La sinistre demeure ancestrale : la maison “maudite”

«La maison maudite»

Nous sommes arrivés ! Descendez ! Le chauffeur de camion sarrêta devant une vieille barrière en bois et coupa le moteur.

Clémence tapota doucement lépaule de sa fille, Églantine, qui dormait profondément contre elle.

Ma chérie, on est là. Ouvre les yeux.

Églantine se frotta les paupières dun poing et tourna la tête à la recherche de la maison.

Maman, cest ici quon va habiter maintenant ?

Oui, mon cœur. Viens, il faut décharger nos affaires et voir à quoi ressemble tout ça.

Clémence sauta de la haute marche, puis prit sa fille dans ses bras. De lautre côté du camion apparut Édouard, qui les avait suivies en voiture.

Tout va bien ?

Oui. Les clés ?

Les voilà, répondit son ex-mari en lui tendant le trousseau. Les papiers de la maison sont sur la table. Tu les trouveras vite. Je passe prendre Églantine samedi, comme on a dit.

Daccord.

Je donne un coup de main pour les affaires et ensuite jy vais. Beaucoup de boulot.

Clémence acquiesça. Il lui restait au fond du cœur des griffures douloureuses, mais elle se répétait quil fallait bien continuer, sil ny avait plus rien à changer. Et surtout sans faiblesse.

Elle et Édouard avaient partagé cinq ans ensemble. Un mois plus tôt, Clémence apprenait lexistence dune autre femme dans la vie de son mari pas un simple caprice, non, une histoire sérieuse Il voulait une nouvelle famille.

Clémence sétait alors sentie immergée dans une réalité parallèle. Tout prenait une teinte grisâtre, comme obscurcie. Que faire ? Comment continuer ? Impossible de réfléchir. Hier encore, elle avait un foyer solide, un mari stable, aujourdhui, tout sétait envolé, dissipé Elle ne croyait plus en personne. Si lhomme le plus proche avait pu la trahir aussi brutalement, alors qui pouvait-elle croire à lavenir ? Et pourtant, ils ne se disputaient presque jamais, leur vie était paisible ! Justement, elle navait rien vu venir.

Cette annonce la terrassa. Elle se sentait totalement désorientée.

Clémence continuait, par automatisme, de vaquer à ses occupations, de soccuper de sa fille, de cuisiner, de nettoyer, de travailler, sans jamais parvenir à assembler ses pensées pour envisager lavenir.

Lappartement où ils vivaient appartenait aux parents dÉdouard.

Clémence, de son côté, navait pour famille quune vieille tante, Suzanne, vivant dans la ville voisine. Sa seule proche parente. Comme Clémence ne pouvait pas rendre visite souvent, elle avait embauché une voisine pour soccuper dacheter les courses, les médicaments et surveiller la tante. Lappartement hérité de ses propres parents était loué, et Clémence avait ouvert un compte partagé pour que les loyers soient versés à égalité pour elle et sa tante. Plusieurs fois, Clémence proposa déchanger la maison de Suzanne contre un appartement plus proche, mais la tante refusait toujours.

Quand Édouard apprit à Clémence la vérité, il savait quelle ne ferai pas de scandale. Ce nétait pas son genre. Lorsquil n’eut plus le choix dans la petite ville, les histoires se savaient vite il était venu une fois que leur fille dormait, lavait appelée à la cuisine.

Je sais que tu sais. Je ne vais pas chercher dexcuses. Cest arrivé. Nous avons une fille. Il ne faut pas quÉglantine souffre de tout ça. Et toi, tu comptes faire quoi à présent ?

Je ne sais pas répondait-elle, les mains serrées autour dune tasse, le regard vissé à la table.

Au fond delle, la tempête grondait. Pourquoi ? Comment ? Les questions tournaient en boucle, mais elle sappliquait à ne rien laisser paraître. Elle ne voulait pas montrer à Édouard sa douleur. La rancœur létouffait. Mais, sur le point essentiel, il avait raison : il fallait penser à leur fille.

Il va falloir peut-être rompre le contrat de location de lappartement.

Pas la peine. Je suis en faute, face à toi et à Églantine. Alors, jy ai réfléchi, jen ai parlé avec mes parents Clémence, que penses-tu de déménager ?

Où ça ? releva-t-elle les yeux, surprise.

Tu sais bien, la maison de ma mère dans la ville dà côté, héritée de ses parents. Elle nest plus toute neuve, il y a des travaux à prévoir, mais les murs sont solides et elle est chaleureuse. Et ta tante Suzanne nhabite pas loin, juste quelques rues plus loin, non ? Ma mère veut te céder la maison, à toi et Églantine. Quen dis-tu ?

Cest pour te donner bonne conscience ? osa-t-elle, mi-amère, mi-pensive.

Cétait sans doute, pourtant, la meilleure solution. Clémence ne voulait pas croiser tous les jours son ex-mari et sa nouvelle compagne. Tout lenvironnement familier était devenu douloureux. Sortir avec sa fille dans le parc la ramenait aussitôt aux souvenirs heureux de la vie à trois.

Il fallait penser au futur. Dabord pour Églantine.

Que perdait-elle, au fond ? La ville était petite, mais équipée dune bonne école, dun dispensaire, tout à proximité. Et surtout, il y avait la tante, sa seule famille fiable. Églantine était encore jeune et demandait beaucoup dattention. Peu probable quÉdouard sen occupe comme avant. Clémence devrait, elle, trouver un nouveau travail.

Clémence se redressa, résolue :

Jaccepte.

Parfait ! dit Édouard en se levant. Demain, voyez avec ma mère pour le notaire, elle tappellera. Je file.

En sortant, il marqua une pause sur le seuil, et, sans croiser son regard, glissa doucement :

Pardonne-moi Je n’aurais jamais voulu que cela finisse ainsi.

Clémence ne répondit pas. Elle hocha la tête, referma la porte, sy adossa, glissa doucement au sol et, mordant la manche de son pull pour ne pas réveiller sa fille, se mit à sangloter.

Ce nétait pas des pleurs cétait un hurlement muet. Petite, Clémence avait vu un documentaire sur les loups. En ce moment, elle se sentait moins femme quanimal blessé, une louve abattue.

Elle pleura longuement. Puis, avec ses larmes, il lui sembla que toute sa colère sétait écoulée. Il ne lui restait quun vide, brûlé, dans lâme. Une idée battait contre ce vide, comme un papillon aux ailes roussies : il fallait trouver de la lumière, remplir ce vide, sinon elle y resterait prisonnière à jamais.

Les semaines suivantes furent si éprouvantes que Clémence ne pensait quau déménagement et à lorganisation.

Et la voilà aujourdhui, debout devant la palissade de sa nouvelle demeure, à contempler le grand jardin à labandon qui cache presque la maison. Entre les arbres, on devinait à peine un bout de toiture et un morceau de véranda.

Maman, arrête de rêver ! Viens ! Églantine la tira par la main.

Elles empruntèrent le sentier, contournèrent le vieux pommier, et la maison apparut.

Non, se dit Clémence, cest un vrai foyer. Un brin défraîchi, mais encore solide, avec une petite mansarde et une grande véranda ornée de vitraux colorés. Entourée dun jardin dautomne, elle semblait mériter quon la prenne en photo. Clémence déballa son appareil, prit quelques clichés. Soudain, elle comprit que cet endroit lui plaisait, que le travail à fournir pour tout remettre en état serait sa meilleure thérapie. Églantine, bouche bée, suçotait distraitement son doigt. Clémence la tira doucement par le pompon de son bonnet :

Lâche ton doigt, ma puce ! Elle timpressionne, cette maison ?

Ouaaah, comme elle est belle, maman !

Je suis bien daccord ! Mais voyons plutôt à quoi elle ressemble à lintérieur, et on décidera où sera ta chambre.

Oui, vite !

Elles gravirent les marches et passèrent par la véranda. Un long couloir souvrait sur la cuisine et les chambres. Clémence les inspecta, réfléchissant à la disposition des meubles.

La maison était modeste : une cuisine, deux petites chambres au rez-de-chaussée, une sous-mansarde et un large salon-salle à manger, centré autour dune grande table ronde surmontée dun lustre voilé dune étole tricotée. Cétait humide, sans doute linstallation navait pas été chauffée depuis longtemps. Pourtant, Clémence sentit demblée que la maison était accueillante, même ainsi.

Clémence ! Tout est déchargé, et jai réglé les déménageurs, annonça Édouard en passant la tête dans le salon. Je vais te montrer le chauffage et le chauffe-eau.

Une fois le tour du propriétaire expédié, il prit congé.

Clémence se dirigea vers la cuisine.

Elle mit la bouilloire sur le feu et sortit des tupperwares de son sac pour nourrir sa fille. Le temps de réchauffer un plat, elle sortit la boîte des produits ménagers. Il fallait enfin laver la table.

La cuisine était petite, mais douillette. Deux grandes fenêtres ouvraient sur le jardin. Sous lune d’elles, la table attendait le grand nettoyage. Églantine sinstallait déjà sur une chaise, balançant les jambes, scrutant les placards et labat-jour coloré.

Soudain, un grand choc retentit à la fenêtre. Églantine poussa un cri effrayé, Clémence sursauta, releva la tête. Sur le rebord, trônait un immense chat roux.

Eh bien, bonjour ! Il faut parler avant de donner des frayeurs ! Clémence soupira, le cœur battant. Regarde-moi cette beauté, Églantine !

Le chat, impassible, fixait Clémence.

Quest-ce que tu comptes faire là, toi ? Entre si tu veux, je devrais bien trouver de quoi te régaler.

Le chat disparut dun bond.

Encore fallait-il l’inviter ! Clémence sourit. Églantine, va te laver les mains ! On va déjeuner.

Clémence se retourna et se figea. Sur le seuil, assis, le chat la contemplait.

Mais comment tu es entré ? Jai fermé la porte !

Le chat restait silencieux, sans peur, examinant ses nouveaux hôtes de ses grands yeux jaunes, clignant des paupières dune façon si expressive que Clémence ne put sempêcher de lui sourire.

Elle découpa un bout de poulet, le mit dans une soucoupe :

Allez, viens te régaler.

Orgueilleusement, le chat sapprocha et se mit à manger avec un soin particulier.

Clémence vérifia les entrées. Toutes étaient bien fermées, mais elle découvrit dans la porte dentrée une trappe, certainement conçue pour les chats jadis.

Ah, filou, te voilà donc habitué !

Revenue dans la cuisine, elle trouva Églantine assise à côté du chat, en grande conversation. Lui semblait écouter attentivement. Pour la première fois depuis longtemps, Clémence rit :

Les deux bavards du coin !

Fille et chat tournèrent la tête vers elle dun même mouvement. Lespace dune seconde, il lui sembla que le chat haussa les épaules comme sa fille, ce qui la fit sourire davantage.

À la porte, on frappa. Clémence gronda Églantine du doigt :

Tu restes ici ! Jarrive.

Bonjour, je suis votre voisine. Paulette Giraud. Mais tu peux mappeler tante Paulette ! Tiens ! dit-elle, tendant un grand pot de lait. Cest celui de mes chèvres. Santé !

Merci beaucoup, répondit Clémence, surprise par autant de chaleur mais retrouvant vite ses bonnes manières. Je suis Clémence, ravie ! Oh, il est encore tiède ! Merci ! Venez donc vous poser !

Tante Paulette ne se fit pas prier.

Clémence posa le pot près de la cuisinière pendant quÉglantine se tournait :

Bonjour ! Je mappelle Églantine.

Bonjour, ma belle. Et moi, cest tante Paulette.

Enchantée ! Vous savez à qui est ce chat ?

Bien sûr ! Cest mon flibustier. Il sappelle Augustin. Sil grossit trop, mettez-le dehors, il mange à la maison aussi ! Sinon, il sera trop feignant pour attraper les souris.

Il y a des souris ici ? demanda Églantine, bouche bée.

Toujours, dans les vieilles maisons surtout à lautomne. Alors

Maman ! Il nous FAUT Augustin ! Enfin, notre propre chat !

Clémence rit :

On verra ça. Tante Paulette, connaissez-vous quelquun cherchant un petit boulot ? Jaurais besoin daide pour débroussailler et bricoler dans la maison. Il me faudrait des bras solides.

Mais bien sûr ! Va voir Monsieur Maurice, trois maisons plus loin, portail vert. Il est doué pour tout et pas cher.

Merci infiniment ! Accepteriez-vous une tasse de thé ? Je viens darriver, mais jai quelques friandises.

Avec plaisir, sourit tante Paulette.

Elles prirent le thé, tandis que la voisine racontait la petite ville, sa famille, puis demanda soudain :

Dis-moi, ma Clémence, comment es-tu arrivée ici ?

Héritage, répliqua-t-elle, pince-sans-rire, sans entrer dans les détails de sa vie.

Tu sais, cela fait bien vingt ans quelle était murée, cette maison. Les jeunes ny pensaient même plus, mais les anciens se souviennent : mauvais endroit, ce coin.

Vous me faites peur Pourquoi donc ? Il y a eu une histoire ici ?

Nexagérons rien ! Mais les gens ne restaient jamais longtemps. Deux, trois ans, et ils repartaient. Malades, des deuils, pas de bonheur Ce nest pas pour rien : la maison avait été bâtie par un riche commerçant pour sa fiancée, mais la jeune fille est morte de fièvre avant la première année de mariage. Ensuite, le commerçant a vendu la maison et sen est allé et ainsi de suite. Elle est centenaire, cette bâtisse ! On a bien tenté des travaux et des reprises, mais on n’a jamais vu personne sy établir durablement.

Clémence fit tourner la petite cuillère dans sa tasse, songeuse.

Eh bien Quel héritage ! Nous verrons bien ! Elle secoua la tête, énergique. Nous sommes courageuses, nest-ce pas Églantine ? On ne se laisse pas effrayer par une rumeur ! On verra bien qui tient le plus longtemps ici !

Les mois passèrent.

Clémence prit ses marques. Églantine entra à la maternelle, Clémence trouva un emploi dans un petit laboratoire photo elle gagna bientôt très correctement sa vie en photographiant les évènements locaux. La photographie, dabord un passe-temps, devint son métier. Lorsquelle attendait Églantine, elle avait déjà suivi une formation, fait des photos de bébés, de studio Tout cela lui servait à présent.

Peu à peu, Clémence remettait en état la maison et le jardin. Son aide fut précieuse.

Monsieur Maurice, grand gaillard solide, présenté par tante Paulette, se présenta simplement :

Appelle-moi Maurice, tout le monde fait ainsi.

Il écouta ses besoins, se mit au travail.

Ils dégagèrent le verger, où apparurent nombre darbres et darbustes fruitiers. Avec un peu de soin, Églantine aurait ses fruits sans passer par les marchés. Puis, ils réparèrent le toit, la véranda, le perron. Ce fut long, mais utile.

La maison revivait, respirait. Le matin, sur le perron, une tasse de thé à la main, caressant les nouvelles rambardes polies, Clémence ressentait quelle avait enfin trouvé sa place, son havre.

Elle prit à cœur de soccuper de tante Suzanne : chaque soir, après lécole, elle et Églantine faisaient dabord halte chez la tante, avant de rentrer chez elles. Le choix de déménager lui semblait chaque jour plus sage. Clémence sapaisait enfin ; la blessure laissée par Édouard se refermait peu à peu.

Il venait souvent voir sa fille ; cela réconciliait Clémence, un peu, avec la séparation : Édouard navait pas fui ses responsabilités de père il aidait Quant au reste, la vie avait ses détours. Clémence avait compris quil nétait pas dusage de sans arrêt fouiller les déceptions du passé. Elle-même, absorbée par son enfant, navait pas toujours su ménager son mari. Il ne lui restait plus quà faire comprendre à Églantine quelle avait deux parents, séparés mais unis dans leur amour pour elle.

Sa tante la soutenait :

Tu fais bien, ma Clémence. Ne garde rien sur le cœur, lâche prise ! Si tu gardes tes chagrins pour toujours, tu les laisses devenir des monstres imposants. Oublie les mauvais souvenirs ! Pense au meilleur. Regardez ta fille cest ça, lessentiel ! Le reste, tourne la page. La rancune ne sert à rien, sinon à ronger la paix du cœur. Ta fille a besoin que tu sois lumineuse. Elle tadmire, tout limpact est là ! On pense rarement à ce que voient les enfants, mais ils voient tout Que retiendra Églantine dans quelques années ? Quelle image aura-t-elle de toi ?

Clémence hochait la tête, convaincue.

Elle fit doucement connaissance avec tout le voisinage. Dici là, les jeunes mamans vinrent prendre le thé avec leurs enfants Églantine eut bientôt de petits amis. Les anciens ne dédaignaient pas la maison non plus.

Ainsi fit-elle la connaissance de tante Jeanne, une voisine plus âgée. Elle lui enseigna à faire son propre pain. Églantine en était si heureuse quelle ne rechignait plus à boire son lait, autant quon lui remette un bon quignon encore chaud. Le verre revenait vide, Clémence riait en lui essuyant la moustache blanche.

Puis Clémence se lia avec un autre voisin monsieur Henri, arrivé un jour avec une énorme bassine de fraises comme jamais elle nen avait vues :

Cest la variété Grande Bretagne. Quand tu te sentiras à laise, je tapprendrai à les cultiver.

Clémence, une fois la véranda restaurée par Maurice, y plaça une grande table, briqua les vitraux, frotta le parquet. Au coin, elle mit un fauteuil à bascule adoré dÉglantine. Chaque soir, la fillette sy pelotonnait avec le gros Augustin roux, qui décida très vite quil vivrait entre les deux maisons. Depuis que Clémence découvrit, un matin, une rangée régulière de souris sur le perron, elle sortait prudemment. Augustin travaillait dur pour mériter laccès libre à la maison, même si Clémence laurait accepté de toute façon : Églantine en raffolait.

Parmi ses voisines, une seule lui déplut : Zinaïde. Un peu plus âgée, envahissante et bavarde, mais surtout une commère notoire. Clémence mit du temps à comprendre le phénomène ; puis, elle écourtait les discussions dès que possible pour ne plus subir tant de ragots.

Tante Paulette, que faire pour la tenir à distance ? demanda-t-elle.

Ma petite, tu nen viendras pas à bout. Si tu refuses de la recevoir, elle répandra des histoires pires Jai réussi à men défaire.

Comment ?

Oh ! Jai des chats, elle est allergique.

Il me faudrait un chat, alors ou un chien

Clémence y réfléchit sérieusement.

Zinaïde avait trouvé chez elle des oreilles polies, et ne comptait pas sen priver, sachant que Clémence, du fait de son éducation, noserait la chasser. Elle venait donc régulièrement, Clémence soupirait, servait le thé et chantonnait intérieurement pour ne pas entendre. Zinaïde parlait seule, rieuse.

Le temps passait ; Clémence nota un phénomène étrange : à chaque visite de Zinaïde, il lui arrivait une mésaventure.

Une première fois, Zinaïde déchira sa jupe neuve sur un clou inexpliqué. Clémence aurait juré quil ny en avait pas Maurice venait de finir le perron !

De mauvaise humeur, Zinaïde fut dhumeur maussade ce jour-là.

Une autre fois, elle tomba de sa chaise, ce qui était tout bonnement impossible, la chaise étant coincée entre la table et le mur.

Peu à peu, Zinaïde venait moins.

Un matin, en taillant les buissons près du portail, Clémence entendit Zinaïde chuchoter à tante Paulette :

Toi, tu comprends rien. Elle vit seule, avec une gamine, et y a pas dhomme dans sa vie ? Jamais je ny croirai ! La maison est entretenue, le jardin aussi, évidemment quun homme vient. Sinon, quelquun laurait vu

Tu racontes nimporte quoi, Zinaïde ! Tout le monde sait que Maurice laide, et quelle le paie. Quest-ce que tu veux laisser entendre ?

Cette maison

Quoi la maison ?

Tout le bourg la connaît maudite ! Elle ferait mieux de filer. Mais non, elle reste comme si de rien nétait ! Pourquoi ? Pourquoi les gens vont chez elle et pas chez moi ?

Parce que ce nest pas lendroit qui fait la personne, mais la personne lendroit ! Clémence est quelquun de bien, alors les gens viennent. Allez, va donc chez toi, Zinaïde, jai du lait sur le feu ! Voilà !

Clémence séloigna discrètement, un sourire aux lèvres. Drôle de voisinage !

Maman, tes où ? Églantine lappela du perron.

Ici, ma chérie, tu tes réveillée ? Tu tes lavée ?

Attends ! Regarde !

Clémence leva les yeux vers lallée Augustin approchait, portant par la peau du cou un minuscule chaton roux, tout comme lui. Arrivé à Clémence, il la fixa dun air sérieux. Elle se pencha, ouvrit les mains et reçut le chaton, furieux dêtre ainsi trimballé.

Merci, Augustin ! Tu crois que cest nécessaire ?

Le chat grogna doucement, puis séloigna vers la maison de tante Paulette. Mission accomplie.

Bon, Églantine, cest décidé : on le garde ? Comment on lappelle ?

Augustin !

Clémence leva le chaton au niveau de ses yeux :

Bienvenue, Augustin Junior ! Allez, tout le monde dedans, il est temps de petit-déjeuner.

Églantine éclata de rire, ouvrit la porte de la véranda et la chaleur du logis les enveloppa.

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