Trahison dans la famille
Élodie, comme à son habitude, contemplait avec admiration son frère et sa sœur. Quest-ce quils étaient beaux ! Grands, bruns, aux yeux dun bleu éclatant. Encore une fois, ils étaient récompensés. Ils venaient de remporter, une fois de plus, un concours sportif. Élodie se leva pour arriver la première auprès deux. Boitant légèrement sur la jambe droite, elle avança vers eux. Elle avait tricoté pour eux deux petits lapins, lun en jupe, lautre en pantalon écossais. Elle voulait leur offrir en cadeau. Maladroite, ronde, ses cheveux fins retenus à la va-vite, un sourire sans malice flottait sur ses lèvres.
Clara et Paul feignirent de ne pas remarquer leur sœur. Élodie se fraya un chemin dans la foule de son mieux.
Laissez-moi passer, sil vous plaît ! Ce sont mon frère et ma sœur ! Laissez-moi ! répétait-elle joyeusement.
Clara, il y a une grosse fille là-bas qui dit que cest votre sœur. Cest vrai ça ? lança alors une amie blonde de Clara, Justine.
Clara jeta un rapide regard vers Élodie.
Quelle idiote, celle-là ! La honte Elle a encore osé venir. Maman doit lavoir forcée pensa-t-elle, agacée.
Mais tout haut, elle répondit :
Non, évidemment. Je nai quun frère, Paul.
Je men doutais ! fit Justine. Elle veut sincruster ou quoi ? Regarde-là, elle essaie même de vous donner des jouets faits main ! ricana-t-elle.
Certainement une admiratrice du quartier. Prends-lui les jouets, Justine, et rejoins-nous, on va chercher la coupe lança Clara avant de prendre la main de Paul pour se faufiler hors de la foule.
Justine prit les lapins dÉlodie en promettant de les remettre.
Merci ! Je vous attends à la maison Je préparerai de la tarte aux pommes ! sécria la petite, boitant vers la sortie.
Tiens, tes fameux jouets Elle a dit quelle ferait des tartes pour vous. Regarde, elle ressemble elle-même à une tarte, cette fille ! Clara, tes sûre quelle nest pas de ta famille ? Pourquoi elle saccroche comme ça ? insista Justine.
Non, aucune idée doù elle sort ! Beaucoup essaient de profiter de notre célébrité, tu sais Laisse tomber ! répondit Clara tout en jetant les lapins au fond de la poubelle avant de partir recevoir la récompense avec Paul et Justine.
Pourtant, Élodie était bel et bien leur demi-sœur. Sa mère, Madame Geneviève Martin, lavait accueillie chez elle quand une parente éloignée était décédée dans un accident au retour des vacances familiales. Personne dautre navait souhaité accueillir la petite, handicapée et seule. Geneviève, bien quelle nait quun lien de parenté lointain, avait décidé de ladopter, malgré les protestations de son mari et de ses enfants.
Clara et Paul avaient été élevés dans un cocon de privilèges. Quand ils apprirent quune nouvelle sœur allait arriver, ils avaient piqué une crise.
Maman, ne la prends pas ! Elle est grosse, bête, elle boite et cest la honte dêtre vue avec elle ! avaient-ils supplié.
Mes chéris, ayez un peu de pitié Cest une enfant comme vous. On accueille bien les chats et les chiens, et elle, cest un petit être humain ! Notre maison est grande, elle ne gênera personne plaidait Geneviève.
Finalement, ils acceptèrent du bout des lèvres. Geneviève était directrice dun magasin et le principal soutien financier de la famille. Son mari, Bernard Martin, était son adjoint et ne se fatiguait guère au travail et, malgré ses multiples liaisons, elle sefforçait de garder leur foyer uni.
Élodie grandit. Petite, rigolote, des cheveux blonds, des yeux bleus presque transparents, comme ceux de Paul et Clara une nuance de bleu laiteux.
Elle a les yeux comme du lait écrémé se moquait Clara. Et une bouille de petit pain ! riait-elle.
Mais Élodie errait souvent seule. Jamais invitée aux jeux de ses frère et sœur, qui la mettaient systématiquement à lécart. Quand Paul brisait un vase, cest Élodie qui était accusée. Quand Clara abîmait un vêtement, cétait encore Élodie qui était blâmée. Et jamais elle ne protestait. Elle savait qui était responsable, mais ne voulait pas que ses beaux frère et sœur soient punis ils étaient si beaux !
Geneviève, elle, ne grondait jamais Élodie. Bernard, en revanche, la rabaissait sans cesse :
Pourquoi as-tu ramené cette fille à la maison ? Elle ne ressemble à rien, elle boite, elle est ridicule, alors que Paul et Clara sont magnifiquement beaux ! Qui voudra delle plus tard ? Cette malheureuse ! hurlait-il parfois.
Élodie écoutait derrière la porte. Elle naimait pas son reflet. Elle aurait voulu être belle, comme Clara et Paul. Mais ce nétait pas le cas.
On linscrivit dans une autre école, à la demande des jumeaux. Ils menacèrent leur mère de ne plus travailler à lécole si Élodie restait dans la même classe queux. Geneviève neut dautre choix que de céder. Elle sentait que le fragile pont quelle tentait de construire entre ses enfants seffondrait.
Le temps passa. Paul et Clara partirent faire leurs études supérieures. Élodie, elle, demanda à rester auprès de leur mère à la campagne.
Ma fille, tu peux tout faire, je payerai tes études ! Tu veux devenir designer ? Traductrice ? Dis-moi, ma chérie ! proposait Geneviève en la serrant contre elle.
Élodie se frotta comme un chaton et la serra très fort. Geneviève retrouvait chez elle une tendresse simple, absente chez Paul et Clara, qui trouvait à peine le temps de saluer leur mère.
Élodie accueillait toujours sa mère à son retour du travail, même tard. Parfois dans le jardin, même quand il faisait froid. Ou bien dans le vestibule, assise en lattendant. Bernard et les enfants, eux, étaient absorbés par leurs affaires, parfois sans même dire bonjour. Une remarque avait déjà été tentée, mais Clara avait répliqué :
Maman, on est occupés ! Cette idiote tattend comme un chien, elle na rien dautre à faire de sa vie, et elle ne rêve de rien.
Élodie leva ses yeux translucides vers sa mère :
Maman, est-ce que je pourrais soigner les animaux ? Chiens, chats, même les hamsters et les cochons Jaimerais être vétérinaire. On peut étudier ici, pas vrai ?
Cela semblait logique. Élodie ramassait tous les animaux des environs, les soignait et leur trouvait des familles. Un gros chien, Balou, était resté chez eux après avoir été sauvé. Clara voulait un chien de race, mais Geneviève soutenait toujours Élodie.
Leur vie se déroulait ainsi. Mais la santé de Geneviève finit par la forcer à sarrêter de travailler. Bernard, en sentant que les finances allaient baisser, partit du jour au lendemain retrouver une amie de sa femme, propriétaire dun salon de coiffure.
Paul et Clara, devenus adultes, installés, ne venaient voir leur mère que pour demander de largent, aidant dailleurs chacun grâce aux économies de Geneviève. Seule Élodie resta près delle, prenant soin delle, cuisinant chaque jour, lui faisant des massages, préparant tisanes et veillant au confort de leur quotidien. Les après-midis se passaient en bavardages sous le pommier, au soleil, et nulle part Élodie ne se sentait plus heureuse.
Paul et Clara fondèrent leurs propres familles ; leur mère les aida financièrement à acheter un logement. Et puis, un jour, Paul débarqua en pleine nuit, au bord des larmes, criblé de dettes.
Où vais-je trouver une telle somme, Paul ? Tu as demandé à ton père ? Il na rien non plus ? Même en donnant tout, ça ne fera pas le quart du compte Oh mon fils, comment faire ? sanglota Geneviève.
Tant pis, alors. Tu nauras plus de fils répondit Paul froidement.
Il donna la solution : vendre la maison familiale, avec tout ce quelle contenait, cela suffirait à rembourser la dette.
Mais, Paul et Élodie, et moi ? Où irons-nous vivre ? demanda Geneviève, interloquée.
Cette idiote peut bien se débrouiller seule, elle est adulte. Quant à toi, tu viendras vivre avec moi ! Emma sera ravie de taccueillir sourit-il.
Emma, sa femme, navait pourtant jamais caché son peu denthousiasme à lidée davoir sa belle-mère sous son toit. Mais Geneviève nosa pas sopposer il fallait sauver son fils. Elle posa une seule condition : Élodie partirait avec elle. Paul accepta du bout des lèvres. Mais Élodie sapprocha ensuite de sa mère :
Maman Pars, toi. Moi je vais rejoindre quelquun, un homme qui mattend depuis longtemps. Je ten prie, ne tinquiète pas pour moi !
Comment cela ? Qui ? Tu ne mas rien dit, Élodie ! sourit Geneviève, un peu rassurée.
Ce sera pour plus tard, tu le rencontreras. Ne ten fais pas, maman ! répondit Élodie en lembrassant.
Paul, soulagé, naurait pas à composer avec Élodie. Pourtant, elle mentait. Elle navait personne. Mais elle sentait que lon ne lattendait pas chez Paul et Emma, quelle ny aurait jamais vraiment sa place. Pour ne pas peser sur sa mère déjà malade, elle trouva une chambre chez un certain Monsieur Jules, un vieux monsieur solitaire à la campagne, qui recherchait de la compagnie. Une vraie entente naquit entre eux : des animaux à soigner, de la tendresse à partager. Apprenant quelle était vétérinaire, Jules refusa de lui réclamer un loyer, mais Élodie insista.
Sa nouvelle vie lui convenait. Elle travaillait, les gens lappréciaient, les bêtes ladoraient ; elle parlait à chacun, trouvait toujours un mot doux, des friandises payées de sa poche pour soigner les animaux blessés.
Tiens, Médor, tu veux goûter ce que je tai apporté ? Ne crains rien, mon petit, tout ira bien. Et surtout, appelez-moi à toute heure si nécessaire ! rassurait-elle les propriétaires.
Oh ma belle, on na même pas autant de gentillesse à lhôpital quavec toi ! Tes un vrai trésor ! répétait Madame Anne, la propriétaire du superbe matou Gustave.
Élodie sépanouissait, mais son cœur sinquiétait pour sa mère. Elle appelait souvent. Geneviève semblait léviter, ou bien cest Paul qui décrochait, toujours bref, disant que sa mère « était en repos ».
Je ne sais pas Elle me manque tant Six mois que je ne lai pas vue soupira Élodie un soir, devant sa tisane, au coin du feu, avec Jules.
Pourquoi tu nirais pas voir ta maman ? Viens, on part ensemble ! Jai ma vieille 2CV, elle roule encore, promis ! proposa Jules, jovial.
Élodie redevint joyeuse. Elle avait ladresse de Paul. Arrivés là-bas, ils frappèrent longtemps à la porte. Une grande femme blonde, en peignoir de soie, ouvrit en bâillant.
Vous êtes qui ? On na besoin de rien, merci ! fit-elle.
Vous êtes Emma ? La femme de Paul ? demanda Élodie.
Oui, pourquoi ?
Je suis Élodie, sa sœur. Je suis venue voir maman. Un petit moment seulement, voilà Jules, il maccompagne.
Tes tombée mal Elle nest pas ici. Paul la emmenée à la maison de retraite. Elle est devenue trop faible pour rester. Lui travaille, moi aussi. Où ? Quelle maison ? Jen sais rien, je ny suis jamais allée. Attendez Allô, Paul ? Ta sœur est là, avec un vieux monsieur. Ils veulent ladresse. Ok Mais ne remets plus les pieds ici ! lança-t-elle, tendant un papier et distillant un nuage de parfum trop fort sous le nez dÉlodie.
Sans prêter attention, Élodie attrapa le papier et fila avec Jules.
Pourquoi ne ma-t-on rien dit ? Sils avaient su, je laurais prise chez moi Je me serais débrouillée murmurait-elle, bouleversée.
Faut pas ten faire ! Ta maman, chez moi, elle aura une chambre à elle ! On a largement la place ! sénerva Jules.
Ils arrivèrent à la maison de retraite. Était-ce possible ? Cette petite femme osseuse au regard éteint était-elle la même ? Geneviève, si énergique, toujours aux petits soins, semblait brisée.
Maman, cest moi, Élodie ! Pardonne-moi de nêtre pas venue plus tôt Je vais temmener à la maison, avec Jules. Il y a des poules, des chèvres, et je te ferai des œufs frais chaque matin ! Du lait aussi Tu vas vite reprendre des forces ! Je taime, maman, je taime tant ! pleurait Élodie, serrant la main glacée de Geneviève.
Grâce aux papiers et aux paroles autoritaires de Jules ancien résistant de surcroît , ils purent ramener Geneviève à la maison. Paul avait prévu de la laisser là définitivement, mais il fallut sincliner.
Geneviève se remit lentement. Dix jours plus tard, elle se leva, alla à la fenêtre, sentit lodeur de lherbe et du lait frais, entendit le chant du coq. Lodeur de la tarte aux pommes emplissait la maison. Élodie entra, boitant, le visage rayonnant. En la voyant debout, elle la serra fort et se confondit en excuses de nêtre pas venue plus tôt, de lui imposer sa présence.
Geneviève la serra dans ses bras. Elle retrouvait, soudain, sa petite fille chérie. Ce nétait pas sa fille de sang, mais une enfant pleine dattention, la seule à navoir jamais baissé les bras pour elle.
Tout ira bien maintenant, Élodie. On a droit à une nouvelle vie, ma fille murmurait Geneviève les larmes aux yeux.
Alors, les filles, on se fait un bon thé ? lança Jules en entrant, joyeux.
Et tous trois main dans la main allèrent vers la cuisine, prêts à savourer leur deuxième chance.
Parce quen fin de compte, ce nest pas le sang qui fait la famille, mais la bonté et la fidélité de ceux qui restent à vos côtés dans les moments les plus durs.