La Sortie de la Tatie
Tu ne sortiras pas habillée comme ça, déclara Victor sans même se retourner. Il était devant le miroir du hall, ajustant sa cravate bleu marine en soie, achetée le mois dernier pour un montant que Nadège navait découvert quen cherchant le ticket du lave-vaisselle. Je suis sérieux.
Victor, cest le dixième anniversaire de ta société. Dix ans. Je suis ta femme.
Justement. Il finit par la regarder, et son regard avait ce quelque chose qui lui coupa la respiration. Pas de tendresse, non. Plutôt une reconnaissance douloureuse. Elle avait déjà vu ce regard. Il y a longtemps. Mais à lépoque, elle ne lui avait pas donné de nom. Tu es ma femme. Et cest pour ça que je te demande de rester à la maison.
Pourquoi ?
Il soupira. Lentement, avec cette langueur toute spéciale qui signifiait : tu poses des questions idiotes, et tu me fais perdre mon précieux temps.
Nady, il y aura des partenaires, de vrais pros. Peut-être même la presse.
Et alors ?
Tu… Il chercha ses mots, puis en trouva enfin un. Tu fais madame. Tu vois ? Genre “tatie”. Dans ta robe bleue avec des boutons. Là-bas, ce sera des femmes de la haute, qui nont rien à voir avec toi.
Nadège restait sur le pas de la cuisine, un torchon fatigué à la main. Elle venait de sessuyer les mains avec vieux torchon, motif fané. Elle regardait son mari et essayait de repérer à quel moment cette ambiance était devenue la norme. À quel moment il avait semblé normal de parler ainsi.
Tu y vas avec la jeune Chloé, alors ?
Pas un clignement. Flippant. Pas de colère, ni de gêne. Juste son regard habituel.
Chloé est mon assistante. Cest elle qui gère lorganisation de la soirée.
Victor.
Nadège, ne recommence pas.
Jai posé une question, cest tout.
Ce nest pas “juste une question”. Il attrapa sa veste, la secouant avec lélégance dun vieux renard bien habillé. Tu insinues. Comme toujours. Jen ai marre de tes sous-entendus.
Nadège posa le torchon sur le bras du fauteuil, tout doucement. Elle sentit ses mains trembler un peu elle espérait quil ne le remarque pas.
Très bien, je comprends, Victor.
Voilà, cest bien. Il se contempla dans le miroir, satisfait de lui-même. Les enfants sont à la maison ?
Camille est chez une amie. Jules est à la fac, il devrait rentrer vers huit heures.
Dis-lui de ne pas faire de bruit quand je rentrerai. Je vais rentrer tard.
Il sortit. Nadège resta plantée dans le hall, cernée par lodeur de sa nouvelle eau de toilette, qui autrefois lui plaisait mais désormais lui paraissait chère et étrangère.
Elle prit le chemin de la cuisine. Mit la bouilloire à chauffer. Observa la vapeur danser au-dessus du bec, songeuse : il y a vingt-trois ans, elle avait épousé un homme qui la regardait différemment. Il aimait son rire. Il disait quelle sonnait comme une clochette. Elle en avait rougi à lépoque.
Leau bout. Nadège verse leau sur son sachet de thé, fixe en silence les volutes sombres qui se dissipent dans la tasse.
Tatie. Il la appelée tatie.
Elle a cinquante-deux ans. Pas cent ou quatre-vingt. Cinquante-deux, et franchement, elle ne se trouve pas si mal. Pas une super star, mais pas non plus ce que ce mot venait de faire delle. Elle a de beaux cheveux, châtains foncés, presque sans cheveux blancs elle prend soin delle, après tout. Ses mains, elles savent tout faire : réussir une tarte, recoudre des rideaux, calmer un enfant à trois heures du matin ou trier les factures, comme à lépoque où Victor bêta dans les chiffres au lancement de son Solide et lappelait à la rescousse.
Qui la aidé, alors ? Qui passait les nuits sur ses déclarations ?
Tatie. Tout de même.
Elle ne pleure pas. Les larmes sont tout près, elle peut les sentir derrière le sternum, prêtes à déborder mais non, rien ne sort. Peut-être parce que ce nétait pas la première fois. La première, cétait il y a trois ans, quand il avait glissé : Tu pourrais thabiller un peu mieux. Elle avait été vexée, puis elle sy était faite, puis elle avait fini par acquiescer. Et voilà où ça la menait : seule dans la cuisine pendant que son mari partait fêter son entreprise sans elle, accompagné de Chloé, vingt-huit ans, qui, visiblement, na ni tartes au four, ni torchons décolorés, ni vingt-trois ans de vie commune.
Le soir tombe, doux et parfumé au lilas du jardin. Nadège finit son thé, lave la tasse, puis farfouille dans larmoire.
Tout au fond, derrière les manteaux dhiver, pend une robe. Rouge cerise, en velours ; elle lavait achetée en solde à Aux Galeries du Soleil il y a trois ans. Essayée une fois. Victor lavait vue et fait la moue : Avec ça ? Trop vif pour ton âge. Un peu… too much. Elle avait rangé la robe bien au fond, pensant la donner à quelquun. Jamais fait.
Aujourdhui, elle la ressort. Secoue la poussière. Le velours est doux, chaud, presque vivant sous la main. Nadège la plaque contre elle et découvre son reflet dans le miroir.
Non. Pas une tatie.
Du hall, bruit de clés. Jules. Elle lentend ôter ses baskets, jeter sa veste sur le fauteuil au lieu du porte-manteau, marcher jusquà la cuisine.
Maman, ya à manger ?
Des boulettes dans le frigo. Réchauffe-les.
Tu fais quoi, avec cette robe ?
Elle se retourne. Jules est grand, les pommettes de son père et ses yeux à elle, gris, un peu fatigués. La première année de fac, ce nest pas glop, à en croire ses épaules qui sarrondissent.
Jessaie, dit-elle.
Elle est belle. Il passe en cuisine, se bat avec la casserole. Tu la mets… pour sortir ?
Nadège hésite une seconde.
Je ne sais pas encore. Peut-être pas.
Jules, assis avec assiette, la dévisage. Il a ce regard dadulte quil adopte de temps à autre droit, posé, désarmant.
Papa est à la soirée ?
Oui.
Tout seul ?
Elle tarde à répondre. Accroche la robe à la chaise.
Jules.
Maman, je sais. Il dit ça doucement, sans animosité, comme un fait. Camille sait aussi. Ça fait longtemps quon sait.
Et là, les larmes arrivent. Pas en torrent. Juste une boule dans la gorge. Nadège reste là, à respirer, regardant la nuit noire derrière la fenêtre.
Comment tu sais ? souffle-t-elle enfin.
Ce printemps, je les ai vus ensemble. Un café, boulevard Saint-Honoré. Il ma pas vu. Jules mange, le nez baissé. Au début, jai cru au boulot. Mais non. Ça se voyait.
Tu mas rien dit.
Et tu aurais fait quoi ?
Bonne question. Elle aurait fait comme dhabitude : faire mine de ne rien voir, comme ces trois dernières années pleines de détails inquiétants quelle expliquait toujours par “jai trop dimagination”. La psychologie des femmes après cinquante ans, qui commencent à craindre la vérité, on trouve des thèses là-dessus.
Je ne sais pas.
Moi non plus. Il la regarde en face. Maman, elle te va bien, cette robe. Vraiment.
Nadège regarde son fils. Ce môme à qui elle a appris à faire ses lacets, lu des histoires, glissé des sandwiches dans le sac. Dix-neuf ans. Presque adulte. Il voit déjà bien plus que ce quelle aurait voulu.
Merci.
Après le dîner, Nadège appelle Camille. Elle déboule vers dix heures, parfumée à leau de toilette dune amie bavarde.
Maman, tas une sale tête ! Camille sarrête, scanne instantanément le visage de sa mère comme seules les ados savent le faire. Papa ta dit un truc ?
Assieds-toi, Camille. On va discuter.
Autour du thé, Nadège raconte. Pas tout, mais lessentiel. Ce que Victor lui a sorti. La robe. Chloé. Les enfants, visiblement, avaient compris avant elle.
Camille écoute en se mordant la lèvre, comme à chaque fois que lémotion la submerge depuis quelle est petite.
Il ta traitée de tatie ? répète-elle, bouche bée.
Oui.
Cest… Camille cherche ses mots. Pas juste.
Pas juste du tout, acquiesce Nadège.
Et tu vas sortir, du coup ? Quelque part ?
Nadège regarde la robe qui attend sur la chaise.
Je ne sais pas encore.
Cette nuit-là, elle dort mal. Grande place vide de son côté du lit. Elle repense à tout : les vingt-trois années quelle a données à cette famille, à ses enfants, à cet homme. Elle avait renoncé à son travail en couture après la naissance de Jules elle était lune des meilleures chez Paris Couture, Madame Isabeau en parlait comme dun talent naturel. Puis Victor a dit : Laisse tomber, tu nas plus besoin de bosser. Je prends tout en main. Elle avait cru à la vie rêvée, alors.
La belle vie… Nadège observe le plafond, songeuse.
Quest-ce quelle sait faire, aujourdhui ? Coudre, cuisiner, organiser la maison… être invisible. Cela, elle maîtrise, cest clair !
Non, elle ne doit pas penser ainsi. Elle sait coudre, et cest déjà énorme. Elle a de lexpérience, même interrompue, même non officielle elle a cousu pour elle, pour les enfants, pour la voisine Madame Lefèvre, qui assure que les robes de Nadège sont mille fois mieux quen boutique.
Ses pensées tournent en rond. Somnoler, se réveiller, somnoler… Jusquà deux heures trente : porte dentrée. Victor. Pas un mot, un détour par la salle de bains, puis il seffondre dans le lit.
Nadège garde les yeux ouverts très longtemps.
Au matin, il part tôt, grignote à peine.
Je serai occupé toute la semaine. Mattends pas pour le dîner.
La porte. Le silence.
Nadège se prépare un café, sinstalle devant la fenêtre. Il pleut, le lilas est trempé, ses feuilles luisaient. Elle boit lentement. Étonnamment calme. Quand la douleur est trop forte, elle devient autre chose, une sorte de clarté.
La soirée de gala est vendredi. Nous sommes mardi.
Trois jours.
Elle attrape son téléphone et envoie un message à Tatiana. Tatiana Ricquet était la comptable de la boîte, maintenant elle travaille ailleurs, mais elles sont restées amies. Tatiana, cinquante ans, pas du bois dont on fait les Bibis, elle, mais dune efficacité et dun franc-parler à toute épreuve.
« Tania, un café tout à lheure ? »
Réponse immédiate : « 15h, La Pause Douce ? »
Nadège : « Parfait. »
Trois rues plus loin, assises dans le petit café. Tatiana, tailleur gris, coupe courte et œil scrutateur. Elle écoute lhistoire, hausse un sourcil au mot tatie.
Il a vraiment dit ça.
Mot pour mot.
Et la petite Chloé, cest un secret de polichinelle depuis longtemps ?
Je men doutais depuis un bail. Jules me la confirmé hier.
Tatiana tourne sa tasse de café entre ses doigts.
Nadège, je vais être franche, boude pas.
Vas-y.
Je men doutais. Même avant de quitter Le Solide. Ça remonte à deux ans. Je les ai déjà surpris ensemble plusieurs fois. Jai hésité à ten parler puis me suis dit : ce nest pas mon affaire. Jai eu tort. Pardon.
Ce nest plus important, Tania.
Tu vas faire quoi ?
Nadège relève la tête.
Je vais aller à cette soirée.
Tatiana la fixe quelques secondes puis acquiesce lentement.
Avec les enfants ?
Avec les enfants.
Tu te rends compte que ça va être… la scène ?
Je sais.
Quil va être furieux.
Je sais aussi.
Silence de Tatiana.
Que puis-je faire pour toi ?
Enfin, un vrai sourire depuis deux jours.
Maider à me coiffer. Je ne vais pas y arriver seule.
Le jeudi soir, Camille soccupe des cheveux de sa mère, assise devant la coiffeuse. Gestes lents, précis, tendres dans leur gravité. Les cheveux de Nadège sont épais, jusquaux épaules, une petite retouche de couleur par-dessus, histoire de masquer la fatigue hivernale.
Maman, tu nas pas peur ?
Un peu.
Papa va gueuler.
Probablement.
Tu lui diras quoi ?
Rien. Nadège observe son reflet. Je dirai rien. Je vais entrer. Cest tout.
Camille fixe la dernière mèche, prend du recul, évalue.
Cest joli, murmure-t-elle. Tu es belle, maman. Toujours, tu sais, tu las juste oublié.
Nadège serre sa fille dans ses bras. Fort, vraiment. Camille est dabord surprise, serre ensuite.
La robe attend sur le lit, rouge cerise, velours chaleureux. Nadège lenfile sans précipitation. Camille ferme la fermeture éclair. Un coup dœil au miroir.
Qui la regarde là-bas ? Pas une inconnue. Juste quelquun quelle avait enfermée depuis trop longtemps. Celle davant la résignation.
Maquillage modeste, juste ce quil faut. Mascara, un peu de rouge, ce vieux rouge terracotta quelle aimait autrefois. Boucles doreilles en onyx noir, cadeau de sa mère.
Maman, crie Jules dans lentrée, le taxi arrive.
Jarrive.
Elle prend sa pochette, toute petite, noire, ancienne mais fiable. Enfile son manteau, mains toujours un peu tremblantes. Sarrête, respire. Calme. Juste calme.
On y va ? dit-elle.
Lhôtel LÉtoile du Nord est un bel endroit. Pas le plus chic de Paris, mais la classe. Victor la choisi pour le standing : vaste salle, hauts plafonds, traiteur intégré. Nadège y avait mis une fois les pieds, pour un mariage. Elle se souvient du sol en marbre, du lustre démesuré.
Le taxi stoppe devant lentrée. Nadège descend la première, inspire lair du soir, mois de mai et parfum dérable en fleurs.
Maman, glisse doucement Jules, on est avec toi.
Je sais. Elle serre la main de Camille. On y va.
Quelques invités pressés traversent déjà le hall, badge autour du cou. Nadège avance dignement, ladministrateur laccueille :
Bonsoir, vous venez pour la soirée du Solide ?
Oui, dit Nadège. Je suis lépouse de Victor Deschamps. Et voici nos enfants.
Petit temps darrêt du garçon. Puis, soucieux, il sincline.
Deuxième étage. Salle Ambre.
Salle comble. Tenues élégantes, effluves de parfums précieux, bouchées apéritives, rires fournis au bar, la musique joue doucement. Nadège sarrête sur le seuil, sent quelques regards glisser sur elle. Elle sent quelle est une étrangère ici. Elle le sait. Tous ces gens connaissent Victor Deschamps, connaissent sa façon de vivre ces dernières années, certains aussi sans doute connaissent Chloé. Mais personne, ici, ne connaît lépouse.
Tu vois papa ? souffle Camille.
Pas encore. Nadège scanne la salle. On va le trouver.
Victor est là-bas, au fond, près dune table de canapés. Il discute avec deux hommes en costume sombre Nadège reconnaît lun deux. Georges-Martin Lescot, gros partenaire du Solide, gaillard massif à la chevelure blanche et au regard pesant. Victor ladmire ou le craint ? Nadège na jamais tranché.
À côté de Victor : Chloé.
Nadège la voit pour la première fois, même si elle lavait déjà imaginée. Jeune, grande, robe bleu nuit ajustée, brushing irréprochable. Jolie. Nadège note ça, paisible, comme on note la météo. Jolie fille. Vingt-huit ans. Elle tient le bras de Victor bien familièrement.
Là, indique Camille dun ton égal. Avec la dame en bleu.
Nadège avance.
Dans la salle, quelques têtes se tournent. On sécarte doucement. Nadège nobserve pas à droite à gauche : objectif Victor.
Il laperçoit à trois mètres. Son visage change immédiatement. Sa bouche souvre et se referme. Les yeux se glacent.
Nadège, murmure-t-il. Quest-ce que tu fais là ?
Je viens à lanniversaire de ta société, réplique-t-elle. Dix ans. Cest pas rien.
Georges-Martin Lescot la salue, surpris mais courtois :
Madame Deschamps ? Comme ça fait plaisir. Vous êtes resplendissante.
Bonsoir, Georges-Martin. Vous non plus, vous navez pas changé.
Chloé recule dun pas minuscule, lâchant discrètement le bras de Victor.
Et là, Camille, jusque-là en retrait, savance dun pas assuré. Quinze ans, regard noir, posture droite. Elle toise Chloé avec ce sérieux qui met les adultes mal à laise, justement parce quil est honnête.
Papa, dit Camille, à voix égale mais audible alentour, pourquoi tu serrais cette dame tout à lheure ? Ce nest pas maman.
Comme si le son baissait brusquement. Les deux hommes auprès de Lescot se regardent. Une femme en perles tourne la tête.
Victor pâlit, malgré le hâle.
Camille, tente-t-il. Cest pour le travail, je vais texpliquer…
Papa, je ne suis pas une gamine, continue Camille, tranquille. On a compris avec Jules depuis longtemps.
Jules, à côté delle, ne bronche pas. Frappe son père dun simple regard.
Lescot toussote, repose son verre.
Victor, lâche-t-il, dun ton qui dit tout : reproche, suspens, après. On en reparle plus tard.
Il incline la tête vers Nadège, avec cette déférence rétro, puis séclipse. Les deux autres le suivent.
Chloé glisse, très bas :
Je vais… euh, vérifier le traiteur.
Et disparaît.
Victor et Nadège se retrouvent face à face, enfants en embuscade. Il la foudroie, non pas de colère, ni de lassitude. Plutôt perdu. Il ne sait plus quoi faire.
Nadège, murmure-t-il, tu te rends compte ?
Je viens à lanniversaire de ta société. Dix ans. Ce nest pas rien.
Elle attrape une coupe sur un plateau. Champagne. Bulles régulières du fond du verre.
Tu aurais pu rester à la maison, il chuchote. Comme je te lavais demandé.
Oui. Mais jen avais pas envie.
Elle le regarde et, soudain, tout devient limpide. Rien de triomphant ni de haineux. Simplement clair. Elle observe ce monsieur en costume, chemise impeccable, cravate hors de prix, celui pour qui elle a confectionné ses chemises pendant vingt-trois ans, cuisiné, élevé des enfants, cru, et ne pense quà une chose : que de temps gâché.
Je vais trinquer à ta boîte, dit-elle. Et partir. Les enfants sont fatigués.
Elle se tourne vers eux.
On y va.
Ils traversent la salle. Les regards curieux, solidaires, critiques coulent sur eux. Peur, pitié, pas pitié, tout à la fois et rien du tout à la fois. Elle sen moque. Enfin, presque.
À la porte, Jules prend son bras.
Tas assuré.
Jai juste osé venir.
Non, justement, cest ça, assurer.
À la maison, elle retire la robe avec soin, la suspend. Se débarbouille, va se coucher. Et, pour la première fois depuis des semaines, dort comme une souche. Jusquà neuf heures.
Ce qui suit ensuite ne se précipite pas, mais arrive irrévocablement, comme la pluie de printemps. Pas le lendemain, mais dans les deux semaines suivantes, Nadège lapprend par brides pêle-mêle, par Tatiana qui a toujours de bonnes infos, ou par Camille qui tombe sur un SMS de son père.
Lescot refuse de signer le contrat du nouveau projet. Pas frontalement, mais par détour, via un collègue. Après la soirée, il appelle, dit quil repense à tout. Lescot est de la vieille école : la famille, cest du solide, et ce quil a vu dans la salle Ambre a radicalement détruit son estime pour Victor Deschamps. Pas à cause de la maîtresse tout le monde a ses travers , mais parce quil la exhibée à la place de sa femme officielle. La honte. Les autres suivent. Dans le conseil dadministration du Solide, les questions fuse : on découvre des contrats moins que nets, des bidouilles récentes. Et dun fil, toute la pelote vient.
Chloé quitte Le Solide trois semaines après la soirée. Discrètement, lettre de démission, aucun scandale. Victor erre à la maison, lair dun type à qui on vient darracher le plancher sous les pieds.
Un soir, il finit par lui parler.
Nadège, faut quon discute.
Bien sûr. Mais dabord, dis-moi : tu veux parler ou juste que je técoute ?
Il ne voit pas tout de suite la différence. Puis baisse les yeux.
Pardonne-moi, murmure-t-il.
Nadège sassied en face. Les mains calmes sur les genoux. Elle regarde son mari et se répète : trop tard. Pas par haine, non. Mais le pardon, cest un truc vivant entre eux, il ny a plus rien. Tout a séché, là, quelque part entre les années et tatie.
Jentends.
Ce nest pas un pardon. Il comprend.
La demande de divorce, cest elle qui la lance, un mois plus tard, accompagnée par une avocate conseillée par Tatiana. Partage de lappartement. Enfants avec Nadège. Victor ne chipote pas, cest le seul point sur lequel il ne discutera pas.
Pendant la procédure, Nadège ouvre un atelier. Petit, deux pièces, quartier voisin. Elle hésite : boulangerie ? Plus simple. Mais ses mains veulent laiguille et le fil. Madame Isabeau, qui la pensait à la retraite, répond au téléphone sans hésiter : Ma Nadège, tu aurais dû le faire il y a dix ans !
Ça fait sourire, et un peu grincer. Dix ans plus tôt, elle nétait pas prête. Aujourdhui, oui.
Les premiers mois sont durs. Peu de clientes, de longues journées, mal au dos, les mains pleines de craies. Camille débarque parfois après le lycée, fait ses devoirs sur le coin du bureau, pique un bout de pain, sintéresse aux couleurs et aux tissus. Nadège note ça sans en faire trop.
Jules a lui aussi son lot de soucis. Victor tente de le joindre, de lui proposer des sorties. Jules y va parfois. Il rentre plus taciturne. Un soir, il lâche :
Il veut que je le comprenne.
Et toi ?
Je sais pas comment comprendre un type qui a honte de sa femme. Jules regarde par la fenêtre. Maman, toi, tas jamais été… tas toujours été normale, toi.
Merci, mon grand.
Cest vrai.
Je sais.
Silence.
Avec Pauline, ça va pas fort, avoue-t-il. Elle craint que, vu ce qui sest passé, je fasse pareil comme papa. Elle panique.
Tu nes pas ton père, Jules.
Je sais. Mais elle, non.
Nadège prend son temps.
Laisse-lui voir. Les paroles ne serviront à rien. Seul le temps.
Il acquiesce, moins sûr. Pauline, cest compliqué, Nadège sinquiète, mais sans sen mêler. Il faut laisser aux enfants leur espace. Elle la compris tard, mais elle la compris.
Latelier se développe. Au bout dun an, clientèle fidèle. Dans la foulée, premiers devis pour des robes de mariée les commandes les mieux payées, et parmi les plus éreintantes. Nadège embauche une assistante, Léa pas la Chloé davant, non, une vraie perle qui manie la machine à coudre comme un chef. Elles se comprennent sans mot inutile, à la gestuelle sur le tissu.
Tatiana vient boire parfois le thé entre deux tissus. Discussions de femmes (cœur, gosses, santé, vraies valeurs). Un jour, elle dit :
Tu sais ce que jaime chez toi ? Tu nes pas amère.
Ça marrive, confie Nadège.
Non. Tu es juste froissée. Lamertume, cest destructeur. Être froissée, ça passe.
Nadège réfléchit puis acquiesce.
À dix-sept ans, Camille sancre : elle veut faire du stylisme. Discrète, elle ne le crie pas sur les toits. Un jour, elle pose une pochette de croquis devant sa mère. Nadège feuillette lentement. Beaucoup derreurs, certes, mais du feu, du vrai.
Cest fait pour toi, conclut-elle.
Tu nes pas contre ?
Non. Cest à toi, tu le sens mieux que moi.
Camille sourit discrètement, mais avec chaleur.
Maman. Tu as changé.
Ah bon ?
Avant, tu disais toujours : Et si papa naimait pas ? Et les gens, ils penseraient quoi ? Maintenant, tu ten fous. Je préfère. Tu es toi.
Nadège la regarde.
Jai mis du temps.
Mais pas trop tard. Camille range ses dessins. Tes bien.
Meilleur compliment du siècle. Mieux quun bouquet, mieux quun tu es belle. Juste tes bien de la bouche de celle qui sait voir derrière les apparences.
Victor, elle le croise peu. Il passe parfois récupérer les enfants, ramener une valise oubliée. Plus la même allure : parfois encore soigné, parfois moins. On lui a dit que Le Solide a changé de mains et quil végète quelque part au service achats, manager de rien du tout. Chute sérieuse, mais Nadège ny pense pas. Elle a sa vie.
Troisième été post-divorce : un été doux, long, agréable. Latelier déménage dans un local plus spacieux, avec trois couturières. Nadège soffre ses fins de soirée sur le petit balcon de son nouveau deux-pièces pas lancien logement familial, un vrai chez elle. Elle boit son thé et regarde le soleil décliner. Parfois, elle cause tissu, papier, factures. Dautres fois, elle contemple et réalise : elle va bien. Pas heureuse façon roman-photos, non. Bien. Simplement.
Cet automne-là, il frappe à la porte.
Elle le voit, debout devant sa vitrine, indécis, dépassé. Il a vieilli. Vraiment vieilli, comme les hommes qui ont perdu lassurance. Les épaules un peu voûtées. Costume correct mais vieillot.
Elle va elle-même lui ouvrir.
Victor, entre.
Ils sinstallent dans la petite salle de réunion, nouvellement aménagée pour discuter avec les clientes. Une table, deux chaises, un petit bouquet sec. Elle prépare le thé.
Comment vas-tu ? demande-t-il.
Bien. Beaucoup de boulot. Ça roule.
Jai entendu parler de toi. Tu assures.
Elle ne répond pas, boit son thé à deux mains.
Nadège… hésite-t-il. Je voulais te dire… jai longtemps réfléchi.
Réfléchi. Posée, pas de question.
Je me suis planté. Sur plein de choses. Je men rends compte maintenant.
Victor.
Attends. Il insiste. Je veux parler. Tu as été une bonne épouse. Tu as tenu cette maison. Tu as élevé nos enfants. Jai jamais su voir tout ça. Ou alors, je pensais que cétait normal. Que cétait automatique. Pause. Jai eu tort.
Nadège le regarde. Cet homme éreinté, elle le reconnaît : le Victor quelle a épousé, le Victor qui a dit tatie, le Victor hagard après le départ de Chloé. Cest la même personne. Elle a compris.
Je tentends.
Je me suis demandé… Non, cest idiot.
Dis toujours.
Je me disais : peut-être… pas recommencer, non. Mais… se voir, parler. Je suis seul, Nadège. Complètement seul.
Silence.
Elle repose la tasse, regarde la rue ciel gris, feuilles mortes, vélo attaché au lampadaire. Puis se tourne vers lui.
Victor, je ne ten veux plus. Vraiment. Ça, cest passé. Ce qui me chagrine, ce ne sont pas les années perdues avec toi… cest les années perdues tout court. Juste ça.
Nadège.
Attends. Douce mais ferme. Tu nes pas seul. Tu as tes enfants. Ils viennent vers toi. Tu le sais. Ils sont toujours là. Elle marque un temps. Mais moi, je ne peux pas être ce que tu attendais en venant ici. Je ne sais pas exactement quoi, dailleurs. Une habitude ? La compagnie ? Éviter la solitude ? Mais moi, non.
Pourquoi ?
Elle réfléchit. Pas pour blesser. Juste trouver les bons mots.
Parce que je suis enfin moi-même. Pas de mise en scène, juste un fait. Et ça a coûté cher, cette liberté. Je ne veux plus faire marche arrière.
Il reste longtemps silencieux. Observe sa tasse, froide. Hoche la tête, une fois, lentement.
Je comprends.
Je sais.
Les enfants…
Les enfants, cest à toi maintenant. Plus à moi. Va vers eux. Discuter. Jules… il a morflé, mais il tattend, si tu viens vraiment.
Victor se lève. Redresse sa veste, geste de vieux réflexe, elle le connaît par cœur.
Cette robe te va bien, glisse-t-il soudain.
Elle baisse les yeux. Ce nest pas la cerise ce jour-là du bleu nuit, col simple, cousu de ses mains, lhiver dernier.
Merci, Victor.
Il sen va. Elle entend la porte, puis le silence.
Nadège reste là, encore quelques minutes. Salle tranquille, fraîche. Bouquet fané, tasses froides, carnets de croquis.
Se lève, vide sa tasse, rince. Retourne à son bureau, prend son crayon et se penche sur une nouvelle création.
Léa passe la tête.
Madame Deschamps, la prochaine cliente est là.
Merci, Léa. Dis-lui que jarrive tout de suite.
Léa acquiesce et referme la porte.