Voisine du dessus
Hélène, où as-tu mis ma marmite ? Celle, la grande, celle où je fais la potée ?
Madame Geneviève, elle était au milieu du passage. Je l’ai mise là-bas, sur létagère du bas.
Sur létagère du bas ! Mais moi, je ne peux pas me pencher, j’ai le dos coincé ! Tu y réfléchis, parfois, avant de déplacer les affaires des autres ?
Jétais debout devant lévier, à regarder par la fenêtre. Derrière la vitre, octobre ruisselait : calme et gris. Il y avait aussi quelque chose qui ruisselait en moi. Ce nétait pas encore de la colère. Plutôt cette impression quon a quand on sent que ce nest que le début.
***
Madame Geneviève est arrivée un vendredi soir. Victor la retrouva à lascenseur, monta deux lourds sacs et une énorme valise à carreaux « le rêve du campeur », comme on dit ici. Je souriais. Sincèrement. Parce que je savais : à soixante-dix-huit ans, elle venait de voir des travaux commencer inopinément dans son appartement. Les voisins du dessous avaient inondé le plancher, le syndic dimmeuble avait mis des mois à réagir, et maintenant, tout était mis à nu jusquau béton. Elle ne savait vraiment pas où aller. Je me répétais : ce nest pas une invasion, cest temporaire.
Ce mot « temporaire », je men souviendrai plus tard avec une saveur particulière.
Jai cinquante-six ans. Ni vieille, ni jeune, mais pile entre deux âges : celui où lon connaît sa valeur et où, pourtant, on garde assez de souplesse pour ne pas se briser au moindre vent. Je travaille à la maison : je prends des commandes de broderie artistique, pour des collectionneurs ou de petites galeries. Ce nest pas un passe-temps, cest mon gagne-pain, et pas si mal. En plus, janime un cours en ligne de broderie blanche et de broderie or. Mon espace de travail, dans notre chambre, près de la lumière du nord, mes fils, toiles, cadres, mes documents ce nest pas « là où je minstalle », cest mon atelier. Mon outil de survie.
Avec Victor, nous avons un deux pièces, mais bien agencé. On est arrivés ici il y a huit ans, quand les enfants sont partis, et deux années durant, jai fait du tri. Pas dhystérie ni de regrets : jai donné, vendu, jeté tout ce qui ne nous servait pas. Il ne restait que lessentiel et ce qui est beau. Des murs clairs, peu de meubles, pas de tapisseries, pas de buffets chargés, ni de fleurs sèches « en souvenir ». Trois plantes vertes, pas plus : un ficus, une sansevière et un petit pot de romarin dans la cuisine. Chaque étagère sait ce quelle contient. Chaque tiroir ferme dun doigt, car il y a juste ce quil faut.
Victor râlait au début, disait avoir limpression de vivre à lhôtel. Puis il sy est fait. Il sénervait même si quelque chose traînait. On avait trouvé notre rythme, notre respiration à deux.
Et puis, dans cet air, Madame Geneviève est entrée.
***
Les deux premiers jours se sont presque bien passés. Elle prenait ses marques dans la chambre damis, sur laquelle nous avions improvisé : posé un canapé-lit, libéré la moitié du placard. Javais ajouté une lampe, posé un verre deau et un livre sur la table de nuit. Javais limpression dêtre attentionné.
Mais au bout du troisième jour, jai vu une napperon crochetée sur le rebord de fenêtre du couloir. Ronde, crème, finement ajourée. Elle se trouvait sous le téléphone de Madame Geneviève, comme si ce rebord lui avait toujours appartenu.
Jai retiré le napperon. Plié soigneusement, posé dans sa chambre.
Le lendemain matin, le napperon était revenu sur le rebord.
Jai compris : ce nétait pas intentionnel. Voilà la complication. Madame Geneviève ne luttait pas contre moi. Elle vivait juste comme elle en avait lhabitude. Pour elle, un napperon sous le téléphone, cest de lordre, du confort, cest normal. Elle avait grandi dans un monde où plus il y avait dobjets, plus la maison était riche. Où un rebord nu était signe de pauvreté ou de laxisme. Où avoir cinq bocaux de riz signifiait être prévoyante, pas encombrée.
Jai grandi dans ce monde, mais jen suis partie, consciemment.
***
Une semaine plus tard, la cuisine était métamorphosée. Trois casseroles émaillées différentes, qui ne rentraient nulle part, trônaient sur le plan de travail. À côté, un support à couvercles jaune en plastique, de forme darbre, torsadé. Le frigo était devenu champ de tests : bocaux de cornichons, terrine de rillettes à lail, sac de haricots à tremper, Tupperware entouré de couches de film, dont je craignais de demander le contenu. Mes yaourts étaient relégués tout en bas, à côté dun pot de raifort et dune bouteille de kéfir maison.
Je remis mes yaourts à leur place. Madame Geneviève les déplaça à nouveau.
Le soir, la cuisine sentait le chou mijoté, loignon frit, et autre chose encore. Consistant, lourd, dun autre temps, presque davant. Je ne dis pas que cétait mauvais. Juste, ce n’était pas mon odeur, pas ma soirée, pas mon air.
Victor rentrait et inspirait à pleins poumons :
Ah, maman a cuisiné ! Ça sent bon
Je me taisais.
***
A la fin de la deuxième semaine, un petit tapis est apparu au pied du canapé. Synthétique, orné de roses, du genre que lon trouve au bazar du coin pour une dizaine deuros. Madame Geneviève expliqua quelle avait, toute sa vie, gardé un tapis au pied du lit pour éviter davoir froid en se levant. Que répondre ? Que je détestais ce tapis ? Cela aurait semblé abominablement mesquin.
Je nai rien dit.
Puis, sur notre porte-manteau, est arrivée sa grosse veste en laine, pas dans le placard dont je lui avais réservé un pan mais sur la patère commune, à côté du manteau de Victor. Grande, à carreaux beiges et bleus. Elle débordait sur la veste de Victor.
Je la déplaçai sur le crochet libre près de la salle de bain.
Madame Geneviève ly retrouva et la remit à la place. Elle commenta :
Là, cest loin, ce nest pas pratique.
Jai acquiescé.
Le soir, Victor me demanda :
Ça va ? Tu es bien silencieuse.
Oui, tout va bien, dis-je.
Cétait faux, et nous le savions. Mais nous avons choisi, tous les deux, de ne pas voir.
***
Je veux parler de la chambre, car cétait mon espace de travail, donc mon argent. Ce nétait plus une question de goût ou de tapis.
Sous la fenêtre nord est mon bureau : long, clair, fait sur mesure en bouleau, étagères pour patrons, tiroirs pour les fils. Au-dessus, une lampe à lumière du jour, spectre neutre, indispensable pour broder à la bonne couleur. À côté, une étagère où les écheveaux de soie, classés du froid au chaud, comme un arc-en-ciel. Ce nest pas de la déco. Cest une méthode de travail.
Dans mon grand tambour était tendue une broderie importante : une commande dun collectionneur de Lyon, reproduction miniaturisée dune bannière déglise, broderie or, soie japonaise et fil doré. Livraison fin novembre. Acompte déjà reçu. Montant : cinq cents euros.
Jy travaillais depuis trois mois.
Personne ne touchait au tambour, cétait la règle. Victor le savait. Pas de chats, pas denfants Tout était sous contrôle.
Jusquà larrivée de Madame Geneviève.
***
Cétait un jeudi, midi passé. Jétais sorti acheter le fil qui me manquait : une soie terracotta irisée, quon ne commande pas sur internet, quon doit choisir sur place. Jen ai profité pour passer à la pharmacie, je suis parti un peu plus dune heure.
En revenant, jentre dans la chambre.
Madame Geneviève est devant létagère et trie mes pelotes de laine. Elle touche, rassemble, déplace. Sur la table, près du tambour, une bobine de soie japonaise traînait, déroulée, le fil sest mélangé et a commencé à semmêler. Rose dorée, une teinte rare, plus en réserve. Pire : le coin de la toile avait été froissé, comme si on sétait appuyé dessus.
Je restai sans voix, debout dans lembrasure.
Madame Geneviève se retourne, tranquille :
Hélène, tu avais un vrai capharnaüm ici. Jai trié par couleurs, cest tellement plus joli maintenant.
Madame Geneviève, dis-je tout bas, sil vous plaît, sortez dici.
Quoi ? Mais je voulais taider…
Je comprends. Sil vous plaît, laissez cet endroit.
Elle est sortie, vexée, lèvres pincées.
Jai fermé la porte, me suis assise par terre, et commencé à vérifier la broderie. La soie navait rien, heureusement. Le tissu, à peine froissé, jai pu retendre le tout. Pour la bobine, jai perdu un tiers du fil : trop fin et fragile. Jai dû couper.
Ce nétait pas une catastrophe. Mais là, jai su : ça ne pouvait plus continuer.
***
Le soir, Victor me demande pourquoi sa mère ne parle plus.
Je lui raconte.
Il écoute, mâchonne sa lèvre, puis conclut :
Elle ne la pas fait exprès. Elle voulait bien faire.
Je sais.
Hélène, fais un effort pour quelques temps. Elle ne se sent pas chez elle, cest dur à son âge.
Victor, cest mon bureau, mon gagne-pain.
Je comprends. Mais cest temporaire.
Ce « temporaire », voilà deux semaines que je lentends. Je lui demande, droit dans les yeux :
Pour combien de temps encore ?
Les ouvriers disent décembre.
Décembre. Encore un mois et demi. Je regarde Victor. Il a ce regard que je lui connais : il nous aime toutes les deux, il ne veut pas choisir. Il croit quen souriant à tout le monde et en demandant de patienter, tout va sarranger.
Jai compris ce soir-là que cétait à moi de prendre les choses en main.
***
Cette nuit-là, jai peu dormi. Jai passé en revue les options. Dire clairement les choses à ma belle-mère ? Elle se vexerait, pleurerait, en parlerait à Victor. Un scandale ? Pire. Un ultimatum à mon mari ? Il serait tiraillé, ce serait injuste. Endurer ? Non, plus question depuis la soie détériorée.
Reste la quatrième voie. Discrète. Un peu détournée. Mais la seule raisonnable.
Je devais résoudre deux choses à la fois : occuper Madame Geneviève pour quelle soit moins à la maison, et accélérer les travaux chez elle pour quelle désire vraiment rentrer.
Ce nétait pas un plan de vengeance. Un plan de survie. Diplomate, honnête au fond : je ne voulais faire de mal à personne. Je voulais retrouver mon chez-moi.
***
Jai commencé par son temps libre.
Madame Geneviève est active. Chez elle, elle allait à la bibliothèque, à la messe, soccupait du jardin chez sa fille lété. Ici, elle sennuyait. Et une personne âgée qui sennuie devient hyperactive dans ce qui lui reste accessible : notre appartement.
Jai appelé mon amie Irène qui travaille au centre social du quartier. Je lui ai demandé quelles activités existaient pour les seniors.
Il y a de tout ! Marche nordique le matin, chorale mercredi et vendredi, atelier feutrine, conférences santé chaque mardi. Tout est gratuit, il suffit dune carte didentité.
Il suffit de venir ?
Cest tout.
Je nai pas suggéré de but en blanc : « Va donc tinscrire ! ». Ceût été trop direct. Jai été plus subtile.
Au dîner, mine de rien, jai glissé :
Madame Geneviève, Victor ma dit que vous chantiez quand vous étiez jeune, non ?
Elle sanima. Oui, elle avait fait de la chorale dans sa jeunesse, avait une jolie voix, disait-elle.
Jai entendu dire que la chorale du quartier était super. Une amie ma vanté la qualité du chef de chœur, et puis, il paraît que les gens sont très gentils. Et puis, cest gratuit. Peut-être que cela vous plairait, pour voir du monde
Elle hésita : seule dans un endroit inconnu, ce nétait pas évident.
Je nai pas insisté. Juste semé lidée.
Trois jours plus tard, jen reparlai. Jajoutai quils se produisaient lors des fêtes, que le journal local prenait des photos. Le mot « journal » alluma quelque chose chez elle.
La semaine daprès, elle me demanda le chemin pour y aller.
Je lui ai fait un plan, bien lisible, jusquau centre.
Le mercredi, elle est partie à dix heures et nest revenue quà trois le visage rose, les yeux brillants.
Que des dames adorables ! me raconta-t-elle au goûter. Et le chef de chœur, Monsieur Martin, est jeune mais exigeant. Ils chantent du Piaf et des traditions. Jai poussé la chansonnette, il ma dit que javais un bon mezzo, que je devais revenir.
Vraiment ? répondis-je, sincèrement heureux.
Dès lors, elle sabsenta plusieurs heures chaque mercredi et vendredi. Puis, la marche nordique sajouta, grâce à sa nouvelle amie du chœur, Madame Dubois, du bâtiment dà côté.
La maison devint plus calme. Pas vide. Mais plus paisible.
***
La deuxième étape fut moins aisée, un peu rusée.
Jai appelé Nathalie, la fille de Madame Geneviève. Nous nétions pas proches, cordialement distantes par alliance. Jai dit franchement :
Nathalie, on est contents daider ta maman. Mais plus vite elle retrouvera son chez-elle, mieux ce sera. Elle tient à ses repères. Les travaux qui séternisent, ce nest bon pour personne.
Nathalie répondit que les ouvriers faisaient traîner, quelle narrivait pas à leur mettre la pression.
Tu gères tout ça personnellement ?
Non. Par le mari, un ami, qui « sen occupait » mais gérait tout à distance. Donc, en gros : sans contrôle régulier.
Laisse-moi taider, proposai-je. Jai dans mes contacts un voisin qui peut venir jeter un coup dœil, voir ce quil en est.
Elle accepta volontiers.
Mon voisin, Monsieur Legrand, ancien chef de chantier, a tout de suite compris : il est allé sur place, a vu létat, discuté avec le chef déquipe. Ce quil ma rapporté : en trois semaines, tout pouvait être fini, si on sy mettait chaque jour. Mais léquipe travaillait sur plusieurs chantiers en même temps.
Monsieur Legrand fit savoir à léquipe que la surveillance serait quotidienne, lista clairement le volume des travaux, et soudain, miracle, ils accélérèrent.
Nathalie modifia le contrat ; les ouvriers qui sentaient la pression, se mirent à louvrage.
Je nen ai pas soufflé un mot à Victor. Non pas pour cacher, mais pour éviter quil ait à choisir un camp. Cétait mon affaire.
***
Ces trois semaines qui suivirent furent en dents de scie.
Il y avait de bonnes soirées où Madame Geneviève, rayonnante à son retour de chorale, nous racontait les dernières nouvelles, la pâtisserie partagée avec Madame Dubois, les compliments du chef de chœur. Elle était légère, bavarde, on riait à trois autour de la table.
Et il y avait les mauvais jours.
Un matin, jai trouvé mon ficus déplacé du rebord de la fenêtre jusque dans le coin de la pièce. À la place, un pot de géranium, quelle avait amené dans sa valise. Le géranium, rose et touffu, prenait le soleil. Simple explication : « Le ficus faisait trop dombre, le géranium a besoin de plus de lumière. »
Le ficus, au sol, se recroquevillait déjà.
Je nai rien dit. Jai remis le ficus à sa place et laissé le géranium dans sa chambre. Nos regards se sont croisés.
Tu aurais pu demander, dit-elle.
Toi aussi, répondis-je.
La seule réelle étincelle. Pas une dispute. Mais nous nous sommes vues, enfin.
Elle est allée dans sa chambre, moi dans la cuisine. Nous avons laissé retomber la tension. Au dîner, ce fut comme si de rien nétait.
Victor, lui, voyait tout et se taisait. Parfois, son silence mexaspérait plus que le tapage du géranium. Il préférait ignorer la fissure qui traversait déjà notre table commune. Les hommes font souvent cela : si on ne regarde pas la fêlure, peut-être disparaîtra-t-elle delle-même.
Mais ça ne disparaît jamais.
***
Un soir, alors que Geneviève était déjà couchée, je travaillais à mon bureau. Il régnait un calme parfait, la lampe allumée, la soie glissant sous les doigts. Victor entra, se posa sur le bord du lit.
Tu m’en veux, dit-il. Il na pas posé la question : il a constaté.
Un peu, avouai-je. Pas contre toi. Contre la situation.
Je comprends que ça tuse.
Oui, tu comprends, dis-je sans quitter ma couture. Mais comprendre et agir, cest pas pareil.
Il se tut.
Quest-ce que tu voudrais que je fasse ?
Rien. Jai déjà pris les choses en main.
Il ne demanda pas quoi. Peut-être ne voulait-il pas savoir. Il finit par sendormir. Moi, je restai encore une heure à coudre, à écouter le silence ou plutôt le souffle discret de la vieille dame de lautre côté du mur.
Je me disais alors : dans les conflits familiaux, le pire, ce nest pas la haine. Au moins la haine est nette. Le pire, cest quand tout le monde saime, mais que la cohabitation devient invivable. Et personne ne sait vraiment qui a tort ou sur qui se fâcher.
***
Les travaux furent terminés plus vite que promis, même par Monsieur Legrand.
Nathalie mappela moi, pas Victor samedi matin. Elle me remercia, dit que tout était fini, ne restait plus quà aérer et passer un coup de serpillière.
Je lai remerciée. Nous avons un peu discuté, et jai senti un changement subtil : Nathalie me voyait désormais comme quelquun capable de résoudre des problèmes.
Il fallait annoncer ça à Madame Geneviève sans lui donner le sentiment dêtre poussée dehors.
Jy ai pensé tout le samedi.
Au dîner, tandis que Geneviève racontait le prochain concert du chœur, jai souri et dit :
Madame Geneviève, jai quelque chose à vous dire. Pas de panique, cest une bonne nouvelle.
Elle se tut.
Jai contacté un chef de chantier, il y a quelques semaines, pour accélérer vos travaux, en douce, pour vous faire une surprise. Il a supervisé le chantier, et maintenant Nathalie dit que tout est fin prêt. Vous pouvez revenir chez vous.
Madame Geneviève me détailla longuement, puis Victor, puis moi à nouveau.
Cest toi qui as tout orchestré ?
Pas seule, notre voisin a aidé. Je voulais éviter que vous soyez mal à laise ici plus longtemps. Chez vous, cest chez vous, cest important de rentrer dans ses murs.
Victor me dévisageait, presque surpris.
Geneviève resta sans voix, puis se leva, vint prendre ma main dans les siennes : sèches, chaudes, marquées par les années.
Hélène, tu sais, tu es quelquun de bien.
Je ne sus que répondre, jai juste serré sa main.
***
Le déménagement eut lieu dimanche. Victor accompagna sa mère, porta ses sacs, vérifia que tout allait bien. Moi, je restais à la maison, prétendant préparer le dîner, mais en réalité je voulais juste retrouver mon espace silencieux.
Une demi-heure après leur départ, je me suis promené de pièce en pièce, touchant ici un mur, là une chaise, puis mon bureau devant la fenêtre du nord.
Jai retiré le tapis à fleurs de la chambre damis il y traînait, orphelin. Jai ramassé la dernière napperon sur le rebord sans doute oubliée au moment du départ. Jai entrouvert la fenêtre, écouté lair froid doctobre entrer.
En passant par la cuisine, jai trouvé sur la deuxième étagère du frigo un Tupperware soigneusement emballé. À lintérieur : une soupe bien garnie, la fameuse garbure dont Victor raffole, préparée par Madame Geneviève dune manière à elle, avec trois viandes différentes. De quoi nous nourrir deux jours.
Jai refermé le frigo, et je me suis adossé, songeur.
Cest curieux, la nature humaine. On sest gênés trois semaines, mais elle ma laissé une garbure pour dire au revoir.
***
Le soir, Victor rentra. On dîna. Peu de mots, mais calme. Il fit la vaisselle. Je lessuyai. Les habitudes reprenaient, comme avant.
Au lit, il regarda le plafond puis souffla :
Alors, tu faisais tout ce travail dans lombre pour le chantier ?
Oui.
Pourquoi ne rien mavoir dit ?
Je réfléchis un instant.
Tu mavais demandé de patienter. Jai choisi dagir. Je savais que si je tavais impliqué, tu te serais senti coupable vis-à-vis de ta mère. Je voulais tépargner ça.
Long silence.
Cétait malin, finit-il par dire. Un peu vexant aussi.
Je sais, répondis-je doucement. Désolé, Vico.
On est restés allongés, côte à côte, dans lobscurité, à méditer. Ce nest pas une histoire idéale. Personne na dit tout ce quil pensait. Il ny a pas eu de grande conversation cathartique. Tout a été résolu en douceur, sans heurts, par des efforts invisibles.
Est-ce bien ou mal ? Honnêtement, je ne sais pas.
***
Madame Geneviève appela une semaine plus tard. Elle avait la voix heureuse. Raconta que lappartement était tout neuf, clair et doux, les murs beige crème. Elle avait retrouvé ses tasses, toutes rangées. Était allée voir sa voisine, Madame Berthe, qui avait été malade et était heureuse de la retrouver.
Je continue la chorale, ajouta-t-elle. Monsieur Martin nous emmène en février au concours du quartier. Madame Dubois aussi vient.
Cest formidable, dis-je.
Tu sais, Hélène, dit-elle soudain en hésitant. Je comprends que jai dû parfois te gêner, en vivant chez vous.
Je nai pas dit : « non, pas du tout », car ce nétait pas vrai et on laurait toutes deux su.
Nous sommes différents, Madame Geneviève, dis-je. Le principal est que tu sois bien, maintenant.
Elle resta silencieuse un instant.
Oui, le principal cest ça.
***
Je repense parfois à ces sept semaines. Pas souvent, mais ça me revient.
Au tapis fleuri. Aux casseroles sur le plan de travail. Au géranium sur MA fenêtre. Au tupperware de garbure dans le frigo. À la manière dont Madame Geneviève ma pressé la main. À Victor qui a dit : un peu vexé, et cétait plus vrai que tous ses autres mots.
Je nai pas gagné de guerre. Il ny avait pas de guerre. Juste une situation à résoudre. Une maison à retrouver, sans hausser la voix, sans humilier personne.
Ce nest pas un exploit. Juste ce qui nous reste parfois : tenir la forme de sa vie pendant quun autre, sans malveillance, la bouscule.
Protéger ses frontières, ce nest pas dresser des murs. Parfois, cest juste savoir ce quon veut, et y aller en silence, tenacement.
La famille, cest un drôle danimal. Ça survit à tout, même bancal. Ça respire par les fissures. Et ça te laisse, en partant, un tupperware de garbure au frigo.
***
En novembre, jai livré la bannière au collectionneur. Il était ravi, a réglé le solde. Je me suis offert une nouvelle soie japonaise, dorée clair comme une feuille en automne, mise à sa place dans mon tiroir.
Sur le rebord de la fenêtre, trois pots : ficus, sansevière, romarin. Pas de napperons.
Il règne un calme paisible dans lappartement. Odeur de café, et un peu de cire dune bougie du soir. Victor lit dans son fauteuil. Dehors, cest presque lhiver.
Tout est à sa place.
***
Un mois plus tard, nous sommes allés voir Madame Geneviève chez elle. Javais apporté des pâtes de fruits de sa pâtisserie préférée avec Madame Dubois. Elle nous a ouvert, nous a montré lappartement fraîchement refait : des murs beiges comme elle les voulait, et oui, sur chaque rebord, un napperon. Et le tapis, le fameux, au pied du canapé.
Jai observé tout cela sans ressentir ni irritation, ni pitié. Juste cétait chez elle.
Au moment du café, elle nous dit :
Vous viendrez en février écouter la chorale ? On chantera « LHymne à lEspoir ». Jaimerais que vous soyez là.
Victor répondit :
On viendra, maman.
Jai dit :
Bien sûr.