Trahison sous le masque de lamitié
Cet hiver-là sétirait comme une soie blanche sur Paris, enveloppant chaque rue dans des draps de coton. Les flocons descendaient sans fin, recouvrant les toits de Montmartre et les pavés de la rive gauche dune mousse irréelle. Dans lair transparent, on sentait une fraîcheur presque piquante et un calme étrange, comme si la ville tout entière tenait son souffle, en attente dun événement enfoui sous la neige.
Dans leur appartement du quatorzième étage, au-dessus du boulevard Saint-Jacques, lambiance était dune tout autre nature : un cocon chaud et silencieux. Derrière les vitres épaisses, le ballet des flocons semblait une pièce muette ; à lintérieur, une lampe de chevet projetait un halo doré sur les rideaux épais, repoussant la morsure de lhiver. Lair sentait le feu de bois, la cire et un discret parfum de violettes.
Clotilde sétait installée sur le canapé, enroulée dans un plaid tissé, ses jambes ramenées contre sa poitrine. À ses côtés, Étienne laissait dériver son regard entre la comédie douceâtre qui passait à la télévision et la danse hypnotique de la neige dehors, où tout semblait suspendu. Parfois, un sourire secret effleurait les lèvres de Clotilde, tandis quÉtienne, lui, soupirait daise dans cette atmosphère épaisse de contentement paisible.
Cette tranquillité fut brusquement troublée par la sonnerie dun téléphone, une note cristalline brisant le charme. Étienne hésita, comme sil doutait davoir vraiment entendu ; puis la sonnerie sobstina, entêtante. Il tâta la poche de sa veste.
Encore Arnaud, souffla-t-il à lintention de Clotilde. Cest la troisième fois ce soir.
Elle ne détourna pas les yeux de lécran, haussant à peine les épaules.
Il tinvite sûrement à passer chez lui, dit-elle sans émotion. Depuis quil a acheté sa maison dans le Vexin, il veut célébrer tout et nimporte quoi. Tu sais bien quil ne comprend jamais le mot non.
Étienne fit glisser son doigt sur lécran, passant lappel.
Salut, Arnaud.
Étienne ! Alors, tu viens ?! La cheminée crépite, la table est prête, Anne-Marie a préparé un gratin dauphinois géant, tout le monde simpatiente, vieux ! Ramène Clotilde, on nattend plus que vous ! Cest la fête, cest lhiver, on va se réchauffer !
Étienne jeta un regard à sa compagne, devinant ce silence qui pèse bien plus que toutes les paroles. Clotilde esquissa imperceptiblement un non de la tête. Il sentit alors ce consentement secret à la solitude, au doux repli, à la lenteur cotonneuse du week-end. Pas dobligation, pas deffusion, pas de dîner bruyant ni de musique envahissante.
Il laissa la conversation senliser dans une hésitation stratégiquement placée.
Écoute, murmura-t-il enfin, Clotilde est partie voir sa mère à Lyon pour deux jours, elle voulait absolument Tu vois, sans elle je ne préfère pas venir. On célébrera ça une autre fois, cest promis.
Un silence, puis la voix dArnaud, suspicieuse, au bout du fil :
Elle est partie ? Mais quand revient-elle ?
Demain soir, fit Étienne dun ton las. Ça sest décidé à la dernière minute, vraiment On devait sortir, aller voir un vieux film du Méliès, se promener dans le parc Montsouris. On remettra ça, hein ?
Lair visiblement soulagé den avoir fini, Étienne éteignit son téléphone, le posa sur la table basse, puis adressa à Clotilde un sourire en coin.
Ouf Je men suis presque trop bien sorti. Il est dun entêtement, Arnaud Pourquoi ça lobsède tant, ces soirées arrosées ? Il voudrait quon fasse la fête comme lui, mais moi je préfère mille fois ces instants tranquilles avec toi.
Il la serra contre lui, sentant sa propre tension fondre dans la chaleur de leur appartement, entre coussins et lumières feutrées. Dehors, la neige tournoyait. Sur lécran, les acteurs poursuivaient leurs pitreries dans des âmes en noir et blanc. Il ny avait là rien qui pourrait les atteindre.
Clotilde répondit à son étreinte, un soupir apaisé franchissant ses lèvres, empli de létrange paix domestique où la lumière, lodeur du thé, le bruit du radiateur, semblaient arrêter le temps.
Moi aussi, murmura-t-elle en relevant les yeux vers lui. Restons ici. Plus rien dautre ne compte.
Étienne sourit, la serra un peu plus fort. Dans sa tête, il visualisait déjà cet avenir immédiat : la lumière quon éteint, le duvet qui les engloutit, le souffle lointain de la tempête contre les vitres. Mais la bulle éclata sous un nouvel appel, le même nom éclatant sur lécran.
Étienne fronça les sourcils, empoignant à contrecœur le mobile.
Arnaud, jai déjà il commença, tentant la diplomatie.
Mais la voix dArnaud résonna, grave, coupée de toute ironie. On entendait la rumeur dun club derrière lui, une basse sourde.
Étienne, je ne voulais pas me mêler de ça, mais je tassure que je viens de voir Clotilde au Cristal, place de la Bastille. Avec un type. Ils boivent, elle lui saute au cou. Je Je croyais quelle était à Lyon, non ? À moins quelle tait menti
Étienne se figea, le souffle coupé ; il jeta un coup dœil à Clotilde, qui ouvrait de grands yeux incrédules, le regard perdu entre lécran et la fenêtre.
Tu es certain ? Tu ne laurais pas confondue ? On sait tous, parfois Jai Clotilde juste ici avec moi !
Carrément, répondit Arnaud net, sûr de lui. Elle est déjà pompette, elle rit à gorge déployée. Si tu veux, je te la passe.
La main dÉtienne trembla en activant le haut-parleur. De la musique, du vacarme, des rires, des éclats de voix ; puis, la voix dune femme, surjouée, dégoulinante divresse, et si proche de celle de Clotilde quil sentit un nœud dans son ventre.
Allô ? Qui cest ? susurra-t-elle, à la fois distante et familière.
Clotilde, pétrifiée, le regard anxieux, le fixa. Ce nétait pas elle, cela ne pouvait pas être elle ! Pourtant, chaque intonation laissait planer lambiguïté.
Clotilde ? souffla Étienne, le cœur battant. Cest moi. Quest-ce que tu fais ?
Un rire sec, puis, la voix, fausse, vulgaire, ricanant dans le combiné :
Oh, Étienne, tu me fatigues ! Je veux mamuser, tu comprends ? Jen ai marre de ta routine plan-plan. Je fais ce que je veux, et ce soir, je fais la fête, voilà tout !
Clotilde bondit du canapé, main sur le cœur, presque suffoquée.
Mais cest absurde ! Qui est cette fille qui se fait passer pour moi ? Comment connaît-elle ton nom, celui dÉtienne ? Quest-ce que cest que cette mascarade ?
La voix grésilla de nouveau, railleuse.
Tes pas mon père ! Je nai pas de compte à te rendre. Je suis ta femme, oui, mais jai bien le droit de vivre !
Puis, éclats de rire, verres qui sentrechoquent, retour dArnaud :
Tu as entendu, Étienne ? Tu vois bien que
Étienne coupa net, la voix tremblante mais ferme.
Assez. Je verrai ça demain. Plus dappels pour ce soir.
Il balança le téléphone sur le canapé, la tête renversée en arrière, fixant le plafond avec à la fois colère, doute et ce désir irrépressible de fuir ce mauvais rêve.
Clotilde le rejoignit, sidérée. Sa voix à elle et pourtant Si elle navait pas été là ? Sil avait cru cette scène sortie de nulle part ? Qui pouvait manipuler ainsi tant de détails ?
Cest nimporte quoi souffle-t-elle. Qui se cache derrière ça ? Qui a pu orchestrer toute cette mascarade ?
Étienne lui prit doucement la main, son regard attendri, rassurant.
Jaurais su que ce nétait pas toi. Cette histoire est absurde. On va tirer ça au clair, je te le promets. Sil faut, on demandera les enregistrements du club. On verra bien quelle pauvre fille sest prêtée au jeu.
Enfin, la tension se dissipa, laissant derrière elle cette complicité précieuse. Un peu plus tard, dans la lumière feutrée, Clotilde posa sa tête contre son épaule, puis souffla :
Et si on laissait ce cauchemar derrière nous ? Ce nest pas nous. Ce nest pas réel.
Il acquiesça, serrant contre lui ce trésor insoupçonné : leur bulle, leur foyer, ce monde à deux loin des jeux cruels de dehors.
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Le lendemain midi, alors que la neige striait toujours la fenêtre, Clotilde sirotait un thé jus de bergamote et souvenirs mêlés devant les e-mails professionnels qui salignaient sur son MacBook. Le silence fut rompu par la sonnerie : Arnaud safficha à lécran. Elle hésita, puis décrocha, la résolution froide.
Clotilde ? commença-t-il, sur le ton prudent dun funambule au-dessus du vide. Tu as parlé à Étienne, depuis hier ?
Elle inspira, décida de tenter le jeu : si les masques devaient tomber, quils le fassent jusquau bout.
Oui. On sest disputés. Il croit que je lui mens, il me voit coupable de tout
Un silence, puis la voix dArnaud, sournoisement satisfaite.
Je savais quil ne te méritait pas. Moi je taime, Clotilde. Depuis si longtemps. Si tu veux, je peux toffrir autre chose, une vraie vie. Laisse-le tomber et viens chez moi. Je te comblerai.
Sous la surface sage, Clotilde sentit bouillonner la colère glacée. Elle répondit dune voix polie, tranchante :
Arnaud, cest déplacé. Et ridicule. Jaime Étienne, et je sais parfaitement ce qui se trame.
Dans la voix dArnaud, la stupeur ne laissa que place à une défense fébrile.
Tu dis nimporte quoi Quest-ce que tu insinues ?
Clotilde laissa tomber le masque.
Jétais chez moi hier. Tu as monté tout ce cirque, recruté une fille qui me ressemble de voix, pour faire croire à Étienne que je le trompais. Tu nes rien dautre quun traître.
Un silence étouffant. Puis la voix dArnaud, brisée, trahissant tout son dépit :
Oui, jai tout orchestré ! Parce que je taime. Étienne ne sait pas ce quil a. Moi, je saurais te rendre heureuse
Un rire sec séchappa de Clotilde.
Toi ? Il ne te viendrait pas à lidée que la loyauté était plus précieuse que tes combats ? Tu nétais mon ami que pour mieux trahir ? Va-ten. Oublie mon numéro, oublie celui dÉtienne.
Elle raccrocha, le cœur serré mais lesprit lucide. Elle fixa la neige de lautre côté, sattendant presque à voir sa propre tristesse imprimée dans léclat glacé du dehors.
Étienne arriva juste après. Un regard suffisait, il savait.
Alors ? demanda-t-il en sasseyant près delle.
Il a tout avoué. Il a tout manigancé, par jalousie. Il disait maimer La bassesse à létat pur.
Étienne serra sa main, la fit glisser entre ses doigts, geste simple dun amour ineffable.
On navait jamais eu de vrai ami en cet homme-là On ne perd rien à le rayer de nos vies. On a déjà tout ce quil nous faut, ajouta-t-il doucement.
Clotilde posa sa tête contre son épaule, un faible sourire flottant sur ses lèvres, légère ironie en prime :
Finalement, cest pratique : une raison toute trouvée de décliner toutes les futures soirées chez lui. On se gardera notre petit monde rien quà nous.
Leur rire se mêla au ronron du radiateur.
Films, thé, pas de sortie, promit Étienne en lenlaçant.
Tout redevint enveloppant, douillet, comme si la neige venait reboucher les fissures du passé.
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Tandis que le jour blanchissait la ville, Arnaud, lui, restait, dans son deux-pièces vide, un mug froid entre les mains, planté devant la fenêtre. Le silence de la pièce trop grande résonnait de la même phrase, obsédante : Nappelle plus jamais.
Mais, là où aurait pu fleurir le regret, cest une aigreur muette qui sinstalla. Il ferma les poings, comme pour chasser la douleur du dedans.
Pourquoi tout leur revient et rien à moi ?! lâcha-t-il dans le vide, secouant la table et ses miettes de madeleine.
Les souvenirs du club Cristal repassaient en boucle. Le plan, la fausse Clotilde, la mécanique cruelle de la mise en scène. Il croyait alors tenir la clé du bonheur : prouver quÉtienne ne méritait pas Clotilde, la récupérer dans la confusion. Mais tout sétait effondré dans une farce dérisoire.
Il sappuya contre la fenêtre, regardant la neige qui couvrait le boulevard dun linceul vierge.
Un jour, Clotilde comprendra Un jour, il sera trop tard, marmonna-t-il, armé seulement de sa rancœur.
Il sassit, serra dans sa main la feuille où tout son plan avait été écrit, chiffonna rageusement, la jeta. Tout ce qui lui restait, cétait ce rêve ridicule de ce qui aurait pu être. Ce qui, dans un autre monde, aurait dû être à lui.
Dehors, Paris poursuivait son rêve ouaté, indifférente à ses naufragés.