Lamie imaginaire
Autour de Clémence, voilà trois jours que se formait un attroupement délèves. La fille avait gagné la réputation, dans tout le collège Jules Ferry, de deviner lavenir et dêtre une psychologue hors pair. Tout le monde voulait une part de sa sagesse. On la coinçait devant les toilettes, on sasseyait à côté delle à la cantine, et on lui offrait des bonbons, des cahiers de devoirs et dautres petits présents auxquels, pour une raison obscure, elle semblait toujours renoncer.
Jaime bien Mathieu du 5ème B. Tu crois quon va fonder une famille ensemble ? rêvait Adélaïde, camarade de classe, les yeux embués.
Je ne te conseille pas, répondit Clémence en grignotant un croissant et en sirotant son chocolat chaud. Ce Mathieu a lair sympa comme ça, mais il se cure le nez en cachette et mange ses crottes de nez. Côté ravitaillement, tu ne risques rien, remarque. Mais ce sera tout. Il va passer sa vie à fouiller son nez, voilà tout.
Beurk, cest immonde ! Et Thomas alors ? Il a toujours de bonnes notes, il commence la guitare Adélaïde repartait déjà dans ses rêveries.
Thomas ? Celui-là torture les chats du quartier. Il leur accroche des boîtes de sardines à la queue pour les faire courir partout. Ça va en faire un vrai monstre. Et si tu veux mon avis, il finira alcoolique.
Mais enfin pourquoi tu dis ça ?
Dis-moi, as-tu déjà vu un guitariste qui ne picole pas ? Et de toute façon, cest bien trop tôt pour ten soucier ! Occupe-toi de toi, les garçons ne vont pas senvoler. Et révise un peu tes maths, arrête de ronger tes ongles, sinon tu vas finir avec des vers.
Personne nest ami avec moi. Les autres disent que je suis gros et ne veulent jamais jouer avec moi, grogna Paul de 4ème C, en repoussant Adélaïde dun coup si sec quelle glissa jusquà lautre bout du banc.
Le club de judo ouvre les inscriptions mercredi. Tu peux déposer un dossier chez le prof de sport : tu vas pas forcément maigrir, mais on tembêtera plus. Et puis, évite denvoyer balader ta future femme comme ça.
Clémence se leva et porta son plateau à la plonge.
Dis, Clémence, tu crois que je ferais mieux de passer mon permis cette année ou lan prochain ? lança mine de rien Madame Leroux, prof de géographie, devant lévier.
Franchement, Madame Leroux, pour passer le permis il faut une voiture. Mais la vieille Renault 9 de votre père, cest pas franchement un bolide Vous voyez la nuance ?
Euh oui, je crois
Les yeux au ciel, Clémence, après sêtre lavé les mains, reprit :
Vendez plutôt la voiture, avec largent achetez un beau vélo et un short, dans deux mois on vous emmènera faire la navette de toute façon. Sinon, prenez donc un prêt immobilier les taux sont au plus bas, et à trente-cinq ans, vivre chez papa-maman, cest plus trop dans lair du temps. Je dis ça, je dis rien, cest pour votre bien.
Sous les regards ahuris, Clémence retourna en cours de travaux manuels.
En quarante minutes, tandis que ses camarades galéraient avec la règle du patron et sescrimaient à enfiler une aiguille dans la machine à coudre, Clémence avait rapiécé un pantalon, repris une jupe et crocheté une paire de chaussettes, quelle offrit à Mme Moreau, la prof de techno, en précisant quil fallait garder les pieds au chaud quand on était enceinte. Aussitôt, la prof fila faire un test de grossesse à la pharmacie, sexcusant auprès du principal. Le lendemain, toute la classe eut droit à un délicieux gâteau au chocolat, remerciement de la prof à Clémence.
À la maison, Clémence ne se privait pas non plus. Elle sermonna sa mère pour avoir acheté de la viande hachée surgelée, et prépara elle-même des raviolis maison. Le soir, au lieu de traîner sur YouTube, elle lut Les Trois Mousquetaires et chuchotait de temps à autre avec on ne sait qui. Son père, derrière son ordinateur, lobservait à la dérobée. Clémence, elle, lui indiqua quil prenait la posture dun dromadaire et quil ferait mieux daller secouer le tapis sur la terrasse au lieu de traîner sur des sites louches.
La rumeur courut dans lécole, on parla dintervention psychologique. Léquipe pédagogique convoqua le fameux comité, direction comprise.
Clémence, ma grande, on ne tembête pas au collège ? demanda le psychologue, portant barbichette et lunettes rondes dernier cri.
Ce qui membête, cest plutôt quon a reçu des millions pour le collège, mais, au gymnase, rien de neuf, à part ce vieux cheval darçon et deux mètres de corde.
Tous se tournèrent vers le principal, qui séclipsa discrètement par la fenêtre ouverte.
Tu nas pas damis ?
Lamitié cest vague, répondit Clémence en faisant tournoyer ses tresses, lair blasé. Aujourdhui tu joues à chat dans la cour, demain ta copine fait ta vaisselle pendant que tu toccupes de tes impôts.
Minute, quels impôts, quelle vaisselle ? Qui ta raconté tout ça ?
Mon amie.
Voilà le nœud du problème ! Tu pourrais linviter ici ?
Elle est déjà là, répondit paisiblement Clémence, plongeant le comité dans un silence perplexe.
Mais on ne la voit pas Elle sappelle comment ?
Raymonde-Paulette.
Raymonde-Paulette ?! Mais quel âge elle a, cette amie ?
Soixante-dix ans.
Et elle raconte quoi, cette Raymonde-Paulette ?
Que les dents, il faut les brosser en remontant des gencives. Que le chien de limmeuble nest pas méchant, il est juste affamé et effrayé. Que la famille, il ne faut jamais loublier. Ah, et que vous avez fait une grosse erreur sur votre taxe foncière ces cinq dernières années. Faut revoir ça avec la mairie, ils ont calculé selon la base cadastrale au lieu du prix du marché.
Le psychologue nota tout, soulignant le dernier point deux fois.
Les parents furent appelés par lécole tandis quils étaient, comme dhabitude, absorbés par leur travail.
Attendez ! explosa la voix du père au téléphone. Mais cétait le prénom de ma mère, ça ! Elle est morte il y a dix ans.
La salle semplissait de soupirs gênés et de murmures de prières.
Ben oui, dix ans quon y a pas mis les pieds Lherbe a tout mangé, la grille penche, ronchonna Clémence, vexée.
Oui, enfin, jy ai pensé mais jamais le temps bafouilla le père dans le haut-parleur.
La séance sacheva.
Le lendemain, toute la famille partit pour le cimetière. Clémence navait jamais connu sa grand-mère, elle navait quentendu quelques anecdotes égarées. Il leur fallut du temps pour retrouver la tombe, tant le champ de marbre sétait étendu sur lancien bois de pins. Clémence posa un bouquet de tulipes jaunes dans une vieille bouteille recyclée. Le père redressa la grille, la mère arracha les mauvaises herbes.
Papa, mamie dit que tes quelquun de bien, mais tes toujours fourré dans ton boulot et sur internet. Du coup, tas jamais le temps même pour moi.
Le père rougit, hocha la tête en silence, honteux.
Dis-lui quon va changer tout ça, il caressa la tête de sa fille, puis la photo passée sur la pierre tombale.
Maintenant, elle est rassurée, elle ne viendra plus me voir même si elle va beaucoup me manquer. Elle était drôle, gentille et très intelligente.
Cest vrai. Ta grand-mère voyait clair dans tout le monde. Elle dit encore quelque chose ?
Oui. Elle dit que ton régime concombre, cest du pipeau. Si tu veux mincir, direction salle de sport. Et que le compte en euros, cétait idiot faut tout recalculer sérieusement avant de te lancer. Ah, et ce béton que tas acheté pour la dalle du cabanonCette fois, au silence solennel du cimetière succéda un rire clair, échappé de la gorge de Clémence un rire qui flottait entre les branches tordues et remplissait lair dune chaleur inattendue. Son père rit aussi, la larme à lœil, pris dun remords si doux quil en fut soulagé.
Sur le chemin du retour, Clémence sautillait entre ses parents, légère comme portée par une main invisible. Le soleil filtrait à travers les nuages, tressant dor les cheveux rebelles de la fillette. La voiture roulait lentement. Soudain, Clémence posa doucettement la main sur celle de sa mère, puis de son père, et murmura :
Vous savez, même si Raymonde-Paulette ne me souffle plus tout à loreille, je crois que je saurai encore comment rendre les gens heureux.
Sa mère lui sourit, émue, devinant que lenfance en Clémence avait grandi dun coup. Le père acquiesça, droit derrière son volant, sentant enfin le fil invisible qui relie les vivants aux souvenirs.
Ce soir-là, ils firent des raviolis à quatre mains, le père se couvrit de farine et la mère lança un défi au monopoly. Et chaque rictus, chaque clin dœil, chaque éclat de voix semblait prolonger la présence silencieuse de Raymonde-Paulette comme un amour si vif quil donne un parfum neuf à la vie ordinaire.
La nuit tomba. Clémence sendormit paisiblement, certaine quà partir de ce jour, lamie imaginaire naurait plus à porter les secrets des autres : elle les partagerait, tout simplement, avec ceux quelle aime.
Et dans le rêve de Clémence, une vieille dame aux cheveux gris retourna paisiblement rejoindre les siens, enfin rassurée.