Tu sais, la neige ne piquait même plus les pieds nus de Marguerite elle ne les sentait plus. Seul le vent, aussi mordant quun fouet, lui giflait le visage, les bras, le cou, traversant sa poitrine recouverte dune simple chemise de nuit. Ses cheveux gris, alourdis par les flocons collés, retombaient en mèches dures comme des stalactites. La tempête chantait en hurlant, la frappant de côté, et Marguerite ne savait même plus où elle allait, perdue dans sa propre cour. Elle sest appuyée contre la palissade glacée, a croisé ses bras sur sa poitrine et sest lamentée, tremblant :
Ah ! Que je parte, Seigneur ! Prends-moi Que tout ça sarrête
Elle serait sûrement partie cette nuit-là, engourdie et figée par le froid, si la voisine, Huguette, nétait pas sortie voir si sa vache allait vêler. Elle a remarqué la porte de Marguerite grande ouverte, la lumière filtrant dans la nuit.
Margot ? Cest toi qui tagites dehors à cette heure ?
Mais Marguerite restait prostrée, perdue dans le coin de la cour, cachée par des arbres et la neige qui striait tout, et, les yeux clos, ne répétait que « mourir », « mourir »
Huguette sest précipitée et, sans cérémonie, est entrée dans la cour de Marguerite.
Margot, tes où ? Marguerite, tas encore perdu la tête ? Margot !
Répondre ? Impossible. Marguerite nen avait même plus la force. Un gémissement, puis elle a glissé le long de la palissade, la tête grise et décoiffée tombant sur ses genoux maigres. Elle sest recroquevillée, des larmes coulant sur ses joues creuses. Quelquun la soulevée, a tenté de traîner ce corps glacé, mais Marguerite était raide comme une bûche.
Mais quelle caboche, cest pas possible ! Attends, je reviens ! Huguette appela son mari à la rescousse et, tous les deux, ils finirent par traîner Marguerite jusque chez elle, au chaud.
Elle resta alitée à partir de ce soir-là. Au matin, une jeune infirmière arriva toute surprise, dailleurs, de voir que, à quatre-vingt-onze ans, Marguerite navait même pas attrapé un rhume, juste les pieds gelés. Se penchant sur le visage ridé de Marguerite, elle proposa :
Il faudrait vous hospitaliser, madame. On appelle lambulance ?
Marguerite fixa les cheveux noirs de la jeune femme, ses joues rosies par le froid, et secoua la tête, obstinée :
Je nai besoin de rien, ma jolie. Je resterai ici, tu perds ton temps avec moi. Merci dêtre passée.
Deux semaines passèrent ainsi. Et personne ne sut vraiment pourquoi Marguerite avait bien pu sortir dehors cette nuit, pieds nus, en chemise de nuit. Tout le monde disait que cétait de sa bêtise, mais elle, elle y voyait quelque chose de plus étrange, presque un signe du destin. La veille encore, elle était assise sur son lit, défaisant un vieux bas au faible éclairage de la lampe ses doigts, automatiques, connaissaient le geste par cœur. Mais son esprit était loin, ses yeux fixes sur un point du mur, un sourire étrange, absent. Des souvenirs.
Il ny a jamais rien eu de doux dans sa vie, depuis lenfance. Toujours le travail, la misère, sauf une toute petite parenthèse de lumière : un unique élan damour.
Il sappelait Gérard.
Gérard mon petit Gérard chuchotait Marguerite dans son demi-sommeil, un sourire encore plus large, mystérieux.
Ce soir-là, elle ne savait plus si elle rêvait ou si cétait réel : elle se voyait marcher dans le champ, derrière le bosquet où finissait la propriété de la châtelaine. Marguerite scrutait lhorizon, main en visière, elle attendait. Lui avait promis de venir. Au fond de son ventre, la peur et lespoir se mêlaient. Et voilà quelle distinguait, dans la lumière dorée des blés, une silhouette masculine. Elle courait vers lui, heureuse à en perdre haleine, en criant : « Gérard, Gérard ! »
Sur ces rêveries, elle sétait endormie. Mais en pleine nuit, réveillée en sursaut, elle sagita, troublée. Un regard par la fenêtre : tempête, vitres qui tremblent. Marguerite repoussa la couverture, étendit les bras dans lobscurité, chercha la porte du bout des doigts.
Jarrive, attends-moi
Elle sortit, la porte claqua derrière elle, pieds nus dans la neige. Elle avait à peine conscience delle-même. Devant la blancheur, elle allongea la main, comme pour appeler :
Gérard !
Le froid la transperça, fit se figer son ventre et ses membres. Nue, elle descendit les marches gelées, marcha droit vers la clôture, luttant contre le vent, ne regardant que devant elle.
Gérard ! Je suis là ! Gérard !
Arrivée à la barrière, elle tenta de le trouver du regard, courut de long en large Là seulement elle comprit que ses pieds nobéissaient plus. Prise de panique, elle tenta de revenir, mais erra tout autour, perdue. Plus aucun repère. Où quelle aille, des arbres, une haie, la neige qui lui montait aux genoux Elle sétait perdue. Cest comme ça que les voisins lavaient retrouvée.
Huguette venait souvent, apportait à manger, bavardait, faisait du feu. Linfirmière revenait faire les pansements, appliquer une pommade qui empestait, imposer le thermomètre. Marguerite obéissait, puis, une fois seule, fixait le plafond, un vide immense dans les yeux. Elle écoutait la rue les aboiements dun chien, le grincement dune charrette, les rires aigus des écoliers.
Le plus souvent, elle somnolait. Parfois elle se réveillait sans savoir si cétait le jour ou la nuit. Le poêle craquait dans la cuisine, des gouttes tombaient de la gouttière. « Seigneur, quand est-ce que je partirai quon me laisse » ressassait Marguerite.
Depuis toujours, elle avait intégré cette idée simple et terrible : sa vie, cétait une pente raide et boueuse, où lon ne fait que dévaler, en se cognant sans cesse. Personne pour tendre la main, personne pour laider à remonter voir le soleil. Tout le monde vivait comme ça, et elle nen attendait pas plus. Elle avait compris que la vie, cétait lhabitude de tomber lhabitude de supporter.
Cette année-là, le printemps fut particulièrement long à venir : pluie froide, chemins défoncés. La neige disparut à peine en mai, laissant la terre nue et sombre, comme une vieille peau râpée. Les jardins restèrent sans feuilles, noirs, comme brûlés. Marguerite, nouant son foulard mouillé, traçait sur le chemin boueux, un seau à la main, leau glacée éclaboussant ses orteils crevassés. De lautre côté, appuyés au grillage bancal, les types fumaient sous la pluie fine, jetant de brefs regards quelle ignorait.
Marguerite ! lança dune voix rude et autoritaire la vieille Adélaïde, autre servante, qui travaillait aussi pour la châtelaine. File à lépicerie ! Dis à Maurice de donner la meilleure étoffe pour mademoiselle. Dépêche, y a des invités ce soir, et cueille aussi un bouquet !
Marguerite posa son seau, sessuya les mains au tablier et partit vers la sortie du village. Elle avait vingt-deux ans, mais la vie sétait déjà écoulée à côté delle, sans jamais la toucher. Orpheline à dix ans, elle avait été « recueillie » par la veuve du château « pour la nourrir », avait-elle dit crûment. À lépoque, cétait une gosse maigre, le dos courbé, toujours apeurée. À présent, cétait une grande fille solide, le visage fermé, les mains usées, le regard éteint.
Du matin au soir, elle travaillait. Couper du bois sous la pluie, traire les chèvres au froid, laver le linge à leau glacée jusquà ne plus sentir ses doigts, sarcler sous le plein soleil, toutes ces corvées sans fin, pour une propriétaire qui vérifiait chaque raisin, chaque fraise. « Cest pas pour toi que ça pousse, fainéante ! », beuglait la châtelaine, nhésitant pas à donner un coup de branche dortie. Alors Marguerite arrachait lherbe, la rage dans la gorge, essayant dêtre « parfaite », pour que, peut-être, on la laisse tranquille un moment.
Le samedi, elle chauffait le vieux sauna, tirait à bout de bras des seaux deau de la Marne, couvrait la pièce de vapeur et frottait le dos de la patronne jusquà lavoir en bouche. Adélaïde grondait, la pinçait parfois, ou, de bonne humeur, la tapotait en riant « Ma bête de somme ! ». Marguerite sen fichait. La vie, cétait ça. Elle nattendait rien de plus. Avec ce vide, elle avait appris à être invisible dans le décor, indifférente.
Un jour, alors quelle nettoyait le miroir sur un escabeau, la vieille châtelaine la fixa, pensive :
Marguerite, faudrait peut-être te marier, non ? Ten dis quoi ?
Marguerite descendit, essora son torchon : Cest comme vous voudrez.
Ou rester vieille fille ? Pas dimportance.
Justement ! fit la châtelaine, en riant, vieille fille cest mieux, pas denfants à traîner ! Avec des hanches pareilles, tu men ferais dix, quel calvaire ! Tas de la chance davoir le bassin, pas comme ma Paule !
Elle aurait voulu se signer en pensant à sa fille, puis fut appelée à lintérieur et oublia la conversation.
Mais cette proposition ne changea absolument rien au cœur de Marguerite. Elle était comme coupée du monde par un mur. En vérité, les gars du village shabituèrent à sa beauté massive, à sa démarche sans promesse, et ils finirent par ne rien attendre delle non plus. Le vieux palefrenier Pierre disait parfois : « Celle-là, elle nest pas faite pour les hommes, elle appartient à Dieu ». Marguerite aurait pu continuer ainsi, murée, si un petit détail du destin navait pas fissuré son mur, lespace dun instant.
Cétait au début juin. Lair se réchauffait, lherbe brillait. La demoiselle du château, une pâle jeune fille, attendait un prétendant venu de Paris. Marguerite dut aller couper des marguerites au pré. Pieds nus, prudente sur la pente glissante, elle tomba nez à nez, sur le sentier, devant un gars inconnu. Il avait une veste ajustée, une chemise blanche brodée, des bottes qui luisaient malgré le gris du ciel. Des yeux moqueurs, des cheveux blonds lissés à la brillantine : Gérard, le palefrenier du domaine voisin, venu accompagner le fameux Parisien. Il la détailla, sans gêne.
Bonjour, la belle, lâcha-t-il, un sourire paresseux, appuyant son regard sur les bras musclés et la poitrine tendue par le corsage.
Marguerite ne le regarda même pas, elle sécarta sans un mot. Il bloqua le passage.
Pourquoi tu restes là ? fit-elle dune voix grave, sans lever les yeux.
Et ton prénom ?
Qui ma reconnue le sait ! répondit-elle, sans un regard de plus, et poursuivit son chemin.
Gérard revint, toutes les semaines, avec son maître. Marguerite entendait son rire tonitruant, sentait son regard insistant. Toujours il était sur son chemin, au puits, à la grange, derrière la maison. Il lançait des plaisanteries, tentait de la pincer, mais elle sécartait, glaciale. Une fois, alors quelle était dans la remise, il surgit, lattrapa. Marguerite ne cria même pas. Dun geste animal, elle le repoussa si fort quil se cogna contre la poutre. Elle le regarda den haut, sans colère, juste lasse.
Bien fait pour toi, dit-elle simplement.
Elle remit son foulard, épousseta sa jupe et partit. Gérard, assis, massant sa bosse, découvrit dans cette force quelque chose de fascinant au-delà du simple désir.
Et Marguerite ? Dur à dire si elle tenait à lui, mais quelque chose avait bougé en elle, un désir de vie. Elle se surprenait à sourire, à goûter le matin, à admirer la rosée dans lherbe. Elle voulait juste vivre, cest tout. Mais aussitôt elle retournait au travail, comme pour expier.
Un mois passa.
Les avances de Gérard ne donnèrent rien si ce nest un baiser volé, aussitôt retourné par une gifle magistrale. Pourtant, il nabandonna pas, et Marguerite, un soir, lui adressa enfin un regard doux par la fenêtre. Rien de foudroyant, mais Gérard garda espoir. Pourtant, leur histoire fut vite avortée.
Un jour, Gérard prit la défense dun bambin battu par un valet sous ordre de la châtelaine. Marguerite voulut intervenir, proposer ses bras à la place de lenfant. Écartée, elle attrapa un bout de bois, avançant par derrière. Mais Gérard surgit, sinterposa, sempara du fouet, et cria :
Cest assez ! Jen parlerai à Madame. Suffit !
Les femmes accoururent, le gamin pleurnichait :
Ma maman elle est morte hier Morte
Ces mots frappèrent Marguerite : son enfance lui remonta à la gorge. Elle senfuit, déchirant sa chainette, se jeta sur son lit, secouée de sanglots, dune pitié rageuse, dun manque immense pour quelque chose dinconnu delle.
Gérard la rejoignit discrètement, sassit à côté. Il ne parla pas, la serra simplement. Pour la première fois, elle ne repoussa pas létreinte. Elle écouta son souffle. Et chuchota, comme dans un rêve :
Dis, cest comment, ailleurs ? Après les forêts ?
Ben la ville. Les maisons de marchands, les églises.
Et après ?
Encore une autre ville. Puis la mer, il paraît. Loin.
Elle navait jamais vu la mer même traverser la rivière, elle nosait pas. Mais dun coup, elle en avait envie. Partir. Quitter tout ce qui lavait écrasée, la fuite, la fatigue, lignorance de soi. Elle prit le visage de Gérard entre ses longues mains usées, le fixa droit dans les yeux, et demanda dun ton neuf :
Tu memmèneras ? Tu veux de moi ?
Gérard hésita. Il savait parler, plaire, mais la décision lui faisait peur. Il éluda, reculant, expliquant quil navait pas dargent, quil fallait du temps. Marguerite nécoutait plus. Quelque chose sétait déchiré : elle était prête, sauvage, décidée. Cest elle qui lembrassa, répétant quelle sen fichait du quen-dira-t-on, seulement quil lemporte loin dici. Son médaillon denfance se détacha cette nuit, tombant dans lobscurité. Elle nalla pas le chercher : « Tant pis, que le destin décide », souffla-t-elle, avec une gravité nouvelle.
Gérard revint deux fois. Ils se virent en cachette : au fenil, à la cave, dans les buissons de saules. Marguerite épanouie marchait différemment, la tête haute, les joues roses. Elle réapprenait à sourire, à souvrir.
Et puis, tout sarrêta. Les noces de la demoiselle passèrent dans une euphorie de ripailles, le jeune Parisien emmena sa femme, Gérard suivit. Marguerite ne fut même pas prévenue. Elle le sut par la cuisinière, qui, compatissante, lui glissa : « Il est parti, Margot, avec les maîtres. Les hommes, tu sais »
Marguerite attendit. Chaque soir, elle longeait la route, espérant le voir passer. Elle restait debout, bras croisés, fixant la direction quil avait prise, jusquà la nuit noire. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus. Ses traits saffinèrent encore, ses yeux brillaient dune fièvre étrange. Adélaïde râlait, la houspillait, mais Marguerite gardait ce sourire presque rayonnant. Elle croyait, elle, quil reviendrait. Elle le sentait au fond de son être.
Lété passa, brûlant, étouffant. Lautomne arriva, grise et trempée, le brouillard stagna des jours entiers. Marguerite, alors, se mit à aimer contempler lhorizon, la ligne où la forêt touchait le ciel. Elle était persuadée que si elle attendait assez fort, Gérard reviendrait. Les jours, les mois, les années, tout se confondait dans lattente.
Un jour doctobre, les arbres dénudés, Marguerite dans son lopin de terre, leva soudain la tête. Là-bas, près de la lisière, une silhouette d’homme. Son cœur sarrêta : cétait Gérard, elle en était sûre ! Elle lâcha sa bêche, courut, mains tendues, hurlant :
Attends ! Attends-moi !
Lhomme poursuivait sans tourner la tête. Arrivée près dun ruisseau gonflé, elle tenta de traverser, sans réussir. Elle monta sur une souche, cherchant du regard sa silhouette qui seffaçait dans le lointain. Quand elle la perdit de vue, elle resta là, debout, le regard perdu sur lherbe immense.
Cest la voisine, une maraîchère, qui la trouva assise. Elle sapprocha, hocha la tête.
Quest-ce que tu fais là, Margot ?
Cétait Gérard, répondit Marguerite sans tourner la tête.
Le palefrenier du domaine du coin ? Tu rêves Il a sa vie, lui ! Tu devrais pas attendre.
Je lattends quand même.
Oh, ma pauvre Il a sa famille lui aussi, tu sais. Et ça fait des années quil nest plus tout jeune Il est malade, même, dit-on. Peut-être déjà mort !
Tu mens, murmura Marguerite, la voix creuse, un éclat fou dans les yeux.
Non, je tassure. Il a des enfants partout, il vit à Reims ! Toi tes restée, la tête dans tes nuages
Haha ! riait Marguerite, assise à terre, jupe remontée, genoux blancs au soleil, un rire étrange, presque inquiétant.
La pauvre fille dit la maraîchère, en signe de croix, séloignant prudemment.
À partir de ce jour, tout le village la déclara « simple desprit », une pauvre illuminée. Marguerite ne pleurait plus, nattendait plus comme avant. Elle travaillait sa terre, acharnée, comme pour faire taire la douleur. Lorsquelle saccordait un instant, elle sasseyait sur le perron, regardant la forêt au-delà, se disait-elle, il y avait la mer. Son regard sétait fait si profond quon la contournait avec respect.
Tant quil lui restait de la force, même en plein midi de juin, elle revêtait sa blouse fraîchement lavée, peignait ses longs cheveux ternis, et marchait jusque dans la prairie, les yeux rivés vers lhorizon où le bleu du bois touchait le ciel. Elle restait là, immobile, déjà abîmée par lâge et lattente, mais droite, implacable, enracinée. Si quelquun, poussé par la compassion ou la curiosité, lui demandait qui elle attendait, elle répondait, avec un sourire doux et limpide :
Mon bonheur. Il vient de là-bas, de derrière la forêt. Gérard ma promis quil viendrait aujourdhui.
Ah la pauvre ! La malheureuse
Et seul le vent dans les arbres ou le courant de la Marne répondaient à son attente, loin, là où jamais elle nétait allée, vers cette mer dont elle ne connaissait que le nom, et le rêve.
Un jour, la porte grinça. Huguette entrait allumer le feu. Marguerite leva vers elle un regard vide, sans couleur.
Alors ? Les pieds, ça va ? demanda Huguette.
Marguerite marmonna, indistincte, dans sa barbe.
Hein ? Je nai pas compris !
Jaimerais tant partir Non, il ne viendra plus. Il me reste juste à partirHuguette posa doucement sa main sur le bras de Marguerite, silencieuse, comme si elle comprenait enfin tout ce qui la séparait du repos. La chaleur du feu dansait sur les murs, et, dehors, la neige avait cessé de tomber.
Le lendemain, une fine lumière dorée pénétra dans la petite chambre. Marguerite se réveilla tôt. Pendant un instant, tout lui parut léger, simple et limpide. Dun geste étonnamment agile, elle repoussa la couverture, sassit au bord du lit. Ses mains, crevassées, saisirent lentement son vieux peigne, et elle se recoiffa, disciplinant ses mèches blanchies. Elle enfila sa plus belle blouse, celle quelle réservait pour les dimanches et les grands départs, et sarrêta devant la fenêtre. Sur le jardin détrempé, les premières perce-neige pointaient, cassant lhiver.
Sans bruit, Marguerite franchit le seuil de la maison. Son souffle dessinait une buée fragile dans lair frais, mais aucune peur, ni hésitation, naccompagnait son pas. Elle longea le sentier, traversa la cour, le cœur paisible, tête droite. À chaque enjambée, le monde semblait lui rendre un peu de ce quil lui avait pris.
Arrivée au vieux pont, elle sarrêta, appuya ses mains sur la rambarde de bois moussu. Le soleil montait derrière la forêt, un éclat dargent ornait la rivière. Sur lautre rive, les peupliers frémissaient légèrement ; derrière, tout le pays connu seffaçait. Marguerite ferma les yeux. Un parfum de terre mouillée, de jeunes feuilles, daurore, vint la bercer et, dans ce frémissement du monde, elle crut entendre un rire clair, simple, comme celui de lenfance ou peut-être la voix de Gérard.
Alors Marguerite sentit en elle une chaleur inconnue, immense, un flot de vie qui gonflait sa poitrine. Une larme roula sur sa joue brune, mais elle sourit, vraiment, pour la première fois depuis tant dannées.
Personne ne la vit revenir ce soir-là, ni les jours suivants. La voisine passa, la maison était vide. La porte fermée, tout en ordre. On dit que Marguerite était partie, enfin, là où la neige ne fait plus mal aux pieds, où les blés ondulent jusque jusquà la mer. Certains, les soirs dorage, assurent quon entend, derrière la forêt, la voix dune femme appelant doucement : « Gérard jarrive »
Mais dans le village, chaque printemps, le sentier se peuple de perce-neige, et le souvenir de Marguerite court, invisible, comme une promesse secrets : la terre peut être rude, mais derrière la peine, il y a toujours, quelque part, la lumière et quelquun qui attend.