La voisine a franchi la ligne
Camille sarrêta net devant la porte dentrée, la clé à la main. Un bruissement et des marmonnements lui parvenaient de lintérieur de lappartement. Thomas était au travail, et elle, qui avait décidé de soffrir une demi-journée de repos après une semaine épuisante, sentit son cœur semballer. Des cambrioleurs ? Elle entrouvrit prudemment la porte et reconnut une voix familière :
« Oh là là, Camille, Thomas, mais quel bazar ici ! De la poussière sur lappui de fenêtre, des rideaux froissés ! Vous devriez engager une femme de ménage, ce nest pas tenable ! »
Dans lentrée, une brosse à la main, se tenait tante Simone, leur voisine du dessous. Camille resta bouche bée.
« Tante Simone ? Comment êtes-vous entrée ? » demanda-t-elle, la voix tremblante entre stupéfaction et agacement.
« Mais comme ça, ma chérie, entre voisins ! » tante Simone sourit, radieuse, comme si sa présence chez eux allait de soi. « Jai vu la porte entrouverte, alors je me suis dit : “Vérifions que tout va bien.” Et quel désordre ! Alors jai fait un peu de ménage. »
« La porte était fermée à clé », rétorqua Camille, glaciale, en serrant son sac. « Jen suis certaine. »
« Oh, voyons, fermée ou pas », tante Simone fit un geste comme pour chasser une mouche. « Dans cet immeuble, on se connaît tous, pas de quoi sinquiéter ! Limportant, cest que ce soit moi et pas un vaurien ! »
Camille ne sut que répondre. Son nouveau chez-soi, leur premier appartement à eux, lui parut soudain étranger. Elle bredouilla un vague « merci » et raccompagna la voisine, mais une colère sourde grondait en elle. Doù tenait-elle cette clé ? Et pourquoi se comportait-elle comme si elle avait tous les droits ?
Cette histoire avait commencé six mois plus tôt, quand Camille et Thomas, jeunes mariés, avaient emménagé dans un vieil immeuble charmant en banlieue parisienne. Lappartement était leur fierté : trois ans déconomies sur les cafés et les vacances pour lapport, un prêt sur les épaules. Quand ils avaient enfin eu les clés, Camille avait failli pleurer de joie, et Thomas, dordinaire réservé, lavait fait tournoyer dans le salon vide en riant.
« Cest notre chez-nous, Camille ! À nous ! » disait-il, les yeux brillants.
Ils sétaient installés petit à petit : un canapé doccasion, des rideaux clairs, un ficus sur le rebord de la fenêtre. Mais cétait les petits bonheurs qui les ravisaient le plus le café du matin dans la cuisine étroite, les films sous la couverture le soir, les projets de rénovation.
Le surlendemain de leur emménagement, on avait sonné à la porte. Sur le palier se tenait une petite femme dune soixantaine dannées, la coiffure impeccable et un panier à la main.
« Bonjour, les jeunes ! Je suis Simone Lenoir, votre voisine du troisième. Tante Simone, si vous préférez. » Elle sourit si largement que Camille ne put sempêcher de sourire aussi. « Tenez, je vous ai apporté des petits chaussons aux pommes. Entre voisins, cest la tradition ! »
« Oh, merci beaucoup ! » Camille prit le panier, gênée. « Entrez donc, on va prendre le thé ? »
« Je ne reste pas longtemps », dit tante Simone en inspectant lappartement avec curiosité. « Tiens, quelle drôle de disposition ! Mais ces murs auraient besoin dun coup de peinture, ces papiers sont si vieillots. Et la cuisine est un peu étroite, non ? »
Camille, déconcertée, opina poliment. Thomas, en préparant le thé, ajouta :
« On prévoit des travaux, mais le budget est serré. On fera ça petit à petit. »
« Cest bien raisonnable, bravo ! » tante Simone tapota lépaule de Camille. « Si besoin, je connais tout le monde ici, je peux vous dire où trouver du papier peint pas cher. »
Les chaussons étaient délicieux, et tante Simone, bavarde. Elle leur parla des voisins, de la construction de limmeuble dans sa jeunesse, et même leur donna des astuces pour que le gardien déneige plus tôt. Camille et Thomas échangèrent un regard : ils avaient trouvé une alliée.
Mais tante Simone commença à venir trop souvent. Tantôt elle passait « juste dire bonjour », tantôt elle apportait des pâtisseries, ou proposait de « vérifier les robinets » parce que « les tuyaux sont vieux, ça peut fuir nimporte quand ». Camille, élevée dans le respect des aînés, restait polie, mais les remarques lagaçaient.
Un jour, tante Simone débarqua alors quils repeignaient le salon.
« Camille, mais pourquoi ce bleu ? » fit-elle en fronçant le nez. « Cest trop froid ! Il fallait un ton chaud, pêche. Et ce rouleau laisse des traces, ce nest pas le bon. »
« On aime ce bleu », répondit Camille, serrant son pinceau. « Cest notre style. »
« Le style, pfft », ricana tante Simone. « Je vis ici depuis quarante ans, je my connais. Écoutez-moi, repeignez avant quil ne soit trop tard. »
Thomas, essuyant ses mains, intervint :
« Merci du conseil, mais cest notre choix. Un thé ? »
La voisine pinça les lèvres mais resta. Pendant le thé, elle leur apprit que la voisine du cinquième se plaignait du bruit des travaux, et que le gardien trouvait quils triaient mal leurs déchets. Camille sentit la colère monter. Ils faisaient pourtant attention !
« Est-ce quon a mal agi ? » murmura-t-elle à Thomas ce soir-là. « Je ne veux pas de conflit. »
« Camille, on ne dérange personne », dit Thomas en létreignant. « Tante Simone aime fourrer son nez partout. Limitons les contacts. »
Mais tante Simone persista. Elle guettait Camille dans limmeuble pour lui poser des questions sur leur travail, leurs salaires, leurs projets denfant. Un jour, Camille rentra et trouva leur boîte aux lettres ouverte, les factures empilées sur le banc.
« Vous avez pris notre courrier ? » demanda Camille en croisant la voisine dans la cour.
« Je voulais aider ! sexclama-t-elle. La boîte était pleine, jai pensé que vous pourriez perdre des papiers. Oh, Camille, combien payez-vous lélectricité ? Moi, cest moins, je peux vous donner des astuces. »
Camille sentit le sang lui monter aux joues. Elle bredouilla une excuse et partit, mais ses doutes grandissaient. Pourquoi tant dintérêt ? Et doù tenait-elle cette clé ?
Ses soupçons se confirmèrent quand un homme en costume miteux se présenta comme agent immobilier. Il leur proposa de vendre, affirmant que « cet immeuble est vétuste, il tombera en ruine ». Camille refusa, mais lhomme glissa :
« Réfléchissez Tante Simone vous a beaucoup recommandés. Elle dit que vous êtes des gens bien. »
« Tante Simone ? » Camille se figea. « Quel rapport ? »
« Cest elle qui nous a mis en contact », sourit lagent. « Elle pense que vous pourriez changer davis pour un bon prix. »
Camille claqua la porte, furieuse. Tante Simone parlait deux à des inconnus ? Dans quel but ?
Une semaine plus tard, ce fut lincident de la « porte entrouverte ». Camille, folle de rage,