L’Accessoire Indispensable

Mais enfin, Lucie, elle a un bagage celle-là ! Ou alors ça ne te pose aucun problème ? Tu nas vraiment rien trouvé de mieux ? Tes pas boiteux, pas bossu, un bon gars, propre sur toi Et des filles sympas dans le village, on en manque pas ! Mais toi, tes tombé sur celle-là ! sexclama Mireille, accoudée à la clôture, un sourire mi-figue mi-raisin aux lèvres.

Lucie poussa un soupir. Elle nosait pas vraiment admettre, même au fond delle, que le choix de son fils la laissait songeuse. Lentendre de la bouche de sa « meilleure ennemie », cétait encore plus piquant.

Nous, les enfants, ça nous fait plaisir, Mireille, tu comprends ? Quest-ce que tu lui reproches ? Elle est jeune, jolie, de bonne éducation, je la sais sérieuse. Et puis, le gosse Où est le mal ? Elle ne l’a pas fait hors mariage, elle est devenue veuve trop tôt, cest tout. On sen occupera, on élèvera ce petit, et ça me fera un second petit-fils. Alors, merci de garder ta langue !

Lucie pinça les lèvres et fit déguerpir Mistigri, le matou tigré de la voisine qui savançait sur la clôture.

Il sincruste, ton chat ! Il ma déjà chipé trois poussins, Mireille. Surveille-le, ou cest Athos que je lâche, après tu viendras pas te plaindre.

Tu crois meffrayer ? ricana Mireille en envoyant valser le gros chat dun revers de la main. On verra bien qui attrapera qui. Je vais enfermer ce vaurien, il ma déjà fait le coup avec mes poussins. Sans son talent à chasser les rats, ça ferait longtemps que je men serais débarrassée Mais on ne lutte pas contre linstinct !

Quil garde ses instincts chez toi !

Oh, au fait ! Les bocaux ! Ta confiture est prête, non ?

Tu papotes, et qui s’en occupe là-bas ?

Cest Hortense. Elle est venue hier donner un coup de main au potager.

Mais elle est presque à terme, non ?

Justement ! Tout le monde au jardin, et elle à la confiture. Elle ne supporte pas de rester sans rien faire. Je tombe sur une perle en belle-fille, je te le dis !

Et tu la félicites en son absence, alors que tu la houspilles devant elle ?

Pour la forme ! pouffa Mireille. Tu verras quand tu seras belle-mère. Sois trop douce, et on te monte vite sur le dos !

On verra bien ! Lucie écourta la conversation en hochant la main. Tu veux vraiment les bocaux ou tu te débrouilles ? Jai pas que ça à faire, moi !

Sitôt Mireille partie, Lucie se remit à pétrir la pâte. Demain, son fils Paul ramènerait sa future épouse pour les présentations. « Sa fiancée, » pensa Lucie en laissant retomber sa pâte, appuyée de tout son poids sur la table en fixant la fenêtre. Quallait-il donc se passer ?

De cette Margaux, elle ne savait pas grand-chose. Juste croisée deux ou trois fois de loin, chez la sœur qui vivait à Longueville, village voisin. Une jeune femme comme une autre, grande, blonde, des yeux clairs, rien dextraordinaire. Sauf quelle avait déjà été mariée, déjà un petit garçon. Trois ans à peine, ce gamin. Margaux navait pas été gâtée par la vie : orpheline jeune, élevée par ses grands-parents, choyée, instruite, puis mariée. Juste eu le temps doffrir un arrière-petit-fils à ses aïeux, que son mari se tuait dans un accident. Voilà la gamine veuve, un enfant sur les bras. Pas de quoi envier Mais Lucie aurait préféré la plaindre de loin. Depuis la mort de son mari, Paul était toute sa vie, tout son équilibre. Elle savourait quil soit si proche delle, tout en craignant le jour où il sinstallerait pour de bon. À chaque question, il botta en touche, répétant quil attendait le grand amour. Et puis un jour, voilà quil annonce avoir trouvé Margaux. Lucie fila bien vite informer sa sœur Pauline. Faut savoir à quoi sattendre.

Quest-ce que tu paniques comme ça ? Tes perdue, vraiment ?

Mais quest-ce que je vais faire ? Il va me lamener, et après ?

Il tamène Margaux, mais cest pour peu de temps !

Comment ça ? Lucie en resta bouche bée.

Paul ta rien dit que cest la maison des grands-parents que je lui ai cédée ? Ce nest plus bien habitable, mais le terrain est grand, ils pourront construire.

Dans la tête de Lucie, les pensées tourbillonnaient. Il allait partir. Et elle alors ? Même si Longueville nétait pas loin, un quart d’heure en car, ce nest pas pareil. À côté, il la retrouvait tous les soirs, laidait au jardin ou à la maison. Là-bas, il aurait son foyer. Et elle, plus que pour la forme aux fêtes.

Tu fais la tête ? Tu devrais être contente, pourtant Pauline sadoucit et lui prit la main. Il faut savoir lâcher, Lucie. Paul a grandi, maintenant cest son tour. Faut pousser les enfants en dehors du nid, et les encourager.

Tas raison, je le sais. Mais jai la trouille Et sils ne sentendent pas ? Sil y a un problème ? Ce gamin

Écoute-moi. Des filles, dans le coin, jen connais. Mais Margaux, cest la meilleure. Et ça, ça meffraie : elle est trop parfaite.

Tes incorrigible ! Jamais contente ! tempêta Pauline. Si elle était mauvaise, tu serais rassurée ? Arrête, Lucie ! Le principal, cest quils soient heureux. Ne fais pas de bêtise qui téloignerait de ton fils.

Quoi comme bêtise ? Lucie était au bord des larmes.

Si tu ne lacceptes pas, tu perdras Paul. Je tassure, je lai vu dans ses yeux, il laime.

Ces mots tournaient sans cesse sous le crâne de Lucie, la nuit elle ne trouvait pas de repos. Quelque chose lui pesait, lui serrait la poitrine. Elle ne savait ni doù ni pourquoi, mais cétait là, impossible de chasser ce nœud.

Ressaisie, elle secoua les mains, reprit la pâte. Il faudrait accueillir la future belle-fille comme il se doit, pour quelle ne puisse ensuite dire quon ne la pas reçue. Pauline avait raison : il ne fallait rien laisser paraître. On verrait bien, ensuite. Pour le moment, il fallait se donner du mal.

Sur le grand plateau, les petits chaussons de pâte salignaient à la perfection. Lucie soupira, repensant à son défunt mari Michel qui adorait ça.

Ce sont comme des graines de tournesol, disait-il, on nen a jamais assez ! Tellement bons !

Il attrapait la main de Lucie, lembrassait. Elle riait, se libérait puis lenlaçait. Une larme coula. Comme Michel lui manquait aujourdhui ! Lui aurait su la rassurer.

La nuit fut blanche. Elle se retourna mille fois, tentant en vain de trouver le sommeil. Que la matinée arrive

Le lendemain, Margaux se tenait derrière Paul, lair timide, osant à peine lever les yeux sur sa future belle-mère. Son petit, Léo, gigotait dans ses bras, émerveillé par la cour. Tiens, un gros chien attaché et qui ne laboie même pas ! Chez Mamie Yvette, ça narriverait pas. Un chat passait en trottinant, queue haute. Déjà Léo voulait le suivre du regard.

Laisse-le, quil aille jouer ! Je vais enfermer Athos. Ici, il ny a pas grand-chose à craindre, tu verras. Lucie détaillait Margaux.

Quelle jeune femme ! Toute fluette, pâle, on naurait pas dit que ce solide gamin était son fils. Un coin de cœur de Lucie se détendit. Margaux laissa Léo courir après le chat, juste avant que Lucie ne sinquiète.

Il est où ce chat ?

Je n’ai pas de chat, moi. Tu las vu où ?

Léo pointa du doigt, et dun coup Lucie comprit.

Vite, allons voir ! Cest quil va encore embêter mes poussins, celui-là !

Margaux appelait, Léo fonçait derrière la propriétaire, mi-intrigué, mi-amusé. Ils surprirent le chat près du poulailler.

Sacré filou ! Ouste ! Lucie lança sa mule vers le chat.

En voyant Léo rire, elle y prit goût aussi. Un gentil garçon, vif et doux. Elle lui présenta un poussin. Il nosa pas le prendre, caressa seulement le duvet.

Il est tout petit !

Bientôt installé sur les genoux de Lucie, Léo engloutissait les petits chaussons. Lucie croisa le regard de Margaux jetant un coup dœil à Paul.

Il est adorable, Margaux ! Gourmand avec ça, la fierté de toute mamie !

Margaux souffla, visiblement soulagée. Lucie sentit la boule fondre un peu, même si linquiétude demeurait. Mais, au moins, elle respirait mieux.

Paul plaisantait en lançant le sujet du mariage. Margaux, elle, gardait les yeux baissés. Quand Paul sortit, Lucie engagea la conversation.

Tes bien silencieuse ! Elle poussa la corbeille de cerises vers Léo. Mange, mon lapin !

À vrai dire, je lai dit à Paul, je ne veux pas dun grand mariage. Juste la mairie, tranquillement.

Il ne veut pas ?

Non. Il dit que les cousins, les oncles, tout le monde attend, cest pas gentil de ne rien faire.

Sans doute na-t-il pas tort. Mais toi aussi, tu devrais taffirmer. Pourquoi tu nen veux pas, de ce mariage ?

Margaux, de ses grands yeux gris, hésita puis avoua :

Jai peur. Le bonheur aime le silence. Une grande noce, jen ai déjà eu une. On connaît la suite.

Tu te trompes, Margaux. Jai su que tu as perdu ton mari, et cest un chagrin terrible. Mais si lui taimait, il voudrait te savoir à nouveau heureuse. Chacun son lot sur terre, il y a les joies et les peines. À nous de les accepter, simplement, avec reconnaissance ou autrement. Mais on néchappe pas à son destin.

Jai eu peur

De quoi ?

Dêtre jugée. Parce que jépouse un homme comme Paul alors que jai déjà un enfant. Je sais bien quil pourrait avoir nimporte qui dautre.

Léo gigota sur les genoux de Lucie. Elle le posa par terre.

Tu sais qui je suis, mon ptit Léo ? demanda-t-elle, lair sérieux.

Euh mamie ?

Oui, je suis ta mamie maintenant ! Mamie Lucie.

Daccord ! Léo acquiesça gravement.

Finalement, ce fut Paul qui eut gain de cause, on fit la fête. Les langues allèrent bon train, mais face au regard ferme de Lucie, les plaisanteries séteignirent vite.

Presque une année passa. Paul et Margaux vivaient chez Lucie. La vieille inquiétude disparut, les doutes aussi. En observant la tendresse de Margaux envers Paul, Lucie comprit que son rôle était maintenant de lâcher prise. Plus facile à dire quà faire ! Elle nétait pas à labri de petites pointes de mécontentement, mais Margaux apaisait tout. Jamais une plainte, toujours un mot doux, arrondissant les angles, calmant sa belle-mère.

Toujours fière, Margaux ! Ça te réussira pas plaisantait Mireille en surveillant sa vache.

Raison de plus pour vivre à ma façon et moins écouter les donneuses de leçons ! riposta Margaux en rentrant.

Puis la maison fut achevée. Ils sy installèrent. Le temps fila. Margaux sut bientôt quelle était enceinte.

Enceinte ? Mais vous êtes sûre ? Margaux, surprise, questionnait la médecin.

Cest une bonne nouvelle, non ? Ou ce nest pas désiré ?

Si, bien sûr ! Mais je nai pas eu cette angoisse la première fois

Il faudra se reposer, rester un peu à la maternité pour la sécurité du bébé. On surveillera tout de près.

Lucie rappliqua pour aider avec Léo. Margaux ouvrit la porte, un peu craintive.

Quas-tu ? sétonna Lucie.

Rien Vous aviez lair fâchée. Jai cru que vous étiez remontée contre moi.

Lucie haussa les épaules. Mireille avait, une fois de plus, empoisonné sa matinée de commentaires acides.

Un enfant de trop, déjà malade, cest pas gagné, Lucie Peut-être quil est temps de

Et toi Mireille ? Où as-tu appris tant de méchanceté ? Tu détestes Margaux mais tu sais même pas pourquoi !

Pff, elle ne mintéresse pas ! balbutia Mireille. Allez, jdisais ça comme ça. Jespère que tout ira bien.

Lucie prit sur elle et, en rentrant, tenta de rassurer Margaux.

Nécoute pas, Margaux. Il y avait juste deux grincheuses dans lautobus ce matin, ça ma énervée. Les gens aiment semer la zizanie

Je sais bien, vous ne savez pas mentir, Lucie. Mais japprécie le soutien.

Prépare-toi, veux-tu que je taide ?

Tout est prêt Jaimerais simplement ne pas aller à lhôpital.

Mais il le faut, si la santé du bébé compte. Pour Léo, ne ten fais pas, je veille au grain, tout ira bien !

Paul accompagna Margaux à lhôpital. Lattente commença pour Lucie. Les jours passèrent, Léo et elle menaient la maisonnée. Un matin, alors quelle préparait le déjeuner, elle jeta un œil par la fenêtre : Léo jouait dans le sable, concentré. Un moment dinattention pour écumer la marmite, et soudain, plus de Léo.

Mais où est-il passé ? Lucie sortit, affolée, dans le jardin ouvert.

La barrière était grande ouverte, la rue, vide. Est-ce possible ? Son cœur tambourinait Où pouvait-il bien avoir filé ?

En fait, Léo avait entendu du grabuge et sétait précipité voir à la barrière. Deux grands garçons chahutaient un chiot noir et blanc, lui serrant la gorge avec une corde.

Lâchez-le ! Vous lui faites mal ! Léo força la barrière, paniqué.

Les autres se moquèrent et bousculèrent le chien. Léo leur courut après, traversa plusieurs rues jusquà ce quune voisine, outrée par la scène, chasse les garnements. Resté seul, Léo caressa le chiot tremblant.

Maman dit que si on se perd, il faut bouger le moins possible, comme ça on nous retrouve vite. Léo sassit sur un banc, le chien dans les bras.

Il ne savait pas quil était déjà loin de chez lui, bien hors datteinte immédiate. Lucie, affolée, faisait les rues adjacentes. Paul, rentré juste alors, comprit la situation. Il rassura Margaux, monta une battue. Lucie chercha près, Paul chercha loin. Après une heure, Paul trouva Léo endormi, son chiot serré dans les bras.

Sacré Léo ! Tu es mon champion, tu as bien attendu. Cest comme ça que je tai retrouvé. Ce chien, il viendra avec nous ?

Il ressemble à Athos, non, papa ?

Plutôt à Porthos, ce sacré gourmand ! Oui, tu peux le garder.

Rentrés, Lucie fondit en larmes de joie, le serrant fort. Sa décision était prise : ce petit-fils était aussi à elle que sil était de son sang. Peu importe ce que les autres penseraient.

Margaux napprit lhistoire que plus tard. Léo, sage comme une image, sentait instinctivement quil ne fallait pas inquiéter sa maman. Ensemble, ils lavèrent le chiot, crotté et pleine de puces, dans les éclats de rire.

Tu mas tellement manqué !

Moi encore plus !

Margaux accoucha dune petite fille, criarde mais jolie, prénommée Lucette, en hommage à sa grand-mère. Lucie éclatait de bonheur, profitant de la moindre occasion pour passer à Longueville donner un coup de main, se chargeant de la maison et des enfants. Margaux, jamais un mot de reproche pour lépisode de Léo.

Il aurait pu tout aussi bien filer avec moi. Il adore les bêtes, cest plus fort que lui. Même une coccinelle, il la met sur le côté, pour pas quon lécrase.

Un enfant doux, cest ce quil faut ! répondait Lucie.

Lucie simmisçait peu dans lorganisation, préférant laide pratique aux conseils. Margaux, de sa douceur, la remerciait de tout cœur cétait bien là sa vraie récompense.

Voir Léo courir dans ses bras, Margaux sourire en lui confiant la petite, Lucie sentait que, oui, elle avait fait le bon choix.

Encore en route pour voir ta petite-fille ? fit Mireille, qui passait à la barrière, voyant Lucie fermer à clé. Tu les gâtes trop !

Cest mes petits-enfants, Mireille. Deux, maintenant !

Seulement la petite, la tienne

Deux, Mireille. Le garçon aussi, cest mon petit-fils. Mais tu ne peux pas comprendre Tu veux un secret ? Tu donnes tant de leçons

Tu vas métonner ?

Lamour, Mireille, cest réciproque. Il faut donner pour recevoir. Les miens maiment, les enfants comme les petits-enfants et toi ?

On me respecte, cest déjà ça !

Peut-être, mais je préfère lamour, tu sais ? Ah, zut, mon bus va passer, il faut filer, ils mattendent !

Je rentrai en vitesse, le cœur léger. Ce que jai compris, cest quune place de grand-parent, ça se mérite chaque jour : cest lamour quon donne qui fait la famille.

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