La seconde belle-mère

La deuxième belle-mère

Alors, écoute, tu sais cette histoire dont je voulais te parler ? Cest lhistoire de Jeanne, qui bosse comme femme de ménage à la clinique esthétique LÉclipse, une adresse assez huppée à Lyon. Un matin gris, vêtue de son éternel tablier, elle jette un coup dœil timide dans le bureau du patron, Monsieur Thierry Granier. Elle murmure, presque en retenant sa respiration pour ne pas froisser son chef, déjà nerveux ce jour-là il venait dapprendre que des investisseurs sétaient désistés, et ça lui vrillait la tête.

Jai entendu dire quil y avait un poste daide-massages à pourvoir

Thierry la fixe dun air sec, franchement peu aimable :
Et cest toi, la femme de ménage, qui comptes masser notre clientèle ?

Non, mais jai suivi des cours en ligne. Jai même préparé un CV, balbutie Jeanne, en tendant maladroitement une feuille toute froissée sortie de sa poche.

Et là, bam, le directeur adjoint débarque : Léon Sédillot. Thierry, à cran, explose :
Léo, mais cest quoi, ce cirque ? Les femmes de ménage qui débarquent quand ça leur chante ? Sors-la dici, et quon ne ly reprenne plus à rêver dune carrière de masseuse ! Dégage-moi tout ça !

Il attrape le papier de Jeanne, le déchire en petits morceaux et le balance à ses pieds. Jeanne, humiliée, se penche pour ramasser les lambeaux alors que des larmes lui montent aux yeux. Léon ne sembarrasse pas : il la prend par le coude, la traîne dans le couloir sous les regards des patients et du personnel, pour la jeter dans le réduit du matériel dentretien.

Là, assise à côté dune vieille boîte à sable pour extincteur, elle craque et éclate en sanglots.

Ça fait peu quelle est à LÉclipse. Elle ne rêvait pas de serpillières, mais le salaire était bien meilleur quailleurs, et on parlait de Thierry comme dun travailleur acharné, parti de rien, qui avait bâti la clinique à la force de ses bras. Cétait vrai, dailleurs : Granier avait grandi à lAide Sociale à lEnfance, navait jamais connu ni sa mère ni son père, avait fait ses études en travaillant darrache-pied, jusquà devenir chirurgien puis expert en esthétique. Beaucoup de Parisiennes fortunées venaient jusquà Lyon pour ses soins, quitte à payer des fortunes.

Cétait pour ça que Jeanne avait osé. Elle voulait masser, aider, elle avait potassé des manuels, suivi une formation médicale par correspondance, mais sans diplôme officiel impossible dêtre engagée. Elle mettait peu à peu de côté pour des études, mais son mari sétait sauvé du jour au lendemain, vidant le compte et la laissant seule avec leur fille.

Il sest avéré ensuite que Marc était un petit escroc, inventeur de vies imaginaires et condamné plusieurs fois. Le divorce a traîné, il ne venait pas aux convocations. Jeanne a tout encaissé, résistant pour sa petite Madeleine. À force de galères, elle a pris ce job dentretien, aidée par sa mère : Anne-Marie, ancienne gymnaste, battante, énergique et optimiste, qui gardait la petite pour que Jeanne puisse travailler.

Puis, déterminée à ne pas renoncer à son rêve, Jeanne a fait une formation courte pour masseurs, mais le certificat, cest juste ce que Thierry venait de réduire en miettes.

Ce soir-là, elle essuie ses larmes et retourne finir les sols. Les collègues murmurent dans son dos, mais à la maison, Anne-Marie la console : Madeleine a remporté un concours de dessin à la maternelle ! Jeanne essaye toujours de lui acheter de la bonne peinture, parce que sa petite est douée. La famille na pas un sou, parfois elles vivent sur la retraite de sa mère dans leur minuscule studio, mais Anne-Marie ne se plaint jamais.

À la clinique, le seul qui n’est pas méprisant, cest Monsieur Ferdinand, le gardien un ancien, un monsieur doux qui partage parfois ses madeleines maison avec Jeanne, lencourage et laide à porter ses seaux. Cest grâce à lui quelle avait eu laudace de postuler.

Effondrée, elle retrouve Ferdinand et fond en larmes. Il la réconforte :
Ten fais pas, ma petite, ça ira mieux Attends un peu avant de retenter ta chance, Thierry est de mauvais poil aujourdhui.

Mais elle ny croit plus et rentre, bougonne, se demandant comment faire plaisir à Madeleine qui voudrait une marionnette chère, mais dont le prix est hors de portée.

À la maison, ambiance étrange. Sa mère, dhabitude solide comme un roc, pleure dans la chambre. Jeanne sent tout de suite que cest grave. Anne-Marie lavoue : les médecins ont trouvé un problème au cœur, lopération est indispensable, mais impossible de se la payer avec leur budget, même en tentant à Paris où il faudrait faire des examens coûteux.

Toute la nuit, Jeanne tourne en rond. Elle se dit quelle doit à tout prix parler à Thierry une dernière fois. Elle débarque le lendemain, mais apprend à laccueil quelle est licenciée, “pour réduction de personnel”. Trois petits salaires et au revoir.

Avant de partir, Ferdinand lui donne son numéro et lui dit de ne pas perdre espoir. Jeanne rentre, annonce à sa mère quelle va chercher ailleurs, puis farfouille sur internet. Tous les postes non qualifiés payent mal. Tout à coup, elle tombe sur une annonce : “Cherche dame de compagnie. Pas dexpérience requise. Tâches : cuisine, ménage, présence.”

Elle postule sans trop y croire. On la rappelle aussitôt : cest une agence, la cliente est une veuve très fortunée, difficile de caractère. Jeanne se pointe avec ses papiers, passe lentretien avec la DRH, Tamara, qui la met tout de suite en garde :
Prévenez-vous, Jeanne, la dame a déjà fait fuir neuf aides. Elle sappelle Emma Desmars en fait cest un nom de scène, elle a été diva à lOpéra. Très capricieuse. Mais le salaire est doublé au bout de trois mois si vous tenez le coup.

Jeanne nhésite pas. Elle na pas le choix, et cest une grosse opportunité pour aider sa mère.

Le lendemain, à laube, Jeanne se pointe au portail dun hôtel particulier avenue Foch. Jamais elle navait aperçu pareil luxe. Cest le gardien qui laccueille. Puis, retentit une voix grinçante :
Tu cherches déjà ce que tu pourrais voler, toi ?!

Au centre du grand salon trône un fauteuil électrique de compétition. Dessus, Emma, petite femme sèche aux regards perçants. Jeanne bredouille des salutations, mais sa nouvelle patronne lenvoie aussitôt préparer du thé, vérifier ses mains et laver le parquet avec précaution, tout en lançant piques et sarcasmes.

Le reste de la journée, Emma la martyrise : critiques, ordres contradictoires, chausse-trappes, verres deau renversés exprès… Mais Jeanne se dit que cest une épreuve, quil suffit de tenir. Avant de dormir, elle masse la vieille dame et sent ses épaules se détendre, alors elle s’applique.

Le lendemain matin, changement de ton : Emma donne des consignes, la reprend sur sa tenue, veut une manucure, un peignoir soyeux et réclame dêtre poussée dans son boudoir. Laprès-midi, un élégant octogénaire sinvite pour le café, “mon cher Odon”, annonce Emma. Jeanne sapplique à servir le café, joue la discrète.

Plus tard, Emma interroge Jeanne sur ses massages. Devant son honnêteté, elle lui ordonne de continuer. Les nuits de Jeanne sont courtes, mais peu à peu, elle se fait à la maison, au rythme de la patronne.

En trois mois, lessai est validé. Jeanne na quun jour de repos, mais son salaire double. Enfin, elle peut aider Anne-Marie à cesser son job pénible à la logistique du théâtre, Madeleine va mieux, la vie se stabilise.

Petit miracle : Emma se prend de sympathie pour Madeleine, quelle finit par autoriser à venir faire ses dessins dans le boudoir. La petite réalise un portrait si fidèle dEmma que la vieille dame lencadre tout de suite.

Un soir, en rangeant la bibliothèque, Jeanne retrouve un vieil album photo. Elle le rapporte à Emma qui, émue, accepte de le parcourir avec elle et Madeleine. Tout à coup, Madeleine pointe du doigt une photo :
Mamie ! Mais c’est ta photo, maman !

Sur la page, une jeune Anne-Marie sourit à côté dEmma. Jeanne nen revient pas :
Mais comment vous avez la photo de ma mère ?

Emma éclate de rire :
Tes la fille dAnnie ? Mais cest pas vrai On était inséparables, enfants, dans la même rue à Saint-Étienne. On filait en douce aux répétitions, puis chacune sa passion, la gym pour elle, le chant pour moi. On sest fâchées à cause dun gars, un certain Gérard il était prometteur, jai fini par lépouser mais ça na pas duré. Jai gardé son nom pour la scène.

Évidemment, Jeanne se met en tête de réunir les deux amies denfance. Loccasion se présente : Emma a besoin quon garde Madeleine une nuit, alors Anne-Marie passe la prendre à la villa. Elle et Emma se reconnaissent aussitôt, et malgré un peu de piques, lémotion est là.

Tout senchaîne : Emma apprend pour la maladie cardiaque dAnne-Marie et, sans hésiter, propose à la famille de sinstaller chez elle, “Trop de pièces pour moi seule !” Les travaux démarrent pour transformer la chambre damis en jolie chambre denfant.

Au fil des semaines, Emma sactive pour obtenir que la meilleure clinique de Lyon prenne Anne-Marie. Un jeune chirurgien cardiaque, Valentin Martin, fils dun ponte parisien mais resté provincial, soccupe delle avec beaucoup dempathie. Jeanne, très présente à lhôpital, sympathise avec Valentin qui lui confie que ses seules proches sont sa mère et sa fille, et que la famille de Jeanne lui rappelle les vraies valeurs.

Anne-Marie est opérée, la convalescence se passe bien. Pendant ce temps, Emma fatigue, mais continue de défier la vie. Les massages de Jeanne la soulagent. Un soir, Emma propose à Jeanne de linscrire à une vraie école de masso-kinésithérapie. “Je suis ta marraine, et puis jaurai enfin une pro à la maison !” Jeanne accepte, remercie mille fois.

À lécole, son professeur, Monsieur Simon Duval, repère tout de suite le talent de Jeanne. À la remise des diplômes, il la prend à part :
Tu connais le nouveau spa Vanille, avenue de la République ? Jen suis le propriétaire. Tu veux venir travailler avec moi ? Mise sur la rééducation, cest un métier exigeant mais je sais que tu y arriveras.

Jeanne accepte, bosse dur, et rapidement, elle a sa propre clientèle, y compris parmi les patients adressés par Valentin, devenu son amoureux discret.

Les week-ends, Jeanne, Valentin et Madeleine se promènent aux Tête dOr, au musée dArt contemporain ou vont voir des spectacles de marionnettes dans le vieux Lyon.

La santé dEmma décline, mais la maison est animée par les rires denfant, les ateliers peinture et lodeur des gâteaux dAnne-Marie le dimanche.

Un soir, alors que Jeanne masse doucement Emma, la vieille dame la regarde droit dans les yeux :
Crois-moi, tu nas plus rien dune simple femme de ménage : tu as ta place ici, et maintenant cest ta famille qui va vivre heureuse. Quant à ton Valentin dis-lui de bien se tenir, hein !

Et voilà comment Jeanne, grâce à un coup de pouce du destin, a réussi à transformer sa vie et celle de sa famille, tout en soffrant enfin, et à tous ceux qui lont aimée, un peu de bonheur à la française.

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