Lamie imaginaire
Cela fait maintenant trois jours que tout un groupe délèves papillonne autour de Camille. Dans tout le collège, la réputation de devineresse et de véritable psychologue sest répandue à son sujet. Chacun espère profiter un peu de sa sagesse. On linterpelle près des toilettes, on sassoit à la cantine à côté delle, on lui offre des bonbons, des cahiers de devoirs et de petits cadeaux divers quelle refuse pour une raison mystérieuse.
Il me plaît, Nicolas de 5e B. Tu crois quon formera un couple, plus tard ? demande rêveusement Églantine, une camarade de classe.
Je ne te conseille pas. Nicolas fait bonne figure, mais il se cure souvent le nez et mange en cachette ce quil en extrait. Question appétit, il ne manquera de rien, mais cest à peu près tout. Toute sa vie, il passera à remuer tout ça, répondit Camille en grignotant une chouquette et sirotant son thé.
Beuuuurk, quelle horreur ! Et alors, Victor ? Il est premier de la classe, il apprend la guitare
Églantine affiche de nouveau un sourire radieux.
Victor maltraite les chats. Il attache des boîtes de sardines à leur queue et les pourchasse dans la cour. Il deviendra cruel, et plus tard il picolera.
Pourquoi tu dis ça ?
Tu en connais, des guitaristes sobres, toi ? Puis, tu nas que onze ans, vis ta vie, arrête de te ronger les ongles, et survolons lhistoire des garçons, ils ne vont pas senvoler. Travaille plutôt tes maths, sinon tu vas encore galérer au contrôle.
Personne ne veut être mon ami. On me traite de gros, on ne minvite nulle part, Pablo, élève de 4e C, pousse brusquement Églantine de façon à la faire glisser jusquà lautre extrémité du banc.
Mercredi, ils ouvrent les inscriptions pour le judo. Tu peux tinscrire en salle de sport. Tu ne deviendras peut-être pas mince, mais au moins ils arrêteront de tembêter. Et évite de malmener ta future femme comme ça.
Camille se lève, emporte son plateau direction les éviers.
Camille, à ton avis, je devrais passer le code cette année ou attendre lan prochain ? demande dun air innocent Madame Dubois, prof de géographie, à côté du lavabo.
Faut déjà la voiture, Madame. Or, vous navez que la vieille Clio de votre père. Voyez la nuance ?
Oui, oui je comprends je crois.
Camille lève les yeux au ciel, se lave les mains, puis poursuit :
Vendez la Clio, achetez plutôt un vélo et un short. Dici deux mois, on viendra vous ramener en voiture au bahut. Mais franchement, prenez un crédit immobilier, les taux sont excellents, et à trente-cinq ans, ce nest plus la classe de vivre chez papa-maman. Cest le conseil dune connaisseuse.
Sous le regard interloqué de la prof, Camille retourne en cours de techno.
Pendant que les autres élèves sexercent à tracer des patrons et à enfiler des aiguilles, Camille recoud la poche de son pantalon ramené de la maison, retouche une jupe et tricote une paire de chaussettes quelle offre à Madame Lefèvre, la prof de techno, en soulignant que pour une femme enceinte, il faut garder les pieds au chaud. Aussitôt, la prof demande à sortir puis file à la pharmacie acheter un test de grossesse. Le lendemain, toute la classe goûte à un splendide gâteau au chocolat que la prof apporte pour remercier Camille.
De retour à la maison, Camille nen finit pas de surprendre. Elle passe un savon à sa mère qui a acheté des raviolis industriels, puis confectionne elle-même des raviolis frais. Le soir, elle pose son portable et préfère « Les Trois Mousquetaires » à YouTube, tout en chuchotant parfois avec quelquun. Son père la surveille derrière son écran ; Camille le tance sur sa posture voûtée et lui suggère daller battre le tapis au lieu de traîner sur des sites douteux.
Dans tout le collège, les rumeurs circulent. Les enseignants sinquiètent, on parle dune intervention du psychologue. Une réunion spéciale est organisée, réunissant le corps enseignant au grand complet, directeur inclus.
Camille, ma chérie, est-ce quon te harcèle ici ? commence lhomme à la barbe soignée et aux lunettes rondes.
Le vrai problème, cest que lÉducation Nationale a touché des millions deuros, et tout ce quon a reçu pour la salle de sport, cest un vieux cheval darçon et deux mètres de corde, répond-elle, lasse.
Tous les regards se tournent vers le proviseur, qui se volatilise, prétendument pour une réunion urgente.
Personne ne veut être ton ami ?
Lamitié, cest abstrait, traîne Camille, en tortillant ses nattes. Aujourdhui on joue à chat à la récré, demain ta copine fait ta vaisselle pendant que tu remplis ta déclaration dimpôts.
Attends, de quoi tu parles ? Qui ta mis tout ça en tête ?
Ma copine.
Voilà le nœud du problème ! Tu peux linviter ici ?
Oh, elle est là, répond calmement Camille, laissant lassemblée totalement soulée.
Mais on ne la voit pas. Comment sappelle-t-elle ?
Raymonde Paulette.
Euh, et elle a quel âge ?
Soixante-dix ans.
Et que te dit-elle dautre ?
Que les dents se brossent de la gencive vers lémail, que le chien du voisin nest pas méchant mais juste affamé, et quil ne faut pas oublier la famille. Aussi que vos impôts fonciers ont été mal calculés ces cinq dernières années. Il faut aller à la mairie pour demander un recalcul sur la valeur de marché, car jusquici cétait sur la valeur cadastrale.
Le psychologue note tout, noubliant pas de souligner ce passage en rouge.
On appelle les parents au haut-parleur, alors quils travaillent.
Attendez ! crie le père à lautre bout du fil, cétait le nom de ma mère ! Elle est décédée il y a dix ans !
Dans la salle, des murmures, des soupirs, des signes de croix.
Justement, ça fait dix ans et personne ne prend la peine de lui rendre visite. Tout est envahi dherbes folles, la grille rouillée, souffle Camille, un brin vexée.
Oui, mais je voulais, tu sais mais jamais le temps, marmonne son père, gêné.
Fin de séance.
Dès le lendemain, la famille part ensemble au cimetière. Camille na jamais connu sa grand-mère, elle nen a entendu parler que par quelques histoires racontées du bout des lèvres par son père. La tombe nest pas facile à retrouver, lancien bois de pins sest transformé en océan de marbre.
La fillette dépose des tulipes jaunes dans une petite bouteille taillée, le père redresse la grille, la mère arrache les mauvaises herbes.
Papa, mamie dit que tu es quelquun de bien, mais que tu tes noyé dans le travail et sur Internet. Résultat, tu ne trouves plus de temps, même pour moi.
Rouge de honte, le père hoche la tête et gratifie sa fille dun regard dexcuse.
Dis-lui quon va changer, souffle-t-il en caressant la tête de Camille, puis la photo défraîchie sur la pierre.
Maintenant elle est rassurée, elle ne viendra plus me voir, même si elle va me manquer, parce quelle était très gentille, drôle et pleine de sagesse.
Cest vrai. Ta grand-mère avait ce fameux don pour lire les gens à livre ouvert. Elle te dit encore autre chose ?
Oui. Elle dit que ton régime concombre, cest du nimporte quoi : au lieu de vouloir maigrir en mangeant de la salade, va plutôt à la salle de sport. Et quouvrir un compte en devises étrangères, cétait absurde, faut toujours bien penser ses placements avant. Et, à propos de ce béton au rabais que tu as commandé pour la dalle du cabanonUn silence paisible s’installe. Sur la tombe propre, le vent charrie des odeurs de résine et de terre retournée. Camille ferme les yeux, inspirant profondément, comme si elle captait un dernier message invisible perdu dans le bruissement des branches.
On rentre ? demande timidement la mère.
Camille acquiesce, prenant la main de chacun de ses parents dans la sienne. Sur le chemin du retour, personne ne parle. Les gestes suffisent: les doigts qui sentrelacent, lépaule qui frôle, le regard complice du père à sa fille dans le rétroviseur.
Arrivés à la maison, Camille se met à tourner dans le salon, cueille le chat dans un panier, sort le vieux jeu de cartes, improvise un goûter, et lance joyeusement :
Raymonde Paulette dit quil faut parfois saccorder une pause goûter, même les jours ordinaires. Cest dans ces moments-là quon devient vraiment une famille.
Tous rient, un peu émus, un peu embarrassés. Puis ils sinstallent, croquent un morceau, commentent la pluie, la lumière, la douceur de laprès-midi.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, la maison semble respirer. Le père débranche son ordinateur. La mère propose une partie de Monopoly. Camille zozote, une madeleine à la bouche:
Jai plus besoin dêtre la devineresse du collège, ni la conseillère officielle. Jai déjà ce quil me faut. Vous.
Et dans le doux crépuscule qui enveloppe la pièce, on jurerait entendre, un instant, le rire clair dune grand-mère invisible glisser entre les rideaux.