La vie vide de Camille

Journal intime de Geneviève : Une vie sans éclat

La neige, ce matin-là, ne brûlait même plus mes pieds nus je ne les sentais plus depuis longtemps. Le vent, lui, me fouettait le visage, les bras, le cou, comme une lanière dosier trempée, glissant sous la chemise de nuit. Mes cheveux gris, pleins de flocons tassés, pesaient comme des glaçons. La tempête criait, hurlant dans la ruelle du petit village, et jétais perdue sur ma propre cour, incapable de retrouver le seuil. Je me suis adossée à la palissade gelée et jai croisé les bras, murmurant à mi-voix :

Que ça sarrête, Seigneur, que je parte enfin Seigneur, faites que je meure vite que je men aille

Sans larrivée dÉdith, la voisine, je serais restée là, figée à jamais sous la neige. Elle était sortie vérifier sa vache pensait quelle allait vêler ce soir. Elle a vu la lumière par la porte entrouverte de chez moi.

Geneviève ? Tes encore debout dans la nuit ?

Mais je ne bougeais pas, tétanisée dans un coin de la cour, cachée du monde par ce rideau aveuglant de neige, répétant en boucle, les yeux fermés, la même prière : « partir partir »

Édith sest précipitée, elle a claqué la petite grille et sest jetée vers moi.

Geneviève, hé oh ! Geneviève, vieille sotte ! Où tes ?

Impossible de lui répondre. Jai glissé le long des planches, et, geignant, jai posé la tête sur mes genoux serrés contre la poitrine. Les larmes coulaient malgré le froid. Je sentais à peine les bras forts qui tentaient de me hisser. Jétais dure comme du bois mort.

Ah la vieille bique ! Bouge pas, je vais chercher mon mari !

Cest à deux quils mont portée jusquà ma cuisine, là où la chaleur navait pas encore fui.

Depuis, je suis restée alitée. Le lendemain, la jeune infirmière, Alice, est entrée, surprise de ma résistance à quatre-vingt-onze ans pas même de rhume, juste les pieds gelés. Elle sest penchée sur moi, son visage encadré de cheveux noirs, les joues roses de froid.

Il faudrait vous hospitaliser. Je peux appeler lambulance ?

Je la fixais dun regard entêté.

Non merci, ma petite. Je reste ici. Tu nas rien à perdre avec moi, laisse-moi mon temps. Va, pars, ma chérie.

Jai passé deux semaines dans le lit, à ressasser la même question : pourquoi étais-je sortie cette nuit-là, pieds nus, dans la cour, vêtue seulement dune chemise ? Ceux du village disaient que cétait la folie dune vieille. Mais moi, je pressentais autre chose un appel, presque une fatalité. La veille, assise sur le lit, je détricotais un bas, mes mains fines filant la laine sans y penser. Mon esprit était ailleurs, à des souvenirs trop éloignés pour être vrais. Je fixais le mur, sourire figé, rêvant dautrefois.

Ma vie na jamais connu le bonheur, ni joie ni embellie, sinon cette minuscule lumière un jour, à vingt ans, un élan damour, unique et fulgurant.

Il sappelait Guillaume.

Guillaume mon petit Guillaume soufflais-je, la bouche mi-close, plus déformée quun vrai sourire.

Je ne sais si je rêvais ou si cétait la mémoire javançais dans le champ, derrière les vignes du domaine, là où la propriété sarrêtait. Jattendais, la main en visière sous le soleil, le cherchant longtemps du regard. Il avait promis de venir. Langoisse et lespoir pesaient sur mon cœur, et dans le mirage dun champ de blé, une silhouette dhomme surgissait. Je courais vers lui, criant, absolument heureuse, « Guillaume ! Guillaume ! ».

Cest à ce rêve que jai sombré dans le sommeil. Mais au milieu de la nuit, agitée, je me suis réveillée. La tempête hurlait dehors, les vitres grinçaient. Jai rejeté la couverture, tâtonné dans lobscurité, et je suis sortie.

Juste un instant, je reviens vite

Jai poussé la porte du pied, suis sortie sans mémoire. Dans la blancheur de la bourrasque, jai tendu une main :

Guillaume !…

Le froid a mordu tout le corps. Les pieds nus sur les marches, descendues à laveugle, je marchais, fixant la clôture, luttant contre la neige. « Guillaume ! Je suis là ! Guillaume ! »

Arrivée au portail, jai tourné, cherché, couru dans la neige Et là seulement, jai senti que mes pieds devenaient de pierre, paralysés par le froid. À tâtons, toujours souriante, jai tenté de retrouver la sortie.

Je reviens vite Il faut vérifier de ce côté

Mais je ne trouvais plus le portail, perdue sur le terrain. Chaque pas menfonçait dans la neige, heurtais un arbre, puis une toiture basse Je me suis perdue. Cest là quon ma retrouvée.

Édith venait chaque jour, apportant de la soupe, ravivant le feu. Linfirmière soignait mes pieds, jurant contre mes bêtises, forçant à prendre la température. Sans mot dire, jobéissais puis, seule, fixais le plafond avec des yeux vides, guettant dehors les bruits familiers : aboiements des chiens, grincement dune charrette, cris denfants sortant de lécole.

Jétais souvent prise dans la brume du sommeil. Mes yeux souvraient : matin ou nuit ? On entendait le bois crépiter dans le poêle, des gouttes glissant du toit : « Seigneur, quand cela finira-t-il ? Mourir » pensais-je sans cesse.

Depuis petite, une vérité cruelle ma guidée : ma destinée, cest une pente raide, couverte dorties et de boue. On ne remonte pas, on chute, heurtant racines et pierres, personne pour vous retenir. Tout le monde vivait ainsi ; je nattendais rien dautre. Chuter, endurer, et, en silence, retenir les cris.

Cette année-là, le printemps fut cruel. Il napporta pas la douceur, seulement vents glacés et pluies qui transformaient les routes en bourbiers. La neige, partie en mai, avait laissé la terre nue et humide, comme une vieille peau fatiguée. Les arbres, les jardins, tout restait noir, dépouillé, en attente. Remontant du puits, mon fichu trempé collé aux cheveux, je longeais la rue, les pieds nus craquelés par le froid. En face, sous la pluie, les hommes fumaient le dos rond devant leur palissade. Je passais sans lever les yeux on finit par devenir invisible dans la grisaille de la campagne.

Geneviève ! la voix de la vieille Agathe, employée dans le domaine autrefois, fendait la brume, sèche, impérieuse. File à lépicerie ! Dis à Lucien damener du tissu pour la demoiselle. Choisis le plus beau, à fleurs ! Pas de temps à perdre, ce soir y a des invités du Mans. Et ramène des fleurs !

Jai déposé les seaux sur le pas de la porte, essuyé mes mains dans le tablier, et pris la route du bourg. Javais vingt-deux ans, avec la sensation quil ny avait rien pour moi, que les années me filaient sous le nez sans même me frôler. Orpheline depuis mes dix ans, la veuve du domaine ma prise « pour la soupe », disait-elle. À lépoque, jétais une gamine maigre, battue, les yeux toujours sur le qui-vive. Aujourdhui, devenue grande, forte, mutique mes mains usées racontaient mieux ma vie que mes mots. Il ne restait aucune lueur dans mon regard.

Je travaillais de laube au soir. Fatiguée jusquà avoir les oreilles qui bourdonnaient, les jambes lourdes comme du plomb. Je fendais du bois sous la bruine doctobre, trayais les chèvres gelées à létable, pétrissais la terre pour le four, lavais le linge dans la rivière jusquà perdre tout sentiment dans les doigts. Jarrachais les mauvaises herbes sous le soleil, résistant à lappel sucré des groseilles, veillant à ce quaucune ne disparaisse, sous peine de voir la patronne cingler avec des orties. Jai appris à ignorer le monde, à travailler sans broncher, espérant parfois quen satisfaisant la patronne, elle me laisserait un moment de paix. Du matin au soir, mon buste maigre passait entre les arbres du verger luxuriant, résistant à chaque tentation. Jai appris à endurer sans rien espérer.

Le samedi, je préparais le bain pour la maîtresse, portant leau de la rivière, chauffant les pierres jusquà suffoquer. Dans cette brume brûlante, je frottais le vieux dos de la patronne, jusquà lépuisement et aux nausées. Tantôt à genoux, tantôt sur la pointe des pieds, jessuyais, rhabillais la patronne, la ramenant jusquà la maison. Cétait de force que je continuais, tant cela métait naturel, insensible aux moqueries ou aux surnoms « mon cheval de trait ». Je ne prêtais plus attention à rien ni aux vêtements, ni aux commérages, ni même aux garçons et leurs plaisanteries. Je ne souffrais pas, tout était devenu lointain, muet, figé derrière un mur dindifférence et de fatigue.

Un soir, alors que je lavais les vitres, la propriétaire ma demandé :

Geneviève, tu ne voudrais pas quon te trouve un mari ? Ça tintéresse ?

Je suis descendue de lescabeau, jai tordu mon chiffon, et ai répondu, sans émotion :

Comme vous voulez.

Ou tu finis vieille fille, hein ?

Pourquoi pas.

Bah ! elle a tapé sur mon épaule Cest ce quil y a de mieux. Mieux vaut pas avoir denfants, trop de tracas. Avec ton derrière, tu ferais une ribambelle ! Voir comme tes taillée, pas comme ma Pauline

Son visage sest refermé, préoccupé, puis sa fille la appelée, et elle a remis la décision à plus tard.

Cette conversation na rien changé en moi. Jétais grande, solide, mais sans attente une partie de moi était murée quelque part, inaccessible. Ni désir, ni ambition. Les garçons se sont habitués, et ont cessé démettre des hypothèses à mon égard, comme si je ne faisais pas partie de leur monde. Le vieux palefrenier, Fernand, a même déclaré : « La beauté de Geneviève, cest pour le Seigneur, pas pour les hommes. » Ainsi allaient les choses, jusquau jour où un incident a percé ma carapace, mobligeant à ouvrir un œil sur la vie ordinaire.

Cétait début juin, la chaleur enfin revenue, les prairies éclatantes de vert. On attendait des visiteurs au domaine, un jeune homme arrivé de Paris pour demander la main de la jeune maîtresse. Jai été envoyée cueillir des marguerites dans la prairie humide. Pieds nus, glissant entre les herbes, je suis tombée nez à nez avec un inconnu. Il portait un gilet de velours sur une chemise brodée, des bottes lustrées, les cheveux blondis, enduits de brillantine.

Cétait Guillaume, le garçon décurie du château voisin. Il faisait le beau, sûr de lui, le regard moqueur.

Bonjour, la belle, a-t-il lancé, détaillant mes bras hâlés, la poitrine tendue sous la blouse délavée.

Jai détourné les yeux, ai voulu passer, mais il me barrait la route.

Besoin de quelque chose ? jai demandé dune voix lasse.

Tu tappelles comment ?

Demande à ceux qui savent. Tu nas pas besoin de le savoir. lui ai-je lancé, puis contourné comme un arbre.

Guillaume persistait à rôder, chaque semaine, madressant quelques mots, me frôlant parfois dans la cour, cherchant toujours à attirer mon attention. Une fois, au grenier, alors que je prenais de la farine, il a tenté de membrasser de force. Sans crier, je lai violemment repoussé. Il est tombé, surpris. Je nai eu pour lui quun regard froid et un : « Bien fait ! » avant de sortir, laissant derrière moi sa stupéfaction.

Guillaume ne comprenait rien à ma froideur. Il était habitué à la facilité, mais ma rudesse lintriguait, attisant chez lui une obsession nouvelle.

De mon côté, je néprouvais pas démoi, ni vraiment dindifférence. Quelque chose en moi se réveillait, confus, neuf. Je navais pas dattentes, mais je me sentais soudain vivante. Je me surprenais à sourire sans raison, à guetter le matin, à savourer le brouillard, la rosée, le lever du soleil sur les champs. Javais envie de rire, de courir dans lherbe, sans savoir pourquoi. Le travail reprenait le dessus, aussitôt je me remettais à la tâche.

Les avances de Guillaume neurent pour tout succès quun unique baiser volé, lequel lui valut une gifle magistrale. Ma patience faiblissait, mais le sentiment restait indéfinissable. Par instants, je lui souriais en coin ; il le remarquait. Mais entre nous, lhistoire était brève.

Un jour, Guillaume défendit un petit garçon accusé de vol de pommes dans le verger. La patronne ordonna une correction. Je suis accourue, prête à recevoir le coup à la place de lenfant, mais le palefrenier me repoussa rudement. Jai alors attrapé une bûche pour me défendre. Lattroupement retenait son souffle. Guillaume est arrivé, a arraché le fouet, a crié :

Va-ten ! Jexpliquerai tout à madame. Partez !

Des femmes sont venues réconforter le gamin. Il sanglotait :

Ma maman est morte hier morte

Ce mot ma frappée de plein fouet. La douleur du souvenir a remonté, irrésistible. Glissant dans ma chambre, jai fondu en larmes, secouée de sanglots, agrippant la maigre couverture. Jai pleuré pour moi, pour la rage, pour le malheur dune vie quon ne nomme même pas.

Guillaume ma trouvée là, silencieuse. Il na pas parlé, juste posé une main sur mon épaule. Pour la première fois, je nai pas reculé. Je me suis blottie, sentant la chaleur de son corps, attentive à son souffle calme.

Quy a-t-il, après cette forêt ? ai-je murmuré.

La ville, répondit-il, hésitant. Des maisons, des boutiques. Et puis aussi, plus loin, dautres villes par le train et la mer, paraît-il

La mer. Jamais vue, trop vaste pour limaginer. Mais tout à coup, jen avais envie, de cet ailleurs, loin des gifles, de la sueur, de lesclavage, du mépris. Je voulais devenir quelquun. Je lai regardé dans les yeux, la paume rugueuse sur sa joue, et dit dune voix grave :

Tu memmènes ? Tu mépouses ?

Guillaume a reculé, bredouillé, il voulait attendre, gagner un peu dargent Mais je ne lentendais déjà plus. Quelque chose avait cédé en moi, réveillé par lurgence. Cest moi qui lai embrassé, le poussant, lui chuchotant que rien ne me retenait plus, sinon ce fol espoir de quitter ce lieu. Cette nuit-là, jai perdu ma petite médaille de baptême. Je nai pas cherché à la retrouver : « Cest le destin. »

Il est venu deux fois encore. On se voyait en cachette, dans la grange, sous les saules du ruisseau. Je rayonnais ; ma démarche changeait, ma joue se colorait, je réapprenais presque à sourire.

Et puis tout sest arrêté. La jeune maîtresse a épousé son prétendant, la noce a secoué la maison, puis ils sont partis pour Chartres. Guillaume les suivit. Je lai appris par la cuisinière, peinée : « Il est parti, ton Guillaume. Avec les Parisiens. »

Jai attendu. Chaque soir, me postant près du chemin, je scrutais lhorizon, le cœur en croix. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Ma beauté maigre filait, mes yeux brillaient de fièvre. Agathe fulminait, me traitait dimbécile, mais je ne réagissais pas : jétais sûre quil reviendrait, que cétait écrit.

Lété a passé, lourd, orageux, puis lautomne sest installé, triste, mouillé. Jaimais surveiller la ligne darbres, convaincue quavec du courage, on le fait revenir. Je ne demandais rien à personne, je savais quun sort le retenait loin mais que, sil avait éprouvé ces mêmes jours de lumière avec moi, il noubliait pas. Il suffisait dattendre. Je devenais de plus en plus introvertie, expédiant le travail, puis sombrant dans la rêverie, perdue dans des souvenirs brumeux.

Fin octobre, un jour gris, alors que je bêchais mon jardin, jai levé la tête. Là, à la lisière, une silhouette masculine, seule. Jai cru voir Guillaume. Jai tout laissé, traversé le champ, criant jusquà menrouer :

Attends ! Attends !

Lhomme ne sest pas retourné. Jai atteint la rivière en crue, cherchant en vain à la franchir. Sur la rive, jai regardé, debout sur un tronc, fixant le dos qui séloignait, minterdisant de pleurer de peur deffacer limage rejoignant bientôt lombre. Au loin, il a disparu, avalé par la plaine.

Cest la voisine qui ma retrouvée. Elle secoua la tête :

Quest-ce que tu fais là ? Tes tombée tu cours après quoi ?

Cétait Guillaume répondis-je, sans détourner le regard.

Le garçon décurie ? De la grande maison ? Mais il sest marié longtemps déjà, vit à Tours. Ça fait des années !

Tu mens, dis-je tout bas, la voix démente, tellement sombre que la paysanne recula.

Je tassure ! Il a eu des enfants, il est infirme depuis un accident. Peut-être même est-il mort Pourquoi tu ris ainsi ?

Ah ! Ah ! jéclatais dun rire rauque, décoiffée, agenouillée dans la boue, riant comme une possédée.

Pauvre fille, se signa-t-elle. Tes perdue pour ce monde, la misère ta rendue folle

Dès lors, tout le village me considéra comme « à part ». Je ne pleurais plus, je nattendais même plus. Je travaillais férocement mon lopin de terre, à lécart, assise parfois sur le perron à contempler la ligne bleue de la forêt. Mes yeux avaient la fixité dun puits obscur, dont tous sécartaient.

Jusquau bout, même les jours dété, je mettais ma blouse propre, peignais mes cheveux striés de blanc, puis jallais voir la prairie, sans rien dire. Ma silhouette demeurait droite, déjà abîmée, enracinée comme la vigne, dans la patience des siècles. Lorsquon me demandait ce que jattendais, je répondais avec un sourire ténu :

Mon bonheur. Il est là-bas. Guillaume avait promis de revenir aujourdhui.

La pauvre ! murmuraient les voisins.

Seul le vent parlait dans les arbres, et la rivière roulait à linfini, loin, là où la mer mappelait, celle que je ne verrais jamais.

Un soir, la porte grinça. Édith venait allumer le feu.

Alors, tes pieds ? demanda-t-elle.

Je marmonnais sans quelle comprenne. Elle sapprocha :

Hein ? répète !

… Que tout finisse, enfin… Il ne reviendra plus. Il ne reste plus que la finÉdith déposa sa main sur la couverture, chaude et lourde. Son regard tâta le mien, plein dune pitié que je repoussais dun froncement de sourcil je nen avais plus besoin.

La nuit, cette nuit-lui, tombait doucement. Dehors, la pluie se mêlait à une brume laiteuse, un halo doré dansait autour de la lanterne suspendue sous lauvent. Je distinguais encore, à travers la fenêtre embuée, les arbres du verger, squelettiques, debout contre le vent.

Quand la porte se referma, le silence reprit possession de la pièce. Le vieux poêle soufflait, mes mains repliées sur le drap, la tête lourde dattente. Dehors, un merle essaya trois notes, suivi du cri bref dun renard. Alors, je fermai les yeux une dernière fois.

Jai plongé dans un pays sans douleurs, un matin plus doux que laube. Là-bas, la prairie éclatait de fleurs légères, les peupliers frémissaient dune clarté blonde. Et, sous la lumière neuve, Guillaume mattendait, le visage jeune, rieur, tendant la main comme autrefois, sans fatigue. Il y avait la rivière, paisible, et, au loin, la mer, immense, frémissante, doù montaient les promesses oubliées.

Jai marché vers lui, sans hâte, pieds nus sur lherbe tiède. Plus de neige. Plus de douleur.

Guillaume, je reviens aujourdhui.

Sous la lune, dans la petite maison, la flamme du poêle déclina lentement, et, tandis que la brise étirait les rideaux, un fin sourire releva les lèvres de Geneviève comme si, enfin, la lumière de sa vie venait déclore, fragile, discrète mais éternelle.

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