La Sortie de la Tante (Nouvelle)

Tu ne sortiras pas avec ça, dit Victor, sans même se retourner. Il se tenait devant le miroir de lentrée, rajustant sa cravate bleu nuit en pure soie, celle quil avait achetée le mois dernier pour une somme en euros, dont Amélie avait découvert le montant par hasard en fouillant pour le reçu du lave-vaisselle. Je suis sérieux.

Victor, cest le jubilé de ton entreprise. Dix ans. Je suis ta femme.

Justement. Il finit par la regarder et, dans ses yeux, il y avait cette chose qui coupa le souffle dAmélie. Ce nétait pas de la tendresse. Ce nétait que la reconnaissance dune évidence. Elle avait déjà vu ce regard, autrefois. Mais elle n’avait pas osé lui donner un nom. Tu es ma femme. Cest pour cela que je te demande de rester à la maison.

Pourquoi ?

Il poussa un long soupir, dune de ces lenteurs exaspérées qui signifiaient : tu poses des questions idiotes, et c’est du temps perdu pour moi.

Amélie Il y aura des partenaires daffaires. Des gens importants. Peut-être même la presse.

Et alors ?

Toi Il vacilla, cherchant le mot. Il finit par le trouver. Tu es une bonne femme, voilà. Une femme ordinaire, tu comprends ? Avec ta robe bleue et tes boutons. Là-bas, il y aura des femmes qui ne ressemblent pas à ça.

Amélie se tenait dans lencadrement de la cuisine, un vieux torchon aux motifs effacés à la main, celui dont elle venait à peine de sessuyer les doigts. Elle le fixait en tentant de comprendre quand ces mots étaient devenus la norme. Quand lexplication navait plus sa place.

Tu y vas avec Léa ?

Il ne broncha pas. Cétait cela qui la terrifiait le plus. Ni colère, ni gêne. Juste ce regard vide et régulier.

Léa est mon assistante. Cest elle qui organise la soirée.

Victor

Épargne-moi ça, Amélie.

Jai juste demandé.

Tu ne fais jamais que demander. Il attrapa sa veste du porte-manteau avec une grâce habituelle. Tu insinues. Comme toujours. Jen ai assez, Amélie.

Amélie posa le torchon sur laccoudoir du fauteuil, lentement, tentant dempêcher ses mains de trembler, surtout pour quil ne le remarque pas.

Très bien, dit-elle dune voix basse. Très bien, Victor.

Voilà qui est raisonnable. Il se retourna vers le miroir, satisfait de son reflet. Les enfants sont là ?

Camille est chez une amie. Thomas rentre de la fac, il sera là vers vingt heures.

Dis-lui de ne pas faire de bruit ce soir. Je rentrerai tard.

La porte claqua. Amélie resta debout dans lentrée, entourée de ce parfum de son eau de toilette qui, autrefois, la rassurait mais, désormais, lui paraissait étranger. Précieux, mais étranger.

Elle retourna dans la cuisine. Mît de leau à bouillir, observant la vapeur séchapper alors quelle pensait à cet homme quelle avait épousé, vingt-trois ans plus tôt. À cette époque, il adorait son rire, disait que ça sonnait comme une clochette, et cela la faisait rougir.

Leau bout. Amélie verse leau dans une tasse, laisse infuser son sachet de thé, regarde longuement les volutes sombres se répandre.

Une « bonne femme », il a dit.

Elle avait cinquante-deux ans. Pas cent ans, pas quatre-vingt. Cinquante-deux et, franchement, elle nétait pas si mal. Pas une beauté de magazine, non, mais pas non plus ce quil avait insinué par ce mot. De beaux cheveux châtain foncé, presque sans gris, parce quelle en prenait soin. Des mains capables de tout : préparer une tarte, recoudre un rideau, calmer un enfant à trois heures du matin, organiser la comptabilité de Victor à ses débuts où il se noyait dans les chiffres.

Qui laidait à lépoque ? Qui passait les nuits sur ses papiers ?

Une bonne femme. En voilà une.

Elle ne pleura pas. Les larmes étaient là, derrière le sternum, mais elles ne voulaient pas sortir. Peut-être car ce nétait pas la première fois. La première, cétait il y a trois ans, quand il avait dit : « Tu pourrais thabiller un peu mieux. » Elle avait été blessée. Ensuite, elle sest habituée. Puis elle a cédé. Aujourdhui, elle restait seule dans la cuisine, pendant que son mari fêtait le jubilé de sa société sans elle, avec Léa vingt-huit ans, sans tartes dans le four, ni torchons passés, ni vingt-trois ans de souvenirs.

Le crépuscule envahit lentement la rue, parfum de lilas du jardin, douceur dun soir de mai. Amélie termina sa tasse, la rinça, puis ouvrit larmoire.

Tout au fond, derrière les manteaux dhiver, pendait une robe. Bordeaux foncé, en velours, achetée trois ans plus tôt en soldes au Printemps et jamais portée quà la maison. Victor lavait vue, dédaigneux : « Où vas-tu avec ça ? Trop voyant pour ton âge, cest vulgaire. » Elle lavait rangée au fond de larmoire, pensant la donner et ne lavait pas fait.

Elle la sortit, la secoua. Le velours était doux, vivant entre ses doigts. Amélie la tâta contre elle, se regarda dans la glace.

Non, pas une bonne femme.

Dans lentrée, un bruit de clés. Thomas. Elle lentend ôter ses chaussures, jeter sa veste sur le fauteuil, se diriger vers la cuisine.

Maman, il y a à manger ?

Il reste des escalopes dans le frigo. Fais-les réchauffer.

Pourquoi tu tiens une robe ?

Amélie se retourna. Thomas était là, grand, le visage du père, le regard de la mère, gris et un peu fatigué. La première année à la fac lui pesait : il marchait, voûté, comme sil portait trop lourd pour son âge.

Jessaie, dit-elle.

Elle est belle. Il se fit un dîner, bruyamment. Cest pour sortir ?

Amélie hésita une seconde.

Je ne sais pas. Peut-être pas du tout.

Thomas revint, assis avec son assiette, létudia avec sérieux. Son regard nétait plus celui dun ado : il était adulte, direct.

Papa est parti à la soirée ?

Oui.

Seul ?

Elle répondit en accrochant la robe sur le dossier.

Thomas

Maman, je sais. Il articula ça doucement, sans colère, juste comme un fait. Camille le sait aussi. Ça fait longtemps quon sait.

Les larmes, cette fois, se logèrent dans sa gorge et Amélie resta plusieurs secondes à respirer en regardant la nuit noire derrière la fenêtre.

Comment ?

Au printemps, je les ai vus ensemble. À la terrasse sur la rue de la Paix. Il ne ma pas vu. Jai cru que cétait pour le boulot. Mais non. Ça se voyait.

Tu mas rien dit.

Et tu aurais fait quoi ?

Bonne question. Faire semblant de ne pas savoir. Comme elle lavait toujours fait depuis trois ans, quand elle percevait des détails loufoques et se persuadait dune autre explication, dun imaginaire débordant. La psychologie des femmes qui, après cinquante ans, commencent à craindre la vérité, cest tout un roman.

Je ne sais pas, admit-elle.

Moi non plus. Il planta ses yeux dans les siens. Maman. Tes belle dans cette robe. Vraiment.

Amélie contempla son fils, ce même enfant à qui elle lisait des histoires, avait appris à faire ses lacets, lamenait à lécole avec un sandwich dans la poche. Dix-neuf ans, adulte, et voyait plus loin quelle naurait voulu.

Merci, souffla-t-elle.

Après le dîner, Amélie appela Camille. Elle arriva vers dix heures, déboulant dans lappartement, sac à dos rose, une odeur de parfum inconnu provenant dun câlin échangé plus tôt.

Maman, quest-ce qui tarrive ? Camille scruta le visage de sa mère avec cette vivacité propre aux filles de quinze ans. Papa ta dit quelque chose ?

Assieds-toi, répondit Amélie. Il faut quon discute.

Elles restèrent à trois, autour dun thé. Amélie raconta. Pas tout, mais ce quil fallait. Ce que Victor avait dit. La robe. Les soupçons sur Léa et, au vu des visages des enfants, elle avait visé juste.

Camille écoutait, mordillant sa lèvre inférieure réflexe denfance quand elle retenait des larmes.

Il ta traitée de « bonne femme » ? elle insista.

Oui.

Cest Camille secoua la tête, cherchant un mot. Cest injuste.

Injuste, approuva Amélie.

Tu vas sortir, maman ? Vraiment ?

Amélie considéra la robe toujours sur la chaise.

Je ne sais pas encore.

Celle nuit-là, elle dormit mal. Couchée de son côté du lit, elle pensait au passé. Vingt-trois ans. Sa jeunesse offerte à cette maison, à ces enfants, à cet homme. Elle avait quitté son travail après la naissance de Thomas. Avant, elle était couturière dans un bon atelier, lune des meilleures, la patronne lui disait avoir du talent. Victor lui avait dit : « Pourquoi travailler ? Je gagne bien ma vie, laisse-moi faire. » Et elle avait cru. Pourquoi pas ? À lépoque, oui, la vie était jolie.

Jolie, pensa-t-elle devant le plafond sombre.

Que savait-elle faire aujourdhui ? Coudre. Cuisiner. Gérer une maison, et se rendre invisible. Surtout cela, se rendre invisible.

Non. Il ne fallait pas penser comme ça. Elle savait coudre, et ce nétait pas rien. Elle avait sa tête, ses mains, vingt ans dexpérience, même si ce nétait pas officiel, elle navait jamais arrêté : elle cousait, pour elle, pour les enfants, la voisine Mathilde disait que les robes dAmélie valaient mieux que celles du marché.

Les pensées tournaient en boucle. Elle somnolait, se réveillait, somnolait. À deux heures et demie, la porte dentrée claqua : Victor était rentré. Elle lentendit aller à la salle de bain, leau coula. Puis il vint se coucher, sans un mot, et ronfla en quelques instants.

Amélie, elle, garda les yeux ouverts longtemps encore.

Au matin, il partit tôt, sans vraiment prendre de petit déjeuner. Il lança dans lentrée :

Je vais être pris toute la semaine, ne mattends pas ce soir.

La porte claqua. Silence.

Amélie se fit un café, sinstalla à la fenêtre. Derrière la vitre, une fine pluie, les feuilles du cerisier brillaient. Elle buvait, calme, presque froide. Peut-être quà un certain niveau de douleur, cela se solidifie, ça devient autre chose. Dur, limpide.

La soirée était vendredi. Nous étions mardi. Trois jours.

Elle saisit son portable, écrivit à Tatiana. Tatiana Marchand avait été leur comptable des années durant, avant de partir dans une autre société, mais elles étaient restées amies : du café, parfois. Une femme intelligente, praticienne, qui voyait les choses sans illusions.

« Tati, tu as le temps pour quon se voie aujourdhui ? »

Réponse rapide : « Bien sûr. 15h, au Le Coin Douillet ? »

« Parfait », répondit Amélie.

Le petit bistrot était à deux pâtés de maisons. Tatiana arriva, tailleur gris sobre, coupe courte, œil vif. Elle écouta, sans couper la parole, ne réagit quau mot « bonne femme ».

Il a vraiment dit ça ? murmura-t-elle.

Il a dit ça.

Et Léa, ça fait longtemps que tu le sens ?

Je le pressentais. Thomas a confirmé hier.

Tatiana tourna sa tasse dans ses mains.

Amélie. Je vais te dire quelque chose, ne le prends pas mal.

Dis.

Je le savais. Tatiana posa sur elle un regard franc. Quand je bossais encore chez Victor. Je les ai vus plusieurs fois ensemble. Hésité à ten parler. Jai pensé : ce nest pas mes affaires, ils régleront ça entre eux. Je me suis trompée. Pardonne-moi.

Amélie garda le silence.

Ce nest rien, Tati. Cest fini.

Tu vas faire quoi ?

Amélie leva les yeux vers son amie.

Je vais aller à cette soirée.

Tatiana resta un long moment à la regarder, puis hocha la tête.

Avec les enfants ?

Oui.

Tu sais que ça va être compliqué.

Je sais.

Tu sais quil sera furieux.

Je sais.

Tatiana garda le silence.

Ok. Tu as besoin de quoi ?

Un sourire naquit chez Amélie, le premier depuis deux jours.

Quon maide avec mon chignon. Je ny arrive pas toute seule.

Jeudi soir, Camille installée à côté delle devant la coiffeuse, lui brossait les cheveux, soigneusement, avec une tendresse grave. Cheveux épais, jusquaux épaules, elle les avait ravivés la veille, juste pour retrouver un ton éclatant après lhiver.

Maman, tas pas peur ? demanda Camille doucement.

Un peu.

Papa va péter un câble.

Probablement.

Tu lui répondras quoi ?

Rien. Amélie se regardait dans la glace. Je ne dirai rien. Jentrerai seulement.

Camille fixa la dernière mèche, recula dun pas, hocha la tête.

Magnifique, conclut-elle. Vraiment, tu es belle, maman. Tu las toujours été, tu as juste oublié.

Amélie la serra fort dans ses bras. Camille, un peu surprise, répondit à son étreinte.

La robe était sur le lit. Bordeaux, velours doux. Amélie lenfila sans hâte. Ferma la fermeture, Camille laida. Elle se regarda.

Ce nétait pas une inconnue dans ce miroir. Non. Simplement elle avant quelle commence à tout accepter.

Le maquillage, discret, juste ce quil fallait. Mascara, rouge à lèvres de couleur terre cuite, son préféré. Boucles noires, héritage de sa mère.

Maman, appela Thomas de lentrée, le taxi arrive.

Jarrive.

Elle prit son sac à main, tout petit, noir et vieilli mais toujours sophistiqué. Sortit, mit son manteau. Les mains tremblaient. Elle le vit, se força à ralentir les gestes. Calme. Calme.

On y va, dit-elle.

Lhôtel « Etoile du Nord » était une belle adresse. Pas la plus prestigieuse, mais convenable pour la ville : vaste salle, hauts plafonds, service traiteur maison. Elle y était venue une fois, il y a huit ans, pour un mariage. Elle se souvint du sol de marbre, du grand lustre.

Le taxi sarrêta devant les marches. Amélie descendit la première, respira lair tiède du soir. Parfum dérable en fleurs, mai encore tendre.

Maman, souffla Thomas, on est avec toi.

Je sais. Elle prit la main de Camille. On y va.

Quelques invités pressaient le pas, badges à la boutonnière. Un jeune réceptionniste les intercepta.

Bonsoir, vous venez pour lévénement de « Monolithe » ?

Oui, répondit Amélie. Je suis lépouse de Victor Berger. Voici nos enfants.

Le réceptionniste hésita, puis hocha la tête.

Salle « Ambre », au deuxième étage.

La salle « Ambre » était pleine. Tenue élégante, parfum capiteux, petits fours, éclats de rire, musique douce. Amélie sarrêta, sentit les regards. Elle savait quelle nétait pas des leurs. Là, tous connaissaient Victor Berger, sa nouvelle vie, et certains savaient pour Léa. Mais sa femme ? Personne.

Tu vois papa ? murmura Camille.

Pas encore. Amélie balaya la foule du regard. On va le retrouver.

Victor était appuyé contre le mur du fond, près dune table de mignardises, en discussion avec deux hommes en costume. Amélie reconnut lun deux : Jean-Marc Lefèvre, vieil associé de la société. Un colosse aux cheveux blancs, regard perçant. Victor éprouvait envers lui autant de peur que de respect.

À côté de Victor, il y avait Léa.

Amélie la voyait pour la première fois en vrai, pourtant elle limaginait depuis longtemps. Jeune, grande, robe bleu cobalt étroite, coiffure parfaite. Belle. Amélie ladmit sans jalousie particulière : belle fille, vingt-huit ans. Sa main effleurait le bras de Victor, geste naturel, plus cruel que mille mots.

Voilà papa, constata Camille, dune voix étonnamment calme. Avec la dame en bleu.

Amélie avança.

Elle traversa lentement la salle. Certains sécartaient. Elle ne regardait ni à droite ni à gauche, dirigeant ses pas vers la table du fond, vers lhomme près delle.

Victor la vit à trois mètres. Son visage changea, bouche entrouverte, puis crispée, yeux glacés.

Amélie, souffla-t-il. Quest-ce que tu fais ici ?

Je viens à l’anniversaire de ta société, répondit-elle, aussi posément. Dix ans. Cest une date importante.

Jean-Marc Lefèvre la salua avec chaleur :

Madame Berger ? Mais quel plaisir. Vous êtes rayonnante ce soir.

Bonsoir, Jean-Marc, lui répondit-elle en souriant. Vous aussi.

Léa recula subtilement, glissa sa main hors du bras de Victor.

À ce moment, Camille, qui observait depuis larrière, savança. Quinze ans, regard sombre, dos droit. Elle fixa Léa avec lingénuité sans défense des enfants, celle qui met si mal à laise les adultes.

Papa, demanda-t-elle sans élever la voix, mais assez fort pour que les proches entendent, pourquoi tu la serrais dans tes bras ? Ce nest pas maman.

Un changement imperceptible se fit autour deux. Comme si quelquun baissait le volume. Deux partenaires se dévisagèrent. Une femme au collier de perles tourna la tête.

Victor pâlit. Malgré son bronzage, cétait visible.

Camille Cest professionnel, je texpliquerai

Papa, je ne suis pas petite, répondit Camille dune voix égale. On sait déjà, Thomas et moi.

Thomas était là, muet mais droit, regardant son père en silence.

Jean-Marc toussa. Posant son verre sur la table :

Victor, dit-il, et tout était dit, dans ce mot : le reproche, lattente, le futur. Je vous laisse en famille.

Il salua Amélie avec cette politesse ancienne et rejoignit dautres invités. Les deux hommes limitèrent.

Léa glissa à voix basse :

Je vais vérifier le service traiteur.

Elle disparut.

Victor et Amélie restèrent seuls, si on ne comptait pas les enfants. Il la fixait, lair dun homme qui ne sait plus où il est non plus de la colère, non plus du mépris. De la panique, presque.

Amélie, tu te rends compte de ce que tu as fait ?

Je suis simplement venue, répéta-t-elle. Dix ans, cest important.

Elle attrapa une coupe sur un plateau. Champagne. Les bulles montaient en une fine colonne.

Tu aurais pu rester à la maison, murmura-t-il. Comme je lavais demandé.

Jaurais pu, admit-elle. Mais je ne lai pas fait.

Elle le considéra. Alors tout devint limpide, à sa place. Pas de colère, pas de triomphe. Simplement la clarté. Elle le voyait cet homme élégant, cravate luxueuse et boutons de manchette argentés , celui pour qui elle avait cuisiné, lavé, élevé des enfants, cru en lui, et elle ne pensait quà tout ce temps gâché.

Je vais porter un toast à ton entreprise, dit-elle. Et je partirai. Les enfants sont fatigués.

Elle se tourna vers eux.

On rentre.

Ils traversèrent la salle, Amélie sentait les regards. Des regards étrangers, curieux, compassionnels, moqueurs. Peu importait. Ou presque. Ce nétait pas pire que ce qui lavait déjà blessée.

Près de la sortie, Thomas lui prit le bras.

Tu as été courageuse, maman.

Jai juste marché, répondit-elle.

Oui. Mais tu las fait.

De retour à la maison, elle rangea la robe, senleva le maquillage. Se coucha. Pour la première fois depuis des semaines, elle dormit dun sommeil profond, sans ce demi-réveil collant qui était devenu son lot. Jusquà neuf heures du matin.

La suite se fit lentement, aussi inexorablement que la fonte des neiges en mars. Pas le lendemain, mais, durant les deux semaines qui suivirent, Amélie en eut des échos par Tatiana, ou Camille, qui intercepta un message paternel sur la cuisine du téléphone familial.

Jean-Marc Lefèvre refusa de signer le nouveau partenariat immobilier. Pas frontalement, mais par intermédiaire. Après la fête, il appela, déclara nêtre pas prêt, voulait réfléchir encore. Lefèvre était un homme dun autre temps : la famille comptait, et ce quil vit dans la salle « Ambre » détruisit son respect pour Victor Berger. Non pas seulement quil ait une maîtresse, ça, tout le monde le savait. Mais quil lemmène à la place de sa femme à une soirée officielle. Ça, non. Pas question.

Après Lefèvre, dautres suivirent. Les affaires, la réputation, ça seffrite vite. Des questions émergeaient au conseil dadministration de « Monolithe » sur certaines décisions. On découvrit des irrégularités dans les contrats. Cétait tout autre chose, mais parfois, une seule faille fait tout vaciller.

Léa quitta « Monolithe » trois semaines après la fête. Sans scandale. Une simple lettre de départ. Victor erra plusieurs jours, lair dun homme dépossédé.

Un soir, il revint à la maison, sinstalla à la table. Amélie posa devant lui une assiette et séloigna. Il resta là longtemps. Elle entendit ses soupirs.

Au soir, il lappela :

Amélie, on doit parler.

Oui, elle répondit calmement. Mais dis-moi dabord : tu veux discuter ou tu veux que je técoute ?

Au début, il ne vit pas la différence. Puis il comprit. Baissa les yeux.

Pardonne-moi.

Assise face à lui, les mains calmes sur ses genoux, Amélie le fixait. Cétait trop tard. Plus de colère. Simplement il ne restait plus assez de vivant pour pardonner. Les années et ce mot « bonne femme » avaient tout asséché.

Je técoute, dit-elle.

Ce ne fut pas un pardon. Il comprit.

Elle aborda elle-même, un mois plus tard, le sujet du divorce, posément, avec lappui dun avocat trouvé grâce à Tatiana. Ils partagèrent lappartement, les enfants restèrent avec Amélie. Victor ninsista pas, cétait le seul point non négociable.

Pendant la procédure, Amélie ouvrit son atelier de couture. Petit, deux pièces dans la rue derrière. Elle hésita : une boulangerie aurait été plus courant. Mais ses mains se souvenaient trop bien du fil et du tissu. Son ancienne patronne, Madame Bonnet, retraitée, la félicita : « Tu aurais dû le faire il y a dix ans, Amélie. »

Cela la touchait, un peu comme un regret. Mais elle nen aurait pas eu la force à lépoque.

Les débuts furent laborieux. Peu dargent, quelques clientes, les heures longues, les douleurs dans le dos, la craie sous les ongles. Camille, parfois, faisait ses devoirs en coin, grignotant un sandwich, posant des questions inattendues sur les tissus elle avait loeil pour les couleurs, un don à explorer, Amélie le remarquait et le gardait dans un coin de sa tête.

Thomas, lui, ne parlait pas beaucoup ; Victor cherchait à le voir, linvitait. Il y allait, revenait pensif. Un soir, il avoua :

Il veut que je le comprenne.

Et toi ?

Je ne sais pas comment comprendre quelquun qui a honte de sa femme. Il regarda dehors. Tu nas jamais été tu as toujours été normale, maman. Normale.

Merci, mon fils.

Je le pense.

Il hésita.

Avec Pauline, ça ne va plus. Ma copine. Elle dit quelle ne se sait pas comment je serai comme père après tout ça.

Ce nest pas ton histoire, Thomas.

Je sais, mais elle ne le voit pas.

Amélie hésita.

Donne-lui du temps. Quelle observe. Les mots ne servent à rien ici. Il ny a que le temps.

Il acquiesça, sans grande conviction. Cette histoire sétira longtemps, parfois tendue, mais Amélie nintervint pas. Les enfants devaient avancer seuls. Mieux valait le comprendre tard que jamais.

Latelier grandit discrètement. Au bout dun an, elle avait une clientèle fidèle, on lui commanda ses premières robes de mariée, complexes et bien rémunérées. Amélie embaucha une aide, Élodie pas Léa, une autre, fine et douée. Leur entente était évidente, silencieuse, efficace.

Tatiana lui rendait visite, autour dun thé, parlant de santé, denfants, des vraies choses. Un jour, elle déclara :

Ce que jadmire chez toi, cest que tu nes pas pleine de rancœur.

Jen ai parfois, admit Amélie.

Tu es fâchée, ce nest pas pareil. La rancœur détruit ; la colère, ça passe.

Amélie en convint.

À dix-sept ans, Camille savait quelle voulait devenir styliste. Pas une crise, pas une revendication, juste un jour elle posa un dossier de croquis devant sa mère. Amélie les étudia longuement. Il y avait là quelque chose de brut, de vivant.

Cest ton chemin.

Tu ne ty opposes pas ?

Non. Cest le tien, pas le mien.

Sourire de Camille, réservé mais sincère.

Maman. Tu es devenue différente.

Différente ?

Avant tu disais toujours : « Et ton père ? Et les voisins ? » Maintenant, tu ne le demandes plus.

Amélie la regarda.

Jai appris trop tard.

Non, Camille rangea ses croquis. Tu es bien.

Cétait la plus belle phrase entendue en des années. Mieux quun compliment : juste « tu es bien » dun regard sans filtre.

Victor, elle le voyait rarement. Il vint parfois pour les enfants ou livrer un carton oublié. Selon les jours, il gardait contenance, ou non. Elle entendit par la voisine que « Monolithe » avait changé de direction, il y était rétrogradé à un poste de gestion. Une chute, mais Amélie ny pensa pas davantage. Elle avait sa propre vie.

Lété de la troisième année après le divorce fut bon. Un atelier agrandi, trois couturières, Amélie loua un nouvel appartement, une étape difficile mais nécessaire. Le soir, elle prenait parfois le thé sur son petit balcon, regardant le soleil descendre. Parfois avec des dossiers, mais certains soirs, rien, juste une sensation : ça va. Pas le bonheur des livres, juste la paix. Fatiguée, oui, mais paisible.

Puis, cet automne-là, Victor entra.

Elle le vit depuis latelier, debout devant la porte, un peu hésitant. Il semblait vieux, non pas à cause des années, mais parce quil avait perdu son assurance. Les épaules tombantes, costume démodé.

Elle sortit elle-même à sa rencontre.

Victor, dit-elle. Entre.

Ils sassirent au bureau dédié aux clientes, deux chaises, un vase de fleurs séchées. Elle prépara du thé, lui tendit une tasse.

Comment vas-tu ? demanda-t-il.

Bien. Beaucoup de travail. Les affaires marchent.

Je sais. Il la regarda. Tu ten sors brillamment.

Elle ne répondit pas. Gardant sa tasse entre les mains.

Amélie. Il sinterrompit. Je voulais te dire jai réfléchi.

Tu as réfléchi, répéta-t-elle, neutre.

Jai eu tort. Sur beaucoup de choses. Je comprends maintenant.

Victor

Laisse-moi finir. Il leva les yeux, croisa enfin son regard. Tu as été une femme formidable. Tu tenais la maison. Tu élevais nos enfants. Je nai jamais vu ça, ou alors je croyais que ça allait de soi Je me suis trompé.

Amélie le regarda sans dureté, mais sans tendresse non plus. Il lui apparaissait tel quil était : lhomme quelle avait épousé, celui qui lavait appelée une bonne femme, celui assis là, démuni. Tout ensemble dans un même homme.

Je técoute, dit-elle.

Jai Il sarrêta. Non, ce serait idiot.

Dis-le.

Je me demandais pas recommencer, non. Mais se voir, parler. Je suis seul, Amélie. Vraiment seul.

Silence.

Amélie posa sa tasse. Regardant par la fenêtre : ciel gris, feuilles au sol, un vélo au lampadaire. Puis elle lui fit face.

Victor, je ne ten veux plus. Cest passé. Je regrette les années. Pas toi, les années. Quelles aient été comme ça, et pas autrement. Cest tout.

Amélie

Laisse-moi finir. Sa voix était douce mais ferme. Tu nes pas seul. Tu as les enfants. Ils viennent, encore. Tu le sais. Mais moi, je ne peux pas être ce que tu es venu chercher. Je ne sais pas ce que cest : la compagnie, lhabitude, échapper à la solitude ? Je ne peux pas.

Pourquoi ?

Elle réfléchit. Pas pour blesser, mais pour trouver les mots justes.

Parce que, pour la première fois, je suis moi. Elle dit cela simplement, sans emphase. Et atteindre cela ma pris toutes mes forces. Je ne veux pas reculer.

Il garda le silence longtemps. Regarda la tasse de thé, intouchée. Puis hocha la tête, une fois.

Je comprends.

Je sais.

Les enfants

Ils sont là pour toi. Cest ton rôle, plus le mien. Approche-toi deux, parle-leur. Thomas il a souffert de tout ça. Mais il attend. Si tu viens sincèrement.

Victor se leva. Restaura dun geste sa veste, habitude tant de fois vue. Pendant tant dannées.

Cette robe te va bien, souffla-t-il.

Amélie jeta un coup dœil à sa tenue : aujourdhui, cétait une robe bleue nuit, col simple. Une de celles quelle avait cousues pour elle cet hiver.

Merci, répondit-elle.

Il partit. Elle entendit la porte claquer. Puis le calme.

Amélie demeura quelques minutes seule, dans la petite salle, fleurs séchées, tasses refroidies, ses croquis sur le côté.

Enfin, elle se leva, vida sa tasse, la rinça à leau claire, sempara de son crayon et se pencha de nouveau sur son esquisse.

Élodie passa la tête par la porte.

Madame Berger, la cliente attend.

Oui, répondit Amélie. Quelle patiente une minute.

Élodie hocha la tête et referma.

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