisait sentir utile. Maintenant On dirait quil me rejette.
Il a besoin de toi comme maman. Pas comme cuisinière.
Elle me fixer, une lutte silencieuse dans les yeux.
Je voulais pas te blesser, souffla-t-elle. Je ne savais plus quoi faire, comment le remettre en ordre
Il nest pas malade. Il mange différemment, cest tout.
Paul glisse son bras autour delle.
Si tu veux cuisiner pour moi, propose Amélie des recettes. Ou viens chez nous quon cuisine ensemble. Mais arrête de demander chaque soir si Amélie ma nourri. Ça me blesse, et elle aussi.
Elle hoche la tête, mouchoir à la main.
Jessaierai
En sortant, Paul me serre la main.
Merci de ne pas avoir craqué
Ça a été difficile. Mais elle a plus peur que moi.
Je vais lui montrer que je serai toujours là.
Cest à toi de le faire.
***
Une semaine passe sans appel. Jose espérer à un miracle. Huitième jour, 17h30 : son numéro saffiche.
Amélie, cest Geneviève.
Je retiens mon souffle.
Bonjour.
Peut-être vous venez dimanche ? Jai trouvé une recette de poisson au four, avec légumes. Presque pas dhuile. Et une salade, cest bien, non ?
Je suis émue.
On viendra, avec plaisir.
Et pardon pour tout. Javais peur de perdre Paul.
Vous ne le perdez pas.
Maintenant jai compris.
Le samedi soir, nouveau coup de fil, voix inquiète.
Amélie, excuse-moi mais Paul peut-il manger de la carotte ? Et la betterave, cest pas trop calorique ?
Je soupire.
Cest bon, Geneviève. Tout va bien, cest équilibré.
Et le poisson, plutôt saumon ou cabillaud ? Le saumon, cest gras, non ?
Il peut très bien. Ce sont de bons gras !
Et pour la cuisson de la semoule, pas de beurre alors ?
Un peu, mais juste une noisette.
Jai compris que ça durerait. Mais au moins, elle essayait. Elle voulait changer.
Merci, Geneviève. Je ne suis pas fâchée.
Je veux faire bien, pour vous.
Après avoir raccroché, Paul me glisse, taquin :
Maintenant elle va demander les recettes healthy chaque semaine ?
Oui, mais cest mille fois mieux que dêtre jugée.
***
Le lendemain, chez elle : une belle table, simple. Saumon rôti aux herbes, légumes grillés, semoule légère, salade vinaigrette allégée. Et une mini-pointe de tarte.
Jai fait de mon mieux, annonce-t-elle. Dites-moi si ça va.
Paul goûte, ferme les yeux de bonheur.
Maman, cest délicieux.
Geneviève rayonne.
Vraiment ? Jai hésité à laisser vingt ou vingt-cinq minutes au four
Cest parfait. Bravo, Geneviève.
Elle se dandine, toute fière.
Peut-être que tu pourrais mapprendre à faire vos fameux pancakes-protéinés ?
Bien sûr.
On partage le repas comme une vraie famille. Pas de remarques, pas dinsistance, pas dœil sur lassiette. On parle, on rit.
Avant de partir, elle me serre fort dans ses bras. Pour la première fois.
Merci, de ne pas mavoir laissée seule, ni lui.
Tout ira bien, je vous le promets.
Dans la voiture, Paul me prend la main.
Cest peut-être le début…
Oui, dun changement.
Mais trois jours plus tard, à dix-huit heures, le téléphone sonne.
Amélie, cest Geneviève. Tu as nourri Paul ce soir ?
Je respire fort.
Oui, Geneviève, il a mangé.
Quoi donc ?
Alors jai compris que cela ne finirait jamais totalement. Elle appellerait, pas toujours aussi souvent, mais ce serait sa façon à elle de rester reliée à son fils.
Geneviève, ai-je dit calmement, si vous voulez savoir ce que Paul mange, demandez-lui. Il est grand. Ce nest ni à moi, ni à vous de vérifier chaque repas.
Silence à lautre bout.
Tu as raison excuse-moi. Vielle habitude.
On peut en changer.
Je vais essayer
Elle raccroche. Paul sort du salon.
Ça va ?
Je lui ai dit ce que je devais depuis longtemps.
Il me serre tendrement.
Je suis fier de toi.
Je suis fatiguée de lutter pour être ta femme et pas ta nounou sous surveillance
Je te protégerai, maintenant.
Et il la fait.
La semaine suivante, pas dappels. Une de plus. Puis, un vendredi soir, elle sonne à la porte. Un petit sac à la main.
Bonsoir Amélie, je dérange pas ?
Entrez
Elle dépose un tupperware.
Jai tenté un ragoût de légumes, tout léger Ça vous plait peut-être ?
Paul la serre dans ses bras.
Merci Maman.
Elle rit, gênée.
Faut que je mhabitue à ce genre de cuisine ! Ne soyez pas trop durs !
On a goûté ce soir-là. Cétait savoureux. Geneviève, assise en face, surveillait nos réactions.
Vraiment, ça vous plaît ?
Beaucoup, dit Paul.
Elle sourit, soulagée.
Puis elle part, sans check du frigo, sans remarques cuisantes, simplement heureuse dêtre là.
Quand elle a claqué la porte, Paul me serre fort.
On dirait quelle change, non ?
On dirait bien.
Mais je savais que ce ne serait pas un long fleuve tranquille. Les vieilles manies reviendraient, des petits appels, parfois des reproches, des élans de contrôle. La lutte pour garder la place, la famille, le respect, tout ça resterait.
Mais je savais maintenant que javais le droit de poser mes limites. De dire non, dexiger du respect, de mener ma vie avec mon mari, et quil serait à mes côtés.
Lundi, dix-huit heures pile, le portable sonne.
Geneviève Bourdon.
Je décroche.
Amélie, cest moi. Je ne dérange pas, mais vous êtes libres ce week-end ? Tu pourrais mapprendre à faire vos petits pancakes au fromage blanc ? Sans farine Tu veux bien ?
Jai presque ri.
Bien sûr quon viendra, Geneviève.
Elle raccroche.
Paul vient me voir.
Elle progresse ?
Tout doucement Mais oui, elle essaie.
Il membrasse le haut de la tête.
Elle fait des efforts.
Oui et cest déjà énorme.
Au fond de moi, jespère quun jour ces appels seront juste des appels. Que ce sera du lien, plus du contrôle. Plus la peur, ni la rivalité, juste lamour, sous une autre forme.
Ce soir-là, téléphone éteint, le dîner à peine refroidi, Paris plongé dans la pénombre de décembre, je me suis dit simplement : la guerre nest pas gagnée, elle nest pas perdue non plus. Mais la ligne de front est posée. Et nous sommes du même côté, lui et moi. Ensemble.