La vie vide de Chloé

Une vie vide pour Camille

La neige ne brûle plus les pieds nus de Camille elle a cessé de les sentir. Seul le vent, fouettant comme un coup de cravache, sabat sur son visage, ses mains et son cou, traverse toute sa poitrine quune simple chemise de nuit ne couvre quà peine. Ses cheveux gris, alourdis par la neige, pendent en mèches épaisses, glacées. La tempête hulule, frappe sans relâche, et Camille ne sait plus où elle va, perdue dans sa propre cour. Elle sappuie, le dos contre les planches gelées de la clôture, croise les bras sur sa poitrine et gémit :

Ah si seulement la mort voulait bien me prendre ! Seigneur, emporte-moi, je ten prie Mourir, oui, mourir

Elle serait sûrement morte cette nuit-là, gelée jusquà los, si sa voisine, Hélène, nétait pas sortie pour aller vérifier sa vache. La bête nallait-elle pas vêler ? Elle aperçoit que la porte de Camille est grande ouverte, et quun rai de lumière sen échappe.

Camille ! Tu fais quoi là-bas, dans le noir ?

Mais Camille reste debout dans un coin du jardin, cachée par les vieux arbres et la neige cinglante, et, paupières closes, répète en murmurant, comme si elle était bloquée : « mourir », « mourir » !

Hélène bondit hors de son jardin et franchit la petite barrière de Camille.

Camille, où es-tu ? Camille, enfin, tu mentends ?! Camille !

Même si elle lavait voulu, Camille naurait pas pu répondre. Elle soupire, glisse lentement contre la clôture, laisse sa tête décoiffée tomber sur ses genoux. Elle se recroqueville. Des larmes courent sur ses joues creuses et grises. Puis quelquun la saisit et tente de la tirer, mais impossible la vieille dame est engourdie par le froid.

La vieille folle ! Bouge pas, jarrive lance la voix de la voisine avant de courir chercher son mari. Ensemble, ils ramènent Camille dans la petite maison.

Depuis cette nuit-là, Camille reste alitée. Le lendemain matin, une jeune infirmière arrive et sétonne quà quatre-vingt-onze ans, elle nait même pas attrapé froid seuls les pieds sont gelés. Penchée sur le visage de Camille, elle propose :

Vous devriez aller à lhôpital. On fait venir une ambulance ?

La vieille dame regarde tristement la chevelure noire de la jeune femme, ses joues rosies par le froid, et secoue obstinément la tête.

Je nirai nulle part. Je veux rester ici. Tu ne perds pas ton temps avec moi, ma petite, je nai besoin de rien. Va, que Dieu te protège.

Camille reste ainsi deux semaines. Pourquoi, cette nuit-là, est-elle sortie dans le jardin pieds nus et en chemise ? Tout le monde pense quelle a fait une bêtise de vieille, mais pour elle, il y a comme un mystère, quelque chose de fatal. La veille au soir, Camille était assise sur son lit, défaisant à la lumière chuintante de lampoule un vieux chausson de laine. Ses doigts agiles obéissent, le geste machinal. Mais lesprit de Camille est loin, très loin du tricot ; ses yeux fixes ne voient quune tache sur le mur. Elle sourit faiblement à des souvenirs lointains, dont le sens la hante.

Depuis lenfance, sa vie na rien eu de bien. Rien que du travail et du besoin. Sauf, une seule fois, une mince lueur un éclair damour fugace et unique.

Il sappelait Augustin.

Augustin mon ptit Augustin murmure la vieille, ses lèvres tordues en un sourire étrange.

Ce soir-là, ce nest plus vraiment la réalité pour elle : elle se voit dans un champ, derrière un bosquet, là où sarrête le domaine de la patronne. Camille scrute au loin, la main en visière ; elle attend. Il a promis quil viendrait. En elle, la peur lutte contre lespoir. Et dans le flou doré du champ de blé, elle distingue une silhouette dhomme. Elle court vers lui, toute heureuse, criant : « Augustin ! Augustin ! »

Cest sur ce rêve quelle sassoupit. Au milieu de la nuit, Camille se réveille, sagite. Un coup dœil par la fenêtre la tempête hurle, fait trembler les vitres. Elle repousse la couverture, avance les bras et à tâtons, dans lobscurité, elle erre vers la porte.

Jen ai pour deux minutes, juste deux

Elle sort, pousse la porte du pied, pieds nus, inconsciente du froid. Aveuglée par la blancheur tourbillonnante du village, elle avance, bras tendu, comme pour appeler :

Augustin !…

Le froid la brûle, fige ses entrailles. De ses pieds nus elle descend le perron gelé, sengage sur lallée, regardant droit devant, au-delà de la clôture, vers lui, luttant contre la tempête.

Augustin ! Je suis là ! Augustin !

Elle arrive à la barrière, tente de regarder derrière, cherche, de-ci, de-là Cest là quelle comprend soudain que ses pieds sengourdissent, quelle ne pourra plus avancer dici peu. Elle se hâte vers le portail mais ne le retrouve déjà plus. Elle tourne en rond dans la cour, ne décèle plus aucun repère. Ici un arbre, là un pan de clôture, là encore la neige jusquaux genoux Elle ségare, se désespère. Les voisins la trouvent ainsi.

Hélène vient, lui apporte à manger, fait le feu. La jeune infirmière vient, soigne les pieds de Camille, applique une pommade âcre, exige quelle prenne sa température. Camille obéit à tout, puis, restée seule, regarde le plafond de ses yeux vides, écoute les bruits de la rue aboiements de chiens, grincement dune charrette, éclats de voix denfants rentrant de lécole.

Plus souvent, la torpeur la gagne. Elle ouvre parfois les yeux : il fait jour, ou la nuit est tombée. Le poêle crépite. Une goutte tombe du toit. « Mon Dieu, quand est-ce que je mourrai ? Mourir, enfin » pense Camille, implacablement.

Depuis toute petite, elle a compris une chose effroyable : sa vie était une pente raide, glissante de boue et pleine dépines. On ne pouvait que tomber, se heurter aux racines, aux cailloux. Personne pour tendre la main, ralentir la chute, ou remonter vers la lumière. Ainsi tout le monde vivait autour delle, et elle nattendait rien dautre. Elle sétait habituée à ce que la vie fût une longue chute à supporter sans broncher, la mâchoire serrée pour ne pas hurler.

Cette année-là, le printemps arrive tard et mauvais. Il napporte ni chaleur ni douceur mais de longues pluies qui transforment les chemins en bourbiers. La neige na fondu quau mois de mai, révélant une terre sale, détrempée, pareille à une peau usée. Les feuilles des bouleaux tardent à se déployer ; les vergers restent noirs, calcinés. Camille, tordant son foulard trempé autour de ses cheveux lourds, remonte la route boueuse du puits à la maison, les seaux deau ballant sur lanspect, éclaboussant de flaques froides ses pieds gercés. De lautre côté de la rue, accoudés à la palissade de guingois, les hommes fument sous la bruine, la mine renfrognée. Ils la suivent du regard, mais Camille passe sans lever les yeux. Elle est habituée à être invisible, simple ombre de ce décor gris.

Camille ! Le cri de Jeanne, la domestique, fend lair froid. Un ordre sec qui ne supporte pas la contradiction. File à lépicerie ! Dis à Lucien douvrir le meilleur tissu fleuri, cest pour la demoiselle ! Et traîne pas ! Des invités de Paris arrivent, faut dresser la table pour ce soir. Et cueille des fleurs !

Camille pose ses seaux devant la porte, prenant soin de ne pas gaspiller une goutte, arrange son tablier crasseux et part vers le village. Elle a vingt-deux ans, mais sa vie lui semble déjà finie, même pas effleurée par le bonheur. Douze ans plus tôt, après la mort de ses parents, la veuve du notaire, avare et hargneuse, la prise à son service « pour un quignon de pain ». Elle nétait alors quune gamine maigre, battue, apeurée. Camille est devenue grande, solide, le regard éteint, les mains usées, le dos courbé une vigueur qui nintéresse plus personne.

Elle travaille du matin au soir. Jusquà ce que ses jambes deviennent de plomb et que ses oreilles bourdonnent. Elle fend le bois sous les averses, trait les chèvres dans la grange givrée, pétrit largile pour le four, lave au lavoir jusquà perdre tout sentiment dans les doigts. Elle désherbe les jardins sous le cagnard, les buissons de groseilliers et framboisiers gorgés de baies odorantes pendouillant si bas quelles en deviennent tentatrices. Mais elle nen touche jamais une ; la patronne les compte, la corrige dorties au moindre écart : « Ce nest pas pour toi, va-nu-pieds ! » Camille a appris à ne rien regarder, à ravaler ses larmes, à ne penser qu’à satisfaire madame, pour qu’enfin on la laisse en paix. Du matin au soir, son dos maigre saffaire dans la chaleur du jardin, ses yeux fuyants évitent les baies, ses mains laborieuses ne se posent jamais.

Tous les samedis, elle chauffe le bain. Transporte les lourdes cuves deau du fleuve, fait rougir les pierres jusquà suffocation, frotte le dos large et flasque de madame à la brosse, au bord de lévanouissement. La vieille se tourne lentement pour lui offrir une épaule, puis lautre, exige que Camille la frotte encore. « Jai de la chance davoir une mule pareille », grogne-t-elle parfois en la tapotant sur la joue avec une main moite. Camille ny prête plus attention. Elle ne connaît pas dautre vie, nen réclame aucune. Les autres filles, les veillées, les chuchotements des garçons tout la laisse indifférente. On sest habitué à son silence, à ses bras dhirondelle, à son absence de regards. La patronne elle-même ne saurait sen passer.

Un soir, alors que Camille, debout sur un tabouret, frotte le grand miroir, la patronne lui demande :

Camille, ça tintéresse le mariage, toi ? Tu voudrais quon tarrange ça ?

Camille descend, essore son chiffon, répond dun ton neutre :

Comme il vous plaira.

Ou tu comptes finir vieille fille ?

Ça mest égal, madame.

Vieux fille, cest bien. Ça évite la marmaille, pas de crèche à nourrir ! Avec ton bassin, tu pourrais me faire dix mômes, toi ! Tas de la chance dêtre bâtie ainsi pas comme ma Pauline…

La vieille hoche son visage large, hésite, on lappelle. Elle remettra sa décision plus tard.

Ce dialogue ne change rien dans le cœur de Camille. Son âme dort, résignée, abrutie. Physiologiquement, elle pourrait désirer ce que toutes désirent, mais il demeure ce mur invisible et froid qui len isole. Immuable. Là-bas, derrière la paroi, Camille se sent presque en sécurité, paisible. Les hommes, eux, finissent par la considérer comme un meuble, sa démarche sans grâce néveille rien, son visage fermé non plus. Même le vieux Antoine la déclaré un jour : « Camille, cest pour Dieu, pas pour nous. »

Mais ce mur, un jour, souvre. Ce fut début juin, quand lair sadoucit enfin et que les prés verdissent. On attend de grands invités à la maison. La jeune demoiselle, fragile, doit accueillir un notaire venu de Paris, sans doute pour la demander en mariage. Camille est envoyée aux champs cueillir des marguerites pour le salon. Pieds nus dans lherbe luisante, elle se penche quand, soudain, un jeune homme barre le sentier. Il a un gilet de velours sur sa chemise brodée, des bottes cirées éclatantes même sous les nuages. Ses yeux brillent dinsolence, ses cheveux bien peignés sentent la pommade. Cest Augustin, palefrenier dun domaine voisin. Il est venu avec le jeune notaire.

Bonjour, beauté, lance-t-il en détaillant Camille, fixant ses bras musclés et sa poitrine tendue sous une blouse délavée.

Camille ne le regarde même pas. Elle fait un pas pour léviter, il se décale, lui ferme la route à nouveau.

Ben tu bloques pourquoi ? grogne-t-elle, sans lever les yeux.

Comment tu tappelles ?

Celui qui sait ma déjà nommée, et toi, tu nen as pas besoin ! répond-elle en le contournant sèchement.

Augustin ne lâche pas laffaire. Il revient chaque semaine avec le notaire. Camille entend sa voix forte et sûre dans la cour, sent son regard collant sur elle quand elle blanchi les murs ou lave la vaisselle. Il la guette près du puits, à la grange, au perron. Sexcuse dun sourire, tente une plaisanterie, cherche à la pincer, mais elle se retire, toujours muette. Un jour, seule dans la remise pour y prendre de la farine, il la surprend, la ceinture. Camille ne pousse pas même un cri : dun mouvement brutal, elle le repousse, le fait tomber contre le mur. Elle le regarde de haut, tranquillement :

Bien fait pour toi

Elle rajuste son fichu, époussette sa jupe, sort, le laissant au sol. Augustin reste longtemps assis, la tête douloureuse, fasciné pourtant. Habitué aux filles dociles qui saccrochent à lui ; celle-là, solide et muette, est imprenable.

Quant à Camille ? On ne saurait dire quelle reste de marbre. Ce qui lui arrive est flou, nouveau. Elle ne pense pas à Augustin, ne se souvient pas de lui. Il nest que le déclic dun étrange éveil, une lumière douce.

Camille se met à sourire plus souvent. Elle veut revivre ce doux pincement au cœur quil a éveillé. Elle se lève plus tôt, contemple la brume au-dessus des prairies, trait la vache, sattarde devant laube, la rosée, la splendeur du soleil montant. Elle voudrait se jeter dans cette herbe verte et rire, pleine de jeunesse et de force. Cela dure un mois.

Augustin nobtient rien, si ce nest un baiser volé à la cave, suivi dune gifle puissante. Mais il ne cède pas. Un jour, Camille, déversant leau du seau, surpris par Augustin venu laider, lui sourit timidement. Un autre jour, de la fenêtre, elle lobserve longtemps alors quil soccupe des chevaux. Ce nest rien, mais Augustin espère.

Leur histoire, si lon peut lappeler ainsi, fut brève.

Un jour, Augustin prend la défense dun gamin surpris à chaparder dans les champs du domaine. Madame ordonne de le fouetter. Camille, témoin de la scène, se fige, le visage tremblant. Elle sinterpose, propose ses propres mains au fouet mais le palefrenier la repousse. Alors elle saisit une bûche, prête à frapper Le cercle se suspend. Soudain, Augustin surgit, arrache le fouet, cogne le palefrenier.

Dégage ! Jexpliquerai tout à madame ! Dehors !

Les femmes se précipitent vers le gamin, veulent savoir son nom, le consoler. Et le petit, sanglotant :

Ma maman elle est morte hier elle est morte !

Ce mot terrasse Camille. Des souvenirs brûlants de son enfance laccablent. Elle rentre senfermer, se jette sur le lit, pleure de rage, de pitié, de désespoir pour tout ce quelle na jamais eu.

Augustin la retrouve là. Il sassied, lentoure dun bras sans rien dire. Elle, pour la première fois, ne le repousse pas. Elle se blottit contre la chaleur de son corps, et murmure :

Quy a-t-il au-delà de la forêt ? Cest comment, plus loin ?

Paris, répond-il, étonné. Des maisons bourgeoises, des magasins, de grandes cathédrales.

Et après ?

Encore une ville Puis la mer, paraît-il, loin dici

Camille se tait. Elle na jamais vu la mer, elle redoute même de traverser la rivière. Mais ce soir, elle rêve de voir la mer. Elle veut sen aller, quitter tout ici, les coups, lépuisement, la servitude, le surnom de « mule » que personne ne lui conteste. Elle veut devenir quelquun. Elle prend le visage dAugustin entre ses mains rêches, le fixe droit dans les yeux, demande :

Tu memmèneras ? Tu mépouseras ?

Augustin hésite. Il aime frimer, plaisanter, mais sengager, cest autre chose. Il baragouine quil faut du temps, de largent. Mais déjà Camille nécoute plus. Une digue se brise en elle. Elle devient hardie, impatiente, presque folle. Elle prend les devants, lembrasse, lui chuchote quelle se moque de tout, qu’elle ferait tout pour être avec lui. Cette nuit-là, elle perd sa petite médaille de cuivre denfant le fil casse, elle ne la retrouve pas. « Cest le destin », dit-elle dans un souffle résigné.

Augustin reviendra deux fois encore. Ils se voient en cachette, dans les bottes de foin, dans le vieux cellier, derrière les saules. Camille sépanouit. Elle marche le menton haut, le teint rajeuni, sourit soudain.

Mais tout sarrête là. Le mariage de la demoiselle a lieu dans le vacarme, le jeune notaire emmène sa femme à Paris. Augustin aussi sen va. Personne ne prévient Camille. Elle apprend la nouvelle par la cuisinière, « Augustin est parti avec les nouveaux, cherche-le si tu veux ! »

Camille attend. Soir après soir, elle se poste sur la route, scrute la bande poudreuse menant à la forêt. Les bras croisés, elle reste debout, des heures, jusquà la nuit. Elle cesse de manger, de dormir. Son beau visage émacié seffile, les yeux senfoncent, mais flambent dun éclat fiévreux. Jeanne la secoue, linsulte, mais Camille sourit obstinément, le regard béat. Elle est certaine quAugustin reviendra. Elle le sent dans chaque fibre de son corps usé.

Lété étouffant passe, laisse place à un automne gris et mouillé, infini. Camille contemple la ligne dhorizon, où la forêt touche presque le ciel. Elle croit quavec assez de patience, Augustin reviendra. Elle ne demande rien sur lui, répond par des sourires. Pour elle, des forces mauvaises empêchent Augustin dêtre près delle. Mais si dans cette existence si terne, il y a eu ces jours si doux, il doit, lui aussi, vouloir les retrouver. Il suffit donc dattendre. Elle travaille toujours plus vite, plus dure, puis sévade dans le vide, le temps sefface.

Un jour, fin octobre, les arbres nus, les champs sombres, Camille, affairée dans son potager, lève la tête : à la lisière de la forêt, une silhouette masculine. Son cœur saute. Elle croit voir Augustin. Elle lâche sa bêche, court sans sentir la boue, agitant les bras, criant désespérément :

Attends ! Attends-moi !

Lhomme ne se retourne pas, ne lentend sans doute pas. Camille arrive près dun ruisseau gonflé. Elle ne sait pas nager, lhomme est déjà loin de lautre côté. Sur un tronc, elle tente dapercevoir sa silhouette. Les larmes brouillent sa vue mais elle lutte pour ne pas pleurer, pour quil ne disparaisse pas. La tache blonde de ses cheveux, le dos de sa chemise fondent à lhorizon, puis tout disparaît. Ne reste que la prairie verte.

Jeanne sapproche, la tête basse.

Tu tes assise, pourquoi donc ? Tu cours après qui ?

Cétait Augustin, dit Camille sans se tourner.

Quel Augustin ?

Le palefrenier qui venait jadis avec le notaire.

De la demeure voisine ? Allons donc ! Pourquoi tu le cherches ?

Je lattends.

Attendre quoi ? soupire Jeanne. Il en a fini avec ça… Jai appris quil sest marié, il y a bien longtemps, avant la guerre. Il vit à Monceau, comme toujours.

Ne mens pas, souffle Camille, dans une voix dune folie sourde.

Mais pourquoi je mentirais donc ? Jeanne se signe, recule. Mon beau-frère la vu il a des enfants, plein, et lui-même nest plus que lombre dAugustin, infirme depuis quune charrette la écrasé. Ils crèvent de faim Peut-être même quil est mort. Quest-ce que tu ris ?

Ah, ah, ah ! éclate Camille, assise à même la terre. Ses cheveux semmêlent, la jupe remontée, laissant ses genoux pâlir sous le soleil. Un rire aigu, brisé, inhumain.

La pauvre folle, se signe Jeanne, senfuyant, Elle est touchée, Dieu aide-la !

Dès ce jour, tout le village la prend pour illuminée. Camille nattend plus au sens davant, nespère plus. Elle cultive son lopin de terre, plus acharnée, comme pour étouffer une douleur larvée. Dans les petits moments de repos, elle sassoit sur le perron, fixe la forêt, persuadée que la mer est derrière. Une vide insondable sest figée au fond de ses yeux ; tous la craignent, la contournent.

Tant quelle a pu, même en plein été imprégné du parfum des tilleuls et pivoines, Camille enfile une blouse propre, brosse ses longs cheveux argentés, sort dans la prairie et contemple longtemps la ligne bleue où la forêt rejoint le ciel. Debout, toujours droite, plus tout à fait belle mais empreinte dune patience ancienne, enracinée là depuis des siècles. Dun air doux, lorsque par curiosité ou tendresse on lui demande qui elle attend, elle répond, dans un sourire :

Mon bonheur. Il est là-bas, derrière la forêt. Augustin a promis de rentrer aujourdhui.

Pauvre femme perdue, murmurent les autres.

Et seul le vent murmure dans les cimes, la rivière poursuit ses eaux lentes, et là-bas, très loin, derrière les forêts, les villes, gronde la mer inconnue dont Camille ne connaîtra jamais que le nom.

La porte de la maison grince. Hélène entre pour rallumer le feu. Camille lève vers elle ses yeux fanés, sans couleur.

Alors ? Comment vont tes pieds ? demande Hélène.

La vieille marmonne des mots confus. Hélène sapproche, écoute.

Hein ? Je nentends pas !

Mourir Ah, il ne reviendra plus Il ne reste plus quà mourir…

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