L’amie imaginaire

Lamie imaginaire

Autour de Camille, cela faisait déjà trois jours quune nuée délèves gravitait. La fillette sétait taillé une réputation de prophétesse et de véritable psychologue dans tout le collège. Chacun voulait obtenir un peu de sa sagesse. On la guettait près des toilettes, on sasseyait à côté delle à la cantine, on lui offrait des bonbons, des cahiers de devoirs et dautres attentions auxquelles elle opposait toujours un refus poli.

Camille, tu crois que moi et Thomas de 5ème B, on pourrait former une famille ? senquit Maëlys, sa camarade de classe, avec un brin de rêverie.

Je ne te le conseille pas. Thomas fait son intéressant, mais en vrai, il se gratte le nez et mange ses crottes. Tu ne manqueras pas de nourriture, certes, mais ça sarrête là. Il va passer sa vie à fouiller dans son nez, répondit Camille en croquant une brioche et sirotant son chocolat chaud.

Beurk, quelle horreur ! Et Quentin alors ? Cest un crack à lécole, il apprend la guitare, dit Maëlys en retrouvant le sourire.

Quentin torture les chats. Il leur attache des boîtes de conserve à la queue et les pourchasse dans les ruelles. Il sera cruel, et puis, il se mettra à boire.

Mais pourquoi tu dis ça ?

As-tu déjà vu un guitariste sobre ? Et puis, tu es bien trop jeune pour tout ça, pense dabord à toi. Les garçons ne vont pas senvoler. Mieux vaut que tu révises tes maths et arrêtes de ronger tes ongles, sinon tu risques dattirer les vers.

Jai pas damis, tout le monde me traite de gros et personne ne veut jouer avec moi, lâcha Pierre, un élève de 4ème C, en repoussant Maëlys qui glissa tout le long du banc, vexée.

Mercredi, les inscriptions pour le judo commencent. Tu peux tinscrire auprès du prof de sport. Tu perdras peut-être pas de poids, mais au moins, on arrêtera de tembêter. Et puis, fais attention avec ta future femme, ne la repousse pas comme ça.

Camille se leva de table, son plateau à la main.

Camille, tu crois que cette année, cest le bon moment pour passer mon permis, ou je devrais attendre lan prochain ? demanda comme par hasard Mme Lefèvre, la prof de géographie, au coin de la plonge.

Pour passer le permis, il faut avoir une voiture, et vous, vous avez juste la vieille Renault de votre père, non ? Vous voyez la différence ?

Je… je vois, sans doute

Camille roula des yeux, se lava les mains et reprit :

Vendez-la, rachetez plutôt un vélo et un short ; dans deux mois, quelquun vous emmènera travailler. Mais surtout, prenez un prêt immobilier, cest maintenant que les taux sont avantageux. À trente-cinq ans, vivre chez ses parents, ce nest pas très glorieux. Je vous le dis en toute connaissance de cause.

Sous les regards incrédules de lassistance, Camille retourna en classe pour son cours de couture.

Pendant ce cours, alors que ses camarades découvraient le mètre ruban et apprenaient à enfiler une aiguille, Camille raccommoda son pantalon, reprit une jupe et tricota une paire de chaussettes à offrir à la prof de travaux manuels, prétextant quil fallait garder les pieds au chaud quand on attend un enfant. La prof, troublée, fila à la pharmacie pour acheter un test de grossesse. Le lendemain, tout le monde se régala dun délicieux gâteau au chocolat en remerciement.

À la maison aussi, Camille surprenait. Elle gronda sa mère pour avoir acheté de la viande hachée industrielle et prépara elle-même des raviolis. Le soir, au lieu de regarder des vidéos sur Internet, elle se plongea dans « Les Trois Mousquetaires » et chuchotait régulièrement avec quelquun. Son père, qui lobservait derrière son écran, se fit rappeler à lordre sur sa mauvaise posture, puis sur son passe-temps à traîner sur des sites douteux. Elle lui suggéra au passage daller secouer le tapis plutôt que traîner sur lordinateur.

Les rumeurs allaient bon train, les enseignants sinquiétaient sérieusement et réclamèrent une intervention du psychologue. Une réunion fut organisée en pleine journée, réunissant tout le corps enseignant ainsi que la proviseure.

Camille, ma chère, est-ce que quelquun tembête à lécole ? commença le psychologue, un jeune homme à barbe soignée et lunettes rondes.

Ce qui membête, cest quon a alloué des milliers deuros à lécole et tout ce quon a eu, cest un vieux plinth et deux mètres de corde pour le gymnase.

Tout le monde jeta un coup dœil à la proviseure, qui choisit alors de sabsenter par une porte dérobée.

Tu nas pas damis ?

Lamitié, cest abstrait, répondit Camille avec un air détaché en tressant ses nattes. Un jour tu joues à chat dans la cour, le lendemain ta copine lave ta vaisselle alors que tu déclares tes impôts.

Quels impôts, quelle vaisselle ? Qui ta raconté tout ça ?

Mon amie.

Voilà donc le problème ! Tu veux lui demander de venir ?

Elle est là, répondit Camille dun ton parfaitement naturel, laissant tout le monde sans voix.

Nous ne la voyons pas. Comment sappelle-t-elle ?

Raymonde Paulette.

Et quel âge a-t-elle ?

Soixante-dix ans.

Que te dit-elle de plus ?

Quil faut toujours se brosser les dents des gencives vers le bout, que le chien de la cour nest pas méchant, juste apeuré et affamé, quil ne faut pas oublier sa famille. Et que vous, en plus, avez payé trop dimpôts fonciers ces cinq dernières années parce que le calcul sest fait sur la base cadastrale au lieu de la valeur réelle. Faut aller voir aux impôts pour faire rectifier ça.

Le psychologue nota tout, encadrant la dernière remarque en rouge.

Un appel fut passé aux parents de Camille, alors au travail.

Attendez ! sexclama son père tout ému au téléphone. Cétait le prénom de ma mère ! Elle est décédée il y a dix ans…

La salle se remplit de murmures et de signes de croix.

Dix ans et personne ne vient plus la voir. Tout est envahi dherbes folles et la grille de la tombe est de travers, rétorqua Camille dun air peiné.

Je voulais… mais je nai jamais eu le temps… balbutia son père, la voix confuse.

La séance prit fin.

Le lendemain, toute la famille se rendit au cimetière. Camille navait jamais connu sa grand-mère, seulement entendu quelques anecdotes. Il fallut un moment pour retrouver la tombe parmi les rangées de marbre, désormais là où sétendait autrefois une pinède.

La fillette posa un bouquet de tulipes jaunes dans une bouteille coupée. Son père redressa la grille, sa mère désherba les alentours.

Papa, mamie dit que tu es un homme bon, mais tu te noies dans le travail et Internet, du coup tu nas de temps pour rien, même pas pour moi.

Le père rougit et, dans un silence ému, hocha la tête.

Dis-lui quon fera mieux, murmura-t-il en caressant la tête de sa fille puis la photographie fanée sur la tombe.

Maintenant, elle est apaisée, elle ne reviendra plus me parler, même si elle va beaucoup me manquer. Elle était gentille, drôle et très intelligente.

Oui, ta mamie voyait toujours au-delà des apparences. Elle te dit encore quelque chose ?

Oui. Que ton régime aux concombres ne sert à rien, va donc plutôt au sport. Et que le compte en devises, cétait une bêtise il faut tout bien calculer avant dagir. Au sujet du béton bon marché commandé pour la future terrasse, elle avait encore des doutes

En visitant cette tombe oubliée, ils prirent conscience quon nest jamais trop occupé pour ceux quon aime, et que la vraie sagesse consiste peut-être à accorder du temps et de la mémoire à sa famille, car cest cela qui façonne qui nous sommes.

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