La voisine du dessus
Claire, où as-tu mis ma grande marmite ? Celle dans laquelle je fais mon pot-au-feu ?
Madame Martineau, elle était en plein milieu du passage. Je lai rangée là-bas, sur létagère du bas.
Létagère du bas ! Mais je ne peux pas me baisser, jai mal au dos ! Tu réfléchis un peu, quand tu déplaces les affaires des autres ?
Je suis restée debout devant lévier, regardant par la fenêtre. Dehors, une pluie fine tombe sur le Paris doctobre, grisâtre et tranquille. À lintérieur, un crachin identique sinstalle. Ce nest pas encore de la colère, non. Plutôt ce sentiment quon a quand on comprend : ce nest que le début.
***
Madame Martineau est arrivée un vendredi soir. Luc la accueillie à lascenseur, a porté ses deux valises lourdes et un grand sac cabas à carreaux, de ceux que lon appelle chez nous « le rêve du déménageur ». Je souriais. Jétais sincèrement contente pour elle : à soixante-dix-huit ans, alors que des travaux de rénovation, déclenchés par une fuite des voisins du dessous, ont mis son logement sens dessus dessous, elle na plus de toit sur la tête. Les travaux devaient durer deux semaines Cela fait déjà six mois que la régie hésite. Son appartement est ouvert, vide, grinçant de béton. Elle na vraiment nulle part dautre où aller. Ce nétait pas un envahissement, me répétai-je, cétait provisoire.
Je me souviendrais longtemps de ce mot « provisoire ».
Jai cinquante-six ans. Ni vieille ni jeune femme, pile au milieu, lâge où lon sait ce que lon vaut, mais où lon peut encore plier sans rompre. Je travaille à la maison, je réalise des commandes de broderie artistique pour des collectionneurs privés et quelques galeries à Paris et Lyon. Ce nest pas un passe-temps, cest mon vrai métier, et ça rapporte. Janime aussi un cours en ligne pour apprendre la broderie traditionnelle et le point dor. Ma place de travail, le coin éclairé de la chambre, sous la lumière du nord, mes bobines, mes tissus, mes cadres, mes schémas, ce nest pas « là où je massieds », cest mon atelier. Cest mon gagne-pain.
Notre appartement à Luc et moi compte deux pièces, mais il est bien agencé. Nous avons emménagé ici il y a huit ans, quand les enfants ont quitté la maison. Deux années entières à faire de la place, à donner, vendre, jeter tout ce qui nétait ni utile ni agréable. Plus de murs couverts de bric-à-brac, plus de bibelots, de meubles inutiles, de tapis défraîchis. De vraies plantes aux fenêtres, trois pas plus : un ficus, une sansevière, un petit romarin en pot dans la cuisine. Chaque tiroir ferme sans forcer. Tout a sa place.
Luc au début râlait. Il disait avoir limpression de vivre dans une chambre dhôtel. Il a fini par shabituer, puis à se fâcher si quelque chose traînait. On avait trouvé notre souffle, notre espace, notre harmonie.
Et voilà que cet air de notre appartement, cest Madame Martineau qui la respiré.
***
Les deux premiers jours furent presque agréables. Elle sinstallait dans la chambre damis quon avait préparée à la va-vite, avec un canapé-lit, un demi-placard libéré. Javais ajouté une lampe, posé un verre deau et un roman sur la table de chevet cela me paraissait délicat, attentionné.
Mais dès le troisième jour, je découvris sur le rebord de la fenêtre du couloir un napperon au crochet, rond, crème, délicatement ajouré sur les bords. Il était glissé sous le téléphone de Madame Martineau, comme sil avait toujours été à sa place. Comme si ce rebord de fenêtre avait toujours été à elle.
Je lai discrètement plié et rangé sur sa table de nuit.
Le lendemain matin, il était de retour sur le rebord.
Je compris que ce nétait pas une provocation. Toute la difficulté était là. Madame Martineau ne « combattait » pas. Elle vivait juste comme elle avait appris à vivre. Pour elle, le napperon sous le téléphone, cest lordre. Cest chez soi. Cest la bonne façon de faire. Elle a grandi dans un monde où la maison est dautant plus opulente quelle est pleine dobjets. Un rebord de fenêtre vide, cest de la misère ou de la négligence. Faire des réserves de riz dans cinq bocaux différents, cest être une bonne ménagère, non pas sencombrer.
Jai grandi dans ce même monde, mais je lai quitté volontairement.
***
La cuisine fut méconnaissable à la fin de la première semaine. Trois marmites émaillées, de tailles diverses, salignaient désormais sur le plan de travail aucune ne rentrait dans mes placards. Une drôle de chose a poussé à côté : un arbre à couvercles, jaune, avec des spirales. Le réfrigérateur était devenu terrain dexpérimentation : bocaux de cornichons maison (apportés de la campagne de sa fille), boîte de graisse à lail, sachet de haricots à tremper, mystérieux plat filmé quil valait mieux ne pas identifier. Mes yaourts étaient tombés au bas de la porte, chassés par du raifort et une bouteille de limonade artisanale.
Je remis mes yaourts à leur place. Elle les redescendit de nouveau.
Le soir, la cuisine sentait la choucroute, loignon frit, et un parfum dautrefois, copieux, lourd, campagnard. Je ne dis pas que cétait mauvais. Ce nétait juste pas mon odeur, ni mon soir, ni mon ambiance.
Luc rentrait du travail, humait lair et lançait :
Oh, cest maman qui cuisine ! Ça sent bon.
Je ne disais rien.
***
À la fin de la deuxième semaine, un petit tapis est apparu devant le canapé du salon. Synthétique, bordé de roses, acheté sans doute à trois euros chez Monoprix. Madame Martineau expliqua quelle avait les pieds froids le matin, et quelle avait toute sa vie gardé un tapis à côté du lit. Je nallais pas protester, cela aurait eu lair mesquin.
Jai gardé le silence.
Peu après, son gros gilet de laine est arrivé sur le porte-manteau de lentrée, pas dans larmoire que javais vidée pour elle, mais sur notre porte-manteau, à côté du manteau de Luc. Un grand gilet à carreaux, beige à rayures bleues, qui prenait beaucoup de place et débordait sur la veste de Luc.
Je lai déplacé sur un crochet libre près de la salle de bain.
Elle la remis au même endroit. Elle a dit :
Là cest trop loin, je dois me pencher.
Jai fait un signe de tête.
Le soir, Luc me demanda :
Ça va, tu es fatiguée ? Tu es silencieuse.
Ça va, répondis-je.
Ce nétait pas vrai. Nous le savions tous les deux sans vouloir ladmettre.
***
La chambre à coucher, je dois en parler, car tout y avait rapport à mon travail, et donc à largent. Ce nétait plus une question de goûts ou de tapis.
Sous la fenêtre nord sétire mon bureau sur-mesure, en bois clair, avec des étagères pour les patrons et des tiroirs pour les bobines. Au-dessus, une lampe spéciale, au spectre neutre, indispensable pour la broderie. Près du bureau, une étagère où la laine et la soie sont classées du bleu au rouge, du froid au chaud. Tout cela nest pas de la décoration, cest mon organisation.
Sur le grand tambour, une commande sérieuse : une copie en miniature dune bannière ecclésiastique pour un collectionneur privé à Strasbourg, or brodé, soie japonaise, livraison fin novembre. Acompte déjà encaissé. Montant total : 500 euros.
Jy travaille depuis trois mois.
Personne ne touche à mon tambour, jai prévenu tout le monde : la moindre manipulation dérègle la tension du tissu. Luc le sait. Nous navons pas de chat. Les enfants sont loin. Tout allait bien.
Jusquà larrivée de Madame Martineau.
***
Cétait un jeudi, vers midi. Je suis sortie en ville acheter des écheveaux de soie, une nuance terracotta irisée dor, impossible à commander par internet. Jen ai profité pour passer à la pharmacie. Je suis revenue un peu plus dune heure plus tard.
En entrant dans la chambre, je lai vue.
Madame Martineau, debout près de mon étagère, reclassait mes pelotes à sa manière, les mettant dans des boîtes, mélangeant les teintes à sa façon. Sur le bureau, à côté du tambour, traînait une bobine de soie japonaise partiellement emmêlée, fil dévidé, croisé. Cétait une nuance rose-or introuvable désormais. Et surtout : un coin du tissu du tambour était écrasé, comme si on sétait appuyé ou accroché dessus.
Je resta en silence, clouée sur le seuil.
Elle sest tournée, sans émotion particulière :
Claire, cétait le désordre ici. Jai tout trié par couleurs, regarde comme cest joli !
Madame Martineau, murmurai-je, pouvez-vous sortir, sil vous plaît.
Comment ? Je voulais juste aider
Je comprends. Sortez, je vous prie.
Elle a quitté la pièce, vexée, bouche pincée.
Jai fermé la porte, me suis assise devant le tambour pour inspecter les dégâts. Le fil navait pas accroché langle, merci mon Dieu. Lécrasement était minime, jai pu retendre le tissu. Mais jai dû sectionner un tiers du fil japonais, trop emmêlé pour être sauvé : une soie fine comme une toile daraignée, qui casse à la moindre tension excessive.
Ce ne fut pas une catastrophe. Mais cétait le seuil à ne pas franchir. Je compris que cela ne pouvait plus continuer.
***
Le soir, Luc demanda pourquoi sa mère ne disait rien au dîner.
Alors je lui racontai.
Il écouta sans minterrompre, mâchonnant sa lèvre :
Tu sais bien que maman na pas fait exprès. Elle voulait juste rendre service.
Je le sais.
Claire, essaie encore un peu de patienter. Elle se sent perdue ici.
Luc, cest mon atelier ici. Cest de là que largent rentre.
Je sais Mais maman nest là que pour peu de temps.
Je lavais déjà trop entendu, ce « peu de temps ». Jai demandé nettement :
Combien de temps encore ?
On ma dit que les travaux seront finis en décembre.
Décembre Encore un mois et demi au moins. Jai regardé mon mari, celui qui aime aussi bien sa femme que sa mère et refuse de choisir. Celui pour qui, en souriant à tout le monde et en demandant de patienter, tout finit toujours par sarranger.
Jai décidé que cette fois, jallais marranger, moi.
***
Cette nuit-là fut blanche. Jai ressassé les options. Avoir une explication franche avec ma belle-mère ? Elle pleurerait, accuserait Luc que je la mets dehors. La dispute ? Encore pire. Lultimatum à Luc ? Il se mettrait en porte-à-faux entre nous deux, ce serait injuste, destructeur. Endurer encore ? Non. Ce fil raté avait clos cette voie.
Il restait loption quatre. Discrète. Lente. Mais rationnelle.
Occuper pleinement Madame Martineau hors de lappartement, tout en accélérant la fin des travaux, pour quelle ait envie de rentrer chez elle.
Ce nétait pas de la vengeance, juste de la survie. Je ne voulais de mal à personne. Je voulais juste retrouver mon espace.
***
Je me suis dabord occupée de son temps libre.
Madame Martineau, je le savais, était de nature active. Chez elle, elle fréquentait la bibliothèque, léglise, se mêlait à la vie associative, aidait lété sa fille en Normandie. Ici, elle sennuyait ferme. Et chez une personne âgée, lennui se transforme vite en hyperactivité domestique.
Jai appelé ma copine Hélène, qui travaille au Centre social du quartier. Je lui ai demandé ce quil existait comme activités pour les personnes âgées.
Hélène ma répondu :
Il y a de tout ! Marche nordique le matin, chorale le mercredi et le vendredi, atelier de feutrage, conférence santé tous les mardis. Cest gratuit, il faut juste une pièce didentité.
On sinscrit comment ?
Suffit de venir.
Je nai rien dit à Madame Martineau du style : « allez-y, faites-vous des amis ». Jai semé lidée à table, lair de rien.
Madame Martineau, Luc ma raconté que vous chantiez très bien, jeune
Elle sest animée. Elle chantait, en effet, dans des groupes amateurs.
Jai entendu dire quil y avait une chorale formidable ici. On ma vanté le chef de chœur, paraît quon chante de la variété et des chants traditionnels. Et cest gratuit, sans engagement. Peut-être que cela vous plairait ?
Elle a balayé de la main, pas très sûre delle, pas envie de débarquer sans connaître personne.
Je nai pas insisté. Une graine, et on attend.
Trois jours plus tard, en parlant de la chorale, jai laissé entendre quils passaient dans le journal local, photographiés lors des fêtes de quartier. Sous-entendu presque irrésistible pour qui aime la reconnaissance. Et elle a tiqué.
La semaine suivante, elle ma demandé le chemin du centre.
Je lui ai dessiné un plan clair, depuis le métro jusquà la porte.
Dès mercredi, elle est partie à 10h et rentrée à 15h, rayonnante, avec des yeux brillants.
Il y a des dames formidables, a-t-elle raconté au goûter. Le chef de chœur, Thomas Berger, est jeune, exigeant mais bienveillant. On chante du Trenet, du Piaf Jai essayé, il ma dit de revenir, que mon alto était juste.
Super ! ai-je répondu avec joie sincère.
Dès lors, elle sort le mercredi et le vendredi plusieurs heures. Puis une amie de la chorale, Anne-Marie, la invitée à la marche nordique du mardi. Anne-Marie vit à deux pâtés de maisons, une femme charmante.
La maison est redevenue calme. Pas vide, mais calme.
***
Pour accélérer le retour chez elle, jai été plus subtile.
Jai contacté la fille de Madame Martineau, Sandrine une belle-mère pas très proche, juste courtoise. Jai été directe :
Sandrine, on est contents daider ta mère, mais tu sais quelle serait chez elle bien mieux. Lattente cest déstabilisant pour une personne âgée.
Sandrine a expliqué que les ouvriers traînaient, que la société de travaux ne respectait pas les délais.
Tu surveilles vraiment le chantier, ou tu passes par un intermédiaire ?
Elle passait par un ami de son mari, qui passait des coups de fil de temps en temps donc en vrai personne ne suivait rien.
Si tu veux, je peux jeter un œil, jai des connaissances dans le bâtiment. Au moins on saura où ça en est vraiment.
Sandrine a accepté avec soulagement.
Par chance, le voisin du dessous, M. Brunet, ancien chef de chantier à la retraite, aime bien aider. En buvant un café, je lui ai exposé la situation.
Une chape, un peu de peinture, sanitaire à changer ? Ça prend trois semaines à une équipe sérieuse, pas trois mois !
Il est passé voir, a discuté avec le contremaître. Évidemment, les ouvriers faisaient trois chantiers en même temps, venaient épisodiquement, avaient déjà touché de lavance Rien de nouveau.
Brunet a été ferme : trois semaines en sy mettant tous les jours, pas plus. Il a promis de passer contrôler.
Sandrine a revu le contrat, posé des conditions. Les ouvriers, sentant que la plaisanterie tournait court, se sont soudain pressés.
Je nen ai rien dit à Luc. Ce nétait pas du secret il naurait pas voulu trancher.
***
Ces trois semaines furent inégales.
Il y eut de bonnes soirées, quand Madame Martineau rentrait de la chorale, ravie, expliquant quAnne-Marie lavait invitée pour un gâteau, que Thomas Berger lavait félicitée : elle était joviale, légère, la table retrouvait une atmosphère chaleureuse.
Il eut aussi des jours maussades.
Un matin, je trouvai mon ficus favori déplacé de la fenêtre au coin de la pièce. À sa place, le pot de géranium ramené par Madame Martineau, en fleurs. Explication : « Le ficus prend la lumière, le géranium a besoin de la fenêtre. »
Le ficus, au soir, commençait déjà à dépérir.
Je le remis silencieusement à sa place, le pot de géranium dans la chambre de Madame Martineau. Nos regards se croisèrent.
Tu pourrais demander, dit-elle.
Toi aussi, répondis-je.
Ce fut le seul vrai accrochage, sans cris, ni larmes. Juste un instant de vérité. Elle repartit dans sa chambre, moi dans la cuisine. Le dîner eut un autre sujet.
Luc avait tout vu, gardant le silence. Parfois, ce silence magaçait plus que tous les géraniums du monde. Il préférait ignorer la fissure béante à notre table. Les hommes font souvent cela : sils ne voient pas la brèche, peut-être disparaîtra-t-elle delle-même.
Mais la fissure reste, toujours.
***
Une nuit, après quelle fut couchée, je travaillais à mon bureau, la lumière douce. Luc entra, resta debout derrière moi, puis sassit sur le lit.
Tu es fâchée contre moi, dit-il. Ce nétait pas une question.
Un peu, oui. Pas contre toi en tant que tel. Contre la situation.
Je devine que tu souffres.
Tu comprends, répondis-je sans lever la tête. Mais la compréhension, ça ne suffit pas.
Il resta un temps sans parler.
Tu veux que je fasse quoi ?
Rien, Luc. Je men occupe.
Il na pas demandé comment. Par peur de devoir simpliquer ? Peut-être. Il lut un peu et sendormit. Je restai encore une heure, le tic-tac de lhorloge, écoutant, par-delà le mur, la respiration calme dune vieille dame qui navait rien dautre quune existence incompatible avec la mienne.
Voilà ce que je me suis dit alors : dans les conflits familiaux, le pire, ce nest pas la haine. La haine, au moins, est honnête. Le pire, cest quand tout le monde saime, mais que personne ne supporte la situation, sans aucun coupable sur qui sénerver.
***
Les travaux finirent plus tôt que prévu, même selon M. Brunet.
Sandrine ma appelée (à moi, pas à Luc), le samedi matin. Les artisans avaient rangé la veille au soir, tout était prêt, il ne restait quà aérer et à nettoyer.
Je lai remerciée. On a discuté un moment. Quelque chose avait bougé entre nous. Sandrine ma vue, je crois, dun autre œil : non en belle-sœur, mais en femme qui sait régler les problèmes.
Reste à annoncer à Madame Martineau la bonne nouvelle, sans quelle se sente chassée.
Jy ai pensé tout le samedi.
Le soir, au dîner, alors quelle racontait le prochain concert de la chorale pour le Nouvel An, jai souri :
Madame Martineau, jai une annonce à vous faire. Pas dinquiétude : cest une bonne nouvelle.
Elle sest arrêtée, les yeux sur moi.
Javais missionné un chef de chantier il y a quelque temps, pour avoir la surprise. Grâce à lui, ils ont accéléré et, daprès Sandrine, tout est prêt. Votre appartement nattend plus que vous.
Elle me regarda longuement. Puis Luc. Puis de nouveau moi.
Cest toi qui as tout organisé, alors ?
Bon, le voisin a aidé. Je ne voulais pas que vous vous sentiez de trop plus longtemps. Vous serez mieux chez vous.
Luc ma dévisagée avec étonnement, comme sil me découvrait.
Alors Madame Martineau a serré ma main dans les siennes, main sèche, chaude, lourde du poids des années.
Claire, tu es quelquun de bien.
Je nai rien trouvé à répondre. Jai juste serré sa main en retour.
***
Le déménagement eut lieu le dimanche. Luc accompagna sa mère, porta ses affaires, vérifia que tout allait. Je ny allai pas, prétextant de préparer le dîner. En réalité, javais simplement besoin dêtre seule chez moi.
La première demi-heure, je nai fait que marcher dans lappartement. Je suis entrée dans chaque pièce, ai caressé les murs. Je me suis arrêtée à mon coin bureau, face au tambour.
Puis jai retiré le tapis fleuri, abandonné dans la chambre damis, orphelin. Jai ôté du rebord de fenêtre le dernier napperon, oublié dans la précipitation. Jai ouvert la fenêtre, lair de novembre est entré.
En entrant dans la cuisine, jai vu, sur la deuxième étagère du frigo, une barquette soigneusement emballée. Je lai ouverte : à lintérieur, la fameuse soupière de Madame Martineau, celle avec cette petite pointe acidulée que Luc aime tant, la vraie recette de famille, viande et légumes mijotés. Elle avait laissé de quoi nous nourrir deux jours.
Je refermai le frigo et mappuyai dessus.
Cest curieux : on peut se gêner mutuellement trois semaines et, au moment du départ, laisser un plat pour dire au revoir.
***
Le soir, Luc est rentré. On a mangé tranquillement, sans trop parler. Il a fait la vaisselle, jai essuyé, tout comme dhabitude.
Avant de dormir, il sallongea, fixa le plafond, puis dit :
Donc tu as agi pour le chantier, tout ce temps.
Oui.
Pourquoi ne pas mavoir dit ?
Jai réfléchi une seconde.
Tu mavais demandé dêtre patiente. Jai choisi dagir au lieu dattendre. Je croyais que tu préférais ne pas ten mêler.
Tu aurais pu me faire confiance.
Luc, répondis-je doucement, je te fais confiance. Juste, je savais que tu te sentirais coupable vis-à-vis de ta mère si tu participais. Tu navais pas besoin de ce poids-là.
Il se tut longtemps.
Cest malin, a-t-il dit enfin. Mais un peu vexant.
Je sais. Pardon.
On est restés là, côte à côte dans lobscurité. Ce nétait pas une histoire parfaite. Personne na vraiment dit ce quil pensait. Il ny a pas eu dexplosion, de grandes paroles, tout sest réglé sans bruit, par un effort invisible.
Est-ce bien ? Je nen suis pas sûre.
***
Une semaine plus tard, Madame Martineau a appelé. Ton réjoui. Elle ma dit que lappartement était lumineux, les murs couleur crème, exactement comme elle le voulait. Elle avait retrouvé ses tasses, rangées dans les cartons. Était allée voir sa voisine Jeanne, hospitalisée récemment et ravie de la revoir.
Je continue la chorale, mannonça-t-elle. Thomas Berger veut nous inscrire au concours territorial en février. Anne-Marie ira aussi.
Cest formidable, ai-je répondu.
Claire, fit-elle plus lentement, je sais que jai dû te déranger en vivant chez vous.
Je nai pas menti : « Ce nest rien ». Elle ne laurait pas cru. Jai dit :
On est différentes, Madame Martineau. Le principal, cest que vous alliez bien.
Silence.
Oui, tu as raison, cest ça limportant.
***
Jy pense parfois, à ces sept semaines.
Au tapis fleuri, aux casseroles émaillées, au géranium sur ma fenêtre, au plat de pot-au-feu dans le frigo. À la main de Madame Martineau, sèche et chaude, à Luc qui ma dit : « un peu vexant » et cétait sincère.
Je nai pas mené de guerre. Il ny avait pas de guerre. Il y avait juste un problème à résoudre, une maison à défendre, sans élever la voix, sans rabaisser personne.
Ce nest pas un exploit : parfois il faut simplement tenir la forme de sa vie, calmement, sans bruit, quand une autre existence, sans méchanceté, tente de la plier.
Protéger son espace, ce nest pas dresser des murs, ni crier. Cest juste savoir ce quon veut, et y aller pas à pas, sans trop de mots.
Et la famille La famille, cest ce drôle danimal qui survit, même dans linconfort, qui respire même à travers les fissures. Parfois, elle vous laisse un tupperware de pot-au-feu au frigo, en partant.
***
En novembre, jai livré la bannière au collectionneur. Il ma dit sa satisfaction. Virement reçu. Je me suis offert un écheveau de soie japonaise dorée, couleur feuille dautomne, que jai rangé à sa vraie place.
Sur la fenêtre, il y a trois pots : le ficus, la sansevière et le romarin. Pas de napperons.
Lappartement est calme. Il sent le café et un peu la cire de la bougie que jallume le soir. Luc lit dans le fauteuil. Dehors, Paris sendort sous lhiver.
Tout est à sa place.
***
Un mois plus tard, nous sommes allés voir Madame Martineau. Javais apporté une boîte de guimauves de chez la pâtisserie au coin, celle dont elle avait parlé avec Anne-Marie. Elle nous a aussitôt entraînés à voir son nouveau chez-elle. Les pièces étaient lumineuses, beiges, comme elle en rêvait. Et sur toutes les fenêtres, des napperons en crochet. Et le même tapis fleuri devant le canapé.
Je regardai tout cela et je ne ressentis rien. Pas dirritation, ni de condescendance. Juste ça. Cétait son espace.
En buvant le thé, elle déclara :
Venez en février, au concours de la chorale. On chantera « LEspoir » de Trenet. Jaimerais que vous soyez là.
Luc répondit :
On viendra, maman.
Jai dit :
Bien sûr.