La vie vide de Blanche
La neige ne brûlait plus la peau nue de ses pieds Blanche ne les sentait même plus. Seul le vent fouettait son visage et glissait sur ses bras maigres et son cou, traversant jusquà los sa poitrine cachée par une simple chemise de nuit. Ses cheveux gris, lourds de givre et de flocons collés, salourdissaient en paquets comme des stalactites. Dans la nuit où la tempête sabattait sans relâche, Blanche ne savait plus où elle allait, égarée au cœur même de son jardin. Acculée contre la barrière de bois gelée, elle croisa les bras sur sa poitrine et se mit à gémir, la voix brisée par le froid et le chagrin :
Que la mort vienne enfin ! Seigneur, emmène-moi Il est temps de mourir
Elle serait morte cette nuit-là, gelée, si sa voisine, Solange, nétait pas sortie vérifier sa vache pensant la voir vêler. Elle aperçut alors la porte entrouverte chez Blanche, de la lumière filtrait hors de lentrée.
Blanche ! Tu es là-bas, à tattarder dans le noir ?
Mais Blanche restait recroquevillée, invisible dans lombre des arbres et du blizzard sifflant, répétant, les yeux clos et la bouche tordue, dune voix mécanique : « mourir, mourir »
Solange accourut, ouvrit le portail, chercha :
Blanche, où es-tu, bon sang ! Blanche ! Tu vas te tuer !
Même si elle lavait voulu, Blanche naurait pu répondre. Elle glissa le long de la palissade, tête basse, haletant des sons indistincts. Elle seffondra, ratatinée sur elle-même, tandis que des larmes ruisselaient sur ses joues creuses et cendrées. Alors, des bras la soulevèrent, tentèrent de la porter, mais le corps de la vieille sétait figé, glacé, déjà durci.
Nom dun chien, quelle vieille têtue ! Je reviens ! lança Solange en filant chercher son mari. À deux, ils réussirent à traîner Blanche jusque dans la chaleur de leur maison.
Depuis ce soir funeste, Blanche resta couchée. Le matin, une jeune infirmière du dispensaire Ninon, les joues rosies de froid et la tresse ébène sur lépaule constata, surprise, que, malgré ses quatre-vingt-onze ans, Blanche navait pas attrapé la moindre fièvre, mais ses pieds étaient noirs dengelures. Penchée sur le visage creusé de la vieille, elle demanda doucement :
Il faudrait vous transporter à lhôpital. On va appeler lambulance ?
Blanche contempla les cheveux lustrés de la jeune, la lumière sur sa peau vive, et secoua la tête dun air buté.
Non, laissez-moi ici. Perdez pas votre temps avec moi, ma petite. Jai plus besoin de rien. Allez, filez donc.
Deux semaines sécoulèrent ainsi. Tous se demandaient pourquoi diable Blanche était sortie, cette nuit-là, pieds nus et vêtue de rien. On crut à la folie dune vieillesse solitaire. Mais Blanche, elle, savait le secret mystérieux, presque fataliste, qui ly avait poussée. La veille, assise sur son lit, sous la faible clarté dune ampoule, elle défaisait un bas tricoté, les doigts agiles mais le regard perdu au-delà du mur, le sourire figé au souvenir dun passé lointain.
Sa vie, jamais, navait connu la douceur que labeur et privations amères. Un seul éclair avait troué ces longues ténèbres de misère : un élan damour, unique et éphémère.
Il sappelait Henri.
Henri Mon cher Henri murmurait-elle, édentée, le sourire extatique, déformée par labsence, la bouche entrouverte.
Ce soir-là, elle avait cru ou rêvé le revoir, là-bas, derrière la haie qui séparait le domaine de la grande dame bourgeoise. Blanche guettait, la main en visière, longtemps debout, attendant. Il avait promis de venir. Un frisson despoir et de peur tordait ses entrailles. Dans le mirage des blés, elle voyait une silhouette dhomme. Son cœur bondissait, elle courait vers lui, portée par une joie oubliée : « Henri ! Henri ! »
Cest sur ces images quelle sendormit enfin. Puis, au beau milieu de la nuit, elle séveilla prise dune angoisse soudaine. Dehors, des bourrasques, la fenêtre vibrant sous les rafales. Elle rejeta la couverture, avança les bras et, tâtonnant dans le noir, gagna la porte.
Jen ai pour deux minutes, jarrive balbutia-t-elle.
Elle poussa la porte à la volée, sortit, pieds nus, sans conscience. Elle scruta la tempête blanchâtre sur le village et tendit la main dans le néant, comme pour supplier :
Henri !
Le froid la transperça, la chair se raidit dun coup. Les pieds sur les marches gelées, elle savança, regard obstinément tourné vers la route, luttant contre la fureur du vent.
Henri ! Je suis là ! Henri !
Arrivée à la barrière, elle lenjamba, tituba plus loin avant de réaliser, soudain, que ses jambes ne lui répondaient déjà plus. Affolée, elle courut vers le portail, le chercha en vain, ségara derrière les fourrés, les arbres, les pieds pris au piège de la neige profonde. Elle sessouffla, puis sabandonna. Voilà comment les voisins la retrouvèrent, hagarde, épuisée.
Solange revint, apporta à manger, veilla à ce que la cheminée crépite. Ninon soigna les plaies, tartina les pieds de pommades âcres, parlait doucement, tentait dobtenir chaque jour une mesure de température. Blanche obéissait sans un mot, puis, dès le silence revenu, fixait le plafond du regard éteint. Souvent, elle sattardait à écouter les bruits de la rue : laboiement lointain, le chuintement dune bicyclette sur la boue, les rires denfants rentrant de lécole.
Le sommeil la happait. Elle se réveillait, sans plus savoir si le jour commençait ou la nuit tombait. Le feu craquait dans la cheminée, un filet deau suintait du toit. « Seigneur, quand la mort viendra-t-elle ? Mourir, enfin » ne cessait-elle de penser.
Dès lenfance, elle avait compris une chose : sa destinée serait une pente abrupte, couverte de glaise glissante, dépines. On ne pouvait quy glisser sans relâche, cognant contre les racines et les pierres. Personne pour tendre la main, amortir la chute, remonter vers la lumière. Ainsi vivaient tous, et elle ne sattendait pas à autre chose. Elle sétait faite à lidée que la vie nétait quune longue glissade douloureuse, et tout ce qui restait à faire : serrer les mâchoires pour ne pas crier.
Ce printemps-là fut tardif, mauvais. Lair restait douloureusement froid, les averses rendaient le village impraticable, les chemins défoncés nétaient que bourbiers. La neige, fondue à peine en mai, laissa place à une terre détrempée et morte, semblable à une peau tannée. Le feuillage des bouleaux tardait, les vergers restaient nus, noirs, fantomatiques. Blanche, ajustant son foulard trempé, rentrait du puits par la route boueuse. Les seaux deau ballaient au bout du joug, éclaboussant ses pieds crevassés. De lautre côté dune palissade tordue, des hommes fumaient, voûtés sous la pluie froide, jetant des regards obliques sur la silhouette de Blanche qui passait, la tête basse, aussi terne et invisible que le paysage autour delle.
Blanche ! lança la vieille Odette, bonne à tout faire chez la patronne, dune voix métallique que la bruine nétouffait pas. File à lépicerie ! Va dire à Lucien de mettre de côté du tissu fleuri pour Mademoiselle. Et que ça saute ! Ce soir on reçoit du monde de la ville ; il faut dresser la table ! Et ramasse des fleurs aussi !
Blanche déposa les seaux sur le seuil, essuya ses mains sur son tablier souillé puis obéit, avançant vers le village. Elle avait vingt-deux ans, mais sa jeunesse, mangée par les corvées, semblait derrière elle, disparue sans bruit. À dix ans déjà, orpheline, elle avait été recueillie « contre la soupe » par la veuve Granger, une bourgeoise acariâtre et sévère. Blanche, gamine maigrelette et craintive, tremblait au moindre geste. Devenue grande et robuste, elle avait appris à baisser les yeux, les bras marqués des corvées. Toute étincelle sétait éteinte dans ce regard mort.
Elle travaillait daube en nuit. Le dos brisé à fendre du bois sous la pluie, traire les chèvres dans la pénombre glaciale, pétrir la glaise du four, laver au ruisseau jusquà linsensibilité des doigts. Elle arrachait les mauvaises herbes sous un soleil implacable, les baies de cassis lourdes, prêtes à éclater, la tentaient, mais pas un geste la patronne comptait chaque fruit, châtiait à coups dorties : « Ce nest pas pour toi, fainéante ! » Blanche apprit à ne plus rien désirer. Elle arrachait rageusement les herbes, se mordait les lèvres pour étouffer les larmes, cherchant à bien faire, espérant quon la laisse en paix.
Le samedi, elle préparait le bain de la patronne, tirant leau du fleuve, chauffant la cuve, frottant la chair molle et blanche jusquà lépuisement. La vieille se laissait masser, râlait, pinçait Blanche au passage, puis, les jours de bonté, lui caressait la joue dune main moite, la gratifiant dun « brave bourrique ». Blanche nen prenait plus ombrage. Sa vie était ce mur dindifférence, où tout espoir ancien était enfoui, disparu à jamais. Les ragots, les soirs entre filles, les chahuts de garçons, tout lui était étranger. Jamais oisive, indispensable à la maison, Blanche ne protestait jamais.
Un jour, alors quelle tournait un miroir lourd sur son escabeau, la patronne lui lança, dun ton pensif :
Blanche, si je te donnais un mari ? Ten penses quoi ?
Descendant sans ciller, Blanche essora la lavette et répondit :
Comme vous voudrez, madame.
Ou tu restes vieille fille à la ferme ? reprit la vieille, presque moqueuse.
Cest égal.
Ha ! Cest mieux vieille fille, au moins tauras pas la marmaille ! Regarde-moi cette carrure, ten ferais une ribambelle ! Quelle chance, pas comme ma Paulette, celle-là soupira-t-elle, rêveuse, avant de repartir, hélée par sa fille.
La discussion ne fit frémir ni le cœur ni lesprit de Blanche. Tout restait endormi, comme protégé par un mur opaque. Elle ne voulait rien, ne rêvait à rien, malgré linstinct qui murmurait, malgré la robustesse de son corps. Là, cachée derrière sa muraille, Blanche vivait paisible. Ni les hommes ni les garçons nosaient la convoiter ils sy étaient faits. Seul le vieux Jacques, palefrenier, déclara un jour : « La beauté de Blanche nappartient quau Bon Dieu, cest une sainte. » Et cela aurait pu rester ainsi, si un imprévu ne lui avait fait traverser cette barrière pour entrevoir, ne serait-ce quun instant, le monde des vivants.
Cela se produisit début juin. Lherbe montait dru et verte. La maison attendait des invités. La jeune demoiselle, maladive, dallure pâle, devait recevoir un prétendant de la ville. On envoya Blanche cueillir des marguerites pour le salon. Dans la descente menant au fleuve, elle croisa, sur un sentier étroit, un garçon inconnu. Habillé dun gilet chatoyant sur sa chemise brodée, bottes cirées aux pieds, il portait des cheveux mis en place avec du brillantine et une moue effrontée.
Cétait Henri, palefrenier du domaine voisin, venu avec le fameux prétendant. Il se planta devant elle, la détailla, sans détour, tel un maquignon cherchant une jument.
Bonjour, ma belle, lança-t-il, lœil allumé, balayant la silhouette campée, les bras puissants, la poitrine tendue sous son corsage délavé.
Blanche ne daigna même pas le regarder. Dun pas de côté, elle tenta de passer, mais il lui barra la route.
Quest-ce que tu veux ? grogna-t-elle sans lever les yeux.
Tu tappelles comment ?
Ceux qui doivent le savoir le savent. Et toi, va-ten !
Elle le contourna, le laissant sur place, planté comme un piquet.
Henri, piqué, persista. Il revint chaque semaine avec son maître. Blanche sentait son regard lourd la suivre lorsquelle blanchissait les murs ou récurait la vaisselle. Toujours sur son chemin au puits, au grenier, sur le seuil. Il multipliait les plaisanteries, les avances, tenta même de pincer. Elle, elle le repoussait à chaque fois, sans mot, indifférente. Une fois, dans le grenier, il surgit dun coin sombre, la ceintura de force. Elle le repoussa si violemment quil cogna la tête contre la poutre. Blanche ne cria ni ne trembla. Elle le regarda de haut, froide, murmurant :
Eh bien, mon vieux tant pis pour toi.
Elle réajusta son foulard, défroissa sa jupe et sortit, le laissant groggy. Henri, frottant sa bosse, la regarda séloigner avec une lueur nouvelle dans lœil. Il navait pas lhabitude des filles dociles ; celle-ci, forte, muette, lui résistait, et cela le fascinait.
Et Blanche ? Disons quelle nétait pas insensible, sans vraiment être envahie démoi. Cétait neuf, inconnu, impensé. Henri devint sans le vouloir le réveil dune force en elle, lumineuse et fine.
Blanche se mit à sourire pour rien. Elle se releva matinée plus tôt, sattarda devant laube, à regarder la brume sur la prairie, à rêver devant léclat de rosée sur lherbe. Elle se surprenait à vouloir se rouler parmi les herbes, à rire toute seule. Elle ne pensait à rien dautre : vivre, simplement vivre, suffirait. Puis, prise en faute, elle se lançait dans la besogne, inlassable. Ainsi défilèrent les semaines.
Les avances dHenri restaient vaines sauf un baiser brusquement volé à Blanche à la cave, vite réprimé dune grande gifle, nette, qui coupa court à ses ardeurs. Henri ne désarma pas. Un jour, elle lui décocha un sourire en coin en le surprenant qui laidait avec les seaux deau. Une autre fois, elle le surprit à la fenêtre, troublé par son regard prolongé. Il ny avait rien de précis mais Henri, lui, se nourrissait despoirs ténus. Leur histoire, si on peut lappeler ainsi, fut brève.
Un jour, Henri défendit un garçonnet surpris à chaparder dans le potager de la patronne. Celle-ci ordonna une correction. Blanche, voyant la scène, se figea, le visage ravagé. Elle voulut se jeter sous le fouet à la place de lenfant, fut repoussée par le palefrenier, alors, en rage, ramassa un bâton pour lassommer de dos. La cour simmobilisa, tous aux aguets. Soudain, Henri accourut, arracha le fouet des mains du palefrenier et sinterposa.
Dégage ! Jexpliquerai tout à Madame ! fiche le camp !
Les femmes se précipitèrent, réconfortèrent le petit. Il balbutia quelque chose, puis sanglota :
Maman est morte hier Morte !
Ces mots fracassèrent Blanche ; elle suffoqua, la mémoire submergée de sa propre enfance. Arrachant son collier, croix cassée sous le coup, elle fila se réfugier dans sa mansarde, se jeta sur le lit, secouée de sanglots qui la laissaient à bout de souffle, les doigts crispés sur le matelas. Elle pleurait pour elle-même, pour son impuissance, pour labsence de tout ce quelle aurait voulu, sans même savoir nommer.
Henri la retrouva, ouvrit sans bruit la porte grinçante, sassit près delle. Il ne parla pas : il la serra simplement, doucement. Pour la première fois, elle ne le repoussa pas. Collée à lui, elle sentit la chaleur de son corps jeune, fort. Les larmes coulaient encore mais elle se taisait, écoutant son souffle. Soudain, elle chuchota :
Quy a-t-il, derrière la forêt ? Que devient-on, plus loin ?
Paris, répondit-il en souriant. Une vraie ville, avec ses boutiques, ses hôtels, ses églises.
Et plus loin ?
Une autre ville, puis la mer, on le dit
Blanche se tut. Elle navait jamais vu la mer, craignait même de traverser la rivière. Pourtant, soudain, elle en eut envie fuir cet endroit où on la martyrisait, où elle saignait des mains, où on lappelait « bête de somme ». Devenir quelquun dautre. Elle tourna le visage vers Henri, encadra de ses paumes rugueuses la figure du garçon et, pour la première fois, le regarda droit dans les yeux :
Memmèneras-tu ? Veux-tu mépouser ?
Pris de court, Henri balbutia, fuyant le regard, arguant du manque dargent, du temps quil fallait, des complications. Mais Blanche, soudain décidée, possédée dune force nouvelle, nentendait plus rien. Elle lembrassa, prit linitiative, lui murmura quelle se moquait du quen-dira-t-on, quelle ferait tout pour senfuir avec lui. Cette nuit-là, elle perdit sa médaille de cuivre, tombée dans lobscurité elle ne la ramassa pas. « Ce devait arriver », souffla-t-elle, résignée, la voix calme, presque grave.
Henri revint à peine deux fois. Ils se virent en cachette dans la grange, dans la cave, derrière le bosquet de saules. Blanche se transforma ; elle marchait la tête haute, ses joues rosissaient, un éclat luisait dans ses yeux. Elle réapprenait à sourire.
Puis tout seffondra. Le mariage de la jeune maîtresse fut célébré en grande pompe, avec invités et accordéon. Le jeune homme lemmena à Paris. Henri, bien sûr, suivit. Et Blanche ne fut même pas prévenue. Elle ne lapprit que de la bouche de la cuisinière, compatissante : « Parti, ton Henri, à la ville avec son maître. Il repassera pas, ma pauvre. »
Blanche attendait. Elle sortait chaque soir sur la route, scrutant la trajectoire poudreuse allant vers la forêt. Elle poireautait, mains croisées, jusquà la tombée de la nuit, sous la lumière des étoiles. Elle cessa de manger, de dormir. Son visage devint anguleux, creusé, les yeux brûlants dune lumière malade. Odette la houspillait, mais Blanche, absente, souriait dun air extatique, assurée quHenri reviendrait. Cela ne pouvait pas être autrement elle le sentait jusque dans ses os brisés.
Lété brûlant passa, puis vint lautomne, gris, détrempé, enveloppé de brouillards. Blanche trouvait refuge à contempler la ligne sombre des arbres à lhorizon. Si elle attendait assez, Henri reviendrait. Peu importaient les ragots rien ne latteignait. Pour elle, sil y avait eu dans sa vie ne serait-ce que quelques jours de soleil, à aimer Henri, alors lui aussi le voulait, il ne pouvait quespérer y revenir. Elle en était certaine, il suffisait dattendre.
Un soir doctobre, alors que les champs nétaient plus que terre noire, Blanche, qui bêchait dans son potager, redressa soudain la tête. Là-bas, près de la lisière du bois, elle aperçut une silhouette masculine. Son cœur rata un battement. Elle crut reconnaître Henri. Elle laissa tomber sa bêche et se mit à courir, sans sentir la boue sous ses pas, criant son nom dune voix rauque.
Attends ! Attends-moi !
Lhomme ne se retourna même pas. Blanche arriva au bord de la rivière, gonflée par la pluie, nosant pas traverser. Elle grimpa sur une vieille souche, visa, la main en visière, lombre qui séloignait. Elle nosa verser une larme, de peur deffacer la vision. Déjà la silhouette sestompait et fondait en une tache indistincte, avalée par la prairie.
Cest une voisine qui la trouva là, assise sur le sol mouillé.
Que fais-tu là, ma fille ? Tu es folle de rester plantée !
Cétait Henri, souffla Blanche sans tourner la tête.
Quel Henri ?
Le palefrenier, celui qui venait autrefois du domaine à notre demoiselle.
Celui du domaine voisin ? Tu ny penses pas ! Pourquoi tu lattends ?
Je lattends.
Mais attends quoi ? Il est marié ! Daprès mon gendre, il est père de famille, infirme depuis un accident, vivant chez les Gaudron, dans la misère Il est peut-être mort, même ! Pourquoi tu ris ?
Ha ha ha ! éclata Blanche, assise dans la boue, cheveux ébouriffés, jupe relevée, les genoux blancs offerts au soleil. Un rire étranglé, douloureux, presque animal.
Ah, ma pauvre Toujours à rigoler ! Personne ne sait, peut-être quil repose déjà sous terre, et toi tu souris soupira la voisine, en se signant hâtivement.
Mais il est beau, jeune, fort ! affirma Blanche, touchant sa poitrine, les yeux brillants dun feu fou. Tu sais qui je suis ?
Qui être ?
Sa femme. On na pas denfants, cest tout. Je nai jamais porté la vie.
Ma pauvre, ça fait si longtemps il doit bien avoir la cinquantaine ! Ça suffit, viens !
Blanche continuait de rire, un regard fou perdu dans le vide.
La nouvelle se répandit : on la tenait pour dérangée. Même les enfants on la craignait, la saluait de loin. Blanche se taisait, travaillant son bout de jardin, plus rude et butée que jamais. Le temps libre, elle sasseyait sur les marches, le regard porté vers la forêt qui cachait, le croyait-elle, la mer. Dans ses yeux figés se lisait un vide profond, tellement insondable que les anciens, croisant ce regard, se signaient en accélérant le pas.
Tant quelle put tenir debout, même au cœur de juin, lorsque lair gonflait du parfum capiteux des pivoines, Blanche mettait une chemise propre, peignait avec lenteur sa longue chevelure grise, sortait sur la prairie et restait là, droite, immobile, regardant la ligne où le bleu du bois rejoignait le ciel. Ce nétait plus une femme, mais une parcelle de la terre elle-même, enracinée, qui attendait non plus des années, mais depuis la nuit des temps. Si, par hasard, un passant lui demandait dun ton compatissant qui elle attendait, elle répondait doucement, sourire pâle :
Mon bonheur. Il mattend là-bas, derrière les arbres. Henri ma promis de venir aujourdhui.
Pauvre femme, une folle !
Seul le vent bruissait dans les cimes. La rivière coulait, lente et indifférente, et quelque part, loin là-bas, derrière champs, villes et forêts, la mer murmurait de son mystère, cette mer dont elle ne saurait jamais rien, sauf le nom.
La porte de la maison gémit. Solange entra, les bras chargés de bois. Blanche tourna vers elle ses yeux délavés, vidés de toute couleur.
Alors les pieds, ça va ? demanda Solange.
La vieille murmura un flot de paroles indistinctes. Solange sapprocha.
Hein ? Je nentends rien.
mourir, enfin Non, il ne viendra plus. Il ne me reste que la mort…