La seconde belle-mère

La seconde belle-mère

Il y avait longtemps, dans les années où les souvenirs se mêlent à la douceur dun parfum ancien, une femme vêtue de la blouse passe-partout dune femme de ménage entrouvrit prudemment la porte du bureau du directeur de la Clinique de beauté Renaissance, nichée au cœur de Lyon. Elle sappelait Clémence, et elle faisait de son mieux pour chuchoter, de peur de froisser la direction.

Jai entendu dire quil y avait un poste vacant dassistante-masseuse.

Baptiste Giroux leva les yeux de ses dossiers et la dévisagea dun air glacial. Ce jour-là, il était particulièrement à cran : on venait de lui apprendre que des négociations cruciales avec des investisseurs tombaient à leau, et sa tête pesait lourd de contrariété.

Vous, avec votre balai, pensez vraiment pouvoir masser nos clients ? ironisa-t-il.

Je sais que je nai pas de diplôme, mais jai suivi une formation en ligne et… jai même rédigé un CV, répondit Clémence dune voix timide, tendant un feuillet tout froissé quelle venait de sortir de la poche de son tablier.

Cest alors quentra le bras droit de Giroux Luc Morel. Baptiste, se frottant les tempes, ne put contenir sa colère :

Luc, cest quoi ce cirque ? Depuis quand nos femmes de ménage circulent comme elles veulent dans mon bureau ? Vire-moi ça ! Elle se prend pour une professionnelle ? Jen ai assez entendu. Mets-la dehors et explique-lui une bonne fois pour toutes que ce genre daudace, ici, on nen veut pas !

Sans même attendre la réaction de Luc, Baptiste arracha le CV des mains de Clémence, le déchira en mille morceaux et laissa tomber les lambeaux à ses pieds.

Les larmes brouillaient la vue de Clémence alors quelle se penchait pour ramasser les fragments. Luc la poussa sans ménagement jusquà la réserve du personnel, la traînant devant les regards à la dérobée du personnel et des clients, puis la laissa là, effondrée sur un vieux coffre à sable.

Clémence nétait pas femme de ménage depuis longtemps à la Renaissance. Ce nest pas pour laver les sols quelle était venue ici, mais on y payait mieux quailleurs, et Baptiste Giroux avait la réputation dun homme parti de rien et maître de son destin.

Il faut dire que Giroux avait grandi à lorphelinat. Sa mère ? Un mystère. Son père ? Disparu. Il avait cherché, toute sa vie, ne trouvant que le vide. Mais il était devenu chirurgien, puis sétait fait un nom dans la médecine esthétique. On murmurait que même des parisiennes fortunées, comédiennes ou mondaines, faisaient le voyage pour ses talents le tout à prix dor.

Cest dans cette aura de réussite que Clémence avait voulu tenter sa chance, ayant entendu parler du poste de masseuse assistante.

Depuis des mois, elle sescrimait seule à étudier : livres danatomie, modules de formation à distance. Mais sans diplôme reconnu, impossible daccéder à ce métier. Elle économisait sou à sou pour soffrir une école digne de ce nom, mais son mari sétait volatilisé, emportant tout leur argent, la laissant seule avec une petite fille.

Plus tard, elle découvrit que ce Julien, au passé trouble, sétait inventé une vie glorieuse. Le divorce, interminable, lépuisait. Pour sa petite Élise, Clémence tenait bon et accepta tous les sacrifices.

Avec un enfant, aucun employeur ne voulait delle. Elles vivaient donc à trois Clémence, Élise et sa mère, Madeleine, dans un minuscule studio. On ne roulait pas sur lor ; parfois, on vivait même des seules allocations de Madeleine. Ancienne athlète, ancienne gymnaste, mère courage, Madeleine avait la force du chêne, aidant sa fille en gardant Élise afin que Clémence puisse aller travailler.

Puis, pour approcher son rêve, Clémence suivit une formation bon marché. Son certificat celui que Giroux venait de mettre en pièces représentait des nuits deffort.

Elle essuya ses larmes, se releva et retourna laver les couloirs sous les murmures narquois. Mais le soir, à la maison, sa mère laccueillit avec un éclat de lumière : Élise venait de gagner le concours de dessin à lécole maternelle ! Douée, rêveuse, Élise adorait laquarelle ; Clémence, à chaque sou économisé, achetait pastels et papiers, transportée de bonheur de voir la fillette inscrite en classe préparatoire de lécole des Beaux-Arts.

Le seau semblait soudainement peser cent kilos. Tandis quelle allait le vider, le concierge, monsieur Gérard, sempara du fardeau. Gérard était le seul de la clinique à garder simplicité et bonté : vis-à-vis de Baptiste, il restait distant, sachant doù provenait cet arrivisme.

Gérard la soutenait toujours : partageant pain et encouragements, il avait été le seul à vraiment croire en elle, si bien quelle avait pu oser exprimer son rêve auprès du directeur.

En revoyant Gérard, Clémence seffondra en sanglots.

Allons, ma petite, tout sarrangera la consola-t-il, la main bienveillante sur lépaule.

Jaurais jamais dû venir, renifla-t-elle. Cest pire, je me suis couverte de ridicule.

Baptiste nétait pas dans son assiette aujourdhui. Tente une autre fois, suggéra-t-il.

Jai ordre de ne plus jamais lapprocher. Jai cru quon pouvait sélever, quil comprendrait… Ce nest quun vaniteux, fier de ses diplômes.

Le vieux concierge haussa les épaules. Clémence rangea son matériel, puis rentra chez elle, lesprit assombri. Encore une fois, il faudrait jongler avec les euros. Élise rêvait dune poupée chère, où trouver largent ?

La maison était plus silencieuse que dhabitude. Madeleine, la mère, assise à table, retenait des larmes. Clémence sentit langoisse la gagner : la voir elle seffondrer, cétait le signe quune vraie catastrophe arrivait.

Quest-ce quil se passe, maman ? murmura-t-elle, inquiète.

Oh, rien, rien… tenta de répondre Madeleine.

Raconte, insista Clémence.

Alors la mère céda, sanglotante.

Ils ont trouvé une saleté à mon contrôle médical. Il faudrait opérer. Sinon, un an, tout au plus, selon le médecin. Et en plus il faut aller à Paris il ny a pas le matériel ici. Cest hors de prix… On ne peut pas se le permettre. Jimagine que mon heure est venue.

Ne dis pas ça, maman ! hurla Clémence, se levant soudain. On trouvera une solution !

Mais, Clémence, sur ton salaire et ma petite retraite ? ironisa Madeleine. On ne fabrique pas des miracles avec des bouts de ficelle.

Clémence ne dormit pas de la nuit, éreintée de réfléchir. Le lendemain matin, elle décida : il lui fallait un nouvel emploi, coûte que coûte. Elle tenta sa chance une dernière fois à la clinique… mais cette fois, on refusa de la laisser entrer, linformant de son licenciement pour restructuration. On lui versa trois fois le minimum légal, puis, adieu.

Gérard, le concierge, la força avant son départ à prendre son numéro de portable. Clémence le nota machinalement, lesprit bouleversé : et maintenant, que faire ? Un mois, elle sen sortirait, et puis… le vide.

Clémence navait pas le caractère à baisser les bras. Elle annonça son licenciement à sa mère comme si cétait un choix. Elle écuma les petites annonces partout, sans diplôme, les salaires étaient dérisoires. Elle tomba alors sur une offre pour devenir dame de compagnie : pas besoin de formation, mais il fallait soccuper dune personne âgée, cuisiner, faire le ménage, offrir de la compagnie.

Clémence soupira après tout, ce nétait pas moins digne que femme de ménage. Elle posta sa candidature et reçut un appel une heure plus tard. Lemployeuse, recrutée via une agence, était une femme seule et très fortunée.

On lui demanda de venir avec son carnet de santé et son livret de famille. Bientôt, Clémence se retrouva devant Amélie, la responsable RH, lors de lentretien.

Écoutez bien pour ne pas vous faire dillusions, prévint Amélie. Notre cliente est difficile. Vous seriez la dixième. Personne ne résiste !

Clémence, inquiète, se tut.

Vous avez surement entendu son nom : Lucienne Destrieux. Bien sûr, ce nest pas son vrai nom de famille. Ancienne soprano de lOpéra de Lyon ; capricieuse comme pas deux, mais richissime. On dit quelle a hérité de ses admirateurs.

Honnêtement, peu mimporte, répondit Clémence à voix basse. Je nai pas le luxe de faire la fine bouche.

Si vous avez des enfants, sachez quelle ne les supporte pas. Pas plus que les animaux. Elle déambule avec un déambulateur, mais préfère être poussée en fauteuil par sa dame de compagnie. Trois mois dessai : si vous tenez, vous aurez un an de contrat et double salaire.

Clémence acquiesça en silence. Cette rémunération valait le double de ses vieux salaires. Un espoir de sauver sa mère.

Elle devait commencer dès le lendemain à sept heures du matin.

Ce soir-là, Clémence tenta den apprendre davantage sur Lucienne Destrieux sur internet. Elle ne trouva que de vieilles coupures de presse du temps de sa gloire une femme massive, au regard perçant et à la chevelure de jais. Rien ne la préparait à ce quelle allait réellement découvrir.

À son arrivée, ce fut le gardien qui ouvrit : Lucienne possédait un vaste hôtel particulier, juste derrière la place Bellecour. Jamais Clémence navait pénétré dans un tel décor.

Quest-ce que tu fixes comme ça ? Tu cherches ce que tu vas dérober ? gronda une voix.

Au centre de lentrée roulait un fauteuil électrique dernier cri. Dessus, une femme minuscule, toute menue et déjà toute blanche, la scrutait de ses yeux fixés.

Bonjour, madame Destrieux, balbutia Clémence.

Plus fort. Parle distinctement. Montre-moi tes mains, pas dans les poches. Et chausse-toi, par ici jai du parquet dexception. Les protections sont là, mets-les.

Clémence enfila les sur-chaussures spéciales, à la hâte, pareilles à des charlottes de bloc opératoire, et suivit sa nouvelle patronne.

Brosse-moi les cheveux, mais doucement ! Ah, tu ne comprends rien… Range donc le filet et prends la perruque, brosse-la aussi.

Je suis désolée, ce nétait pas très clair, madame, bredouilla Clémence.

Non mais, où ils les trouvent toutes comme toi ? grogna Lucienne. Le thé, froid, tout de suite !

Clémence fila en cuisine.

Ne tape pas du pied ! aboya Lucienne derrière elle. Tu vas écrouler le plancher !

Elle servit le thé dans un verre, que Lucienne examina longuement, puis dun geste brusque, elle jeta le contenu, brûlant, au visage de Clémence.

Tu mas bousculée, cest ta faute.

Clémence prit une grande inspiration.

Où puis-je me rincer ?

La salle de bain du personnel est au rez-de-chaussée. Reviens avec une tenue propre. Lave celle-ci.

Clémence obéit. Le reste de la journée, Lucienne passa son temps à torturer la nouvelle : des critiques, des pièges de petite fille, des humiliations. Clémence comprit : on la testait, tout simplement. Elle serra les dents, attendant que les lubies de madame sépuisent.

Effectivement, le soir venu, Lucienne se calma, et, avant le coucher, elle accepta le massage que Clémence lui proposa. Sétant assurée de lendormissement de la vieille dame, Clémence remit sa perruque sur son support, prit congé du gardien, et regagna son logis.

Le lendemain matin, le gardien de nuit, qui la salua gaiement, sexclama :

Quas-tu fait hier à notre Lucienne ? Elle a dormi comme un bébé jusquà maintenant. Je lai jamais vue si apaisée, ma assuré la gouvernante.

Rien de spécial, répondit Clémence en haussant les épaules. Peut-être simplement fatiguée.

Ce jour-là, Lucienne sattaqua à la garde-robe de Clémence, jugeant quelle ne trouverait jamais de mari sans élégance ni maquillage. Clémence acquiesça docilement en installant la toilette de madame, plus habile cette fois avec la perruque.

Lucienne passa alors tout le matin à se préparer pour la venue de la manucure, exigeant une jolie robe de chambre japonaise, et, aussitôt le déjeuner avalé, fit installer sa loge pour recevoir un vieil ami, un certain Henri, un homme droit comme un danseur classique, cheveux dargent.

En présence dHenri, Lucienne devint affable. Clémence, épleurée, préparait le café dans un ustensile hors de prix, redoutant de le rater.

En fin de journée, Lucienne lui lança :

Quest-ce que tu mas fait hier soir ?

Un massage. Mais je ne suis pas professionnelle, avoua Clémence.

Continue, alors, ordonna Lucienne, clémentement.

Et cest ainsi que chaque soir, le massage calmait Lucienne Clémence rentrait, fourbue mais soulagée.

Les trois mois dessai filèrent. Clémence avait un seul jour de repos par semaine, voyait à peine sa petite Élise, mais enfin pouvait soulager physiquement sa mère. Madeleine, en effet, séreintait à porter des costumes au théâtre.

Petit à petit, Lucienne cessa dêtre dun bloc. Elle observait Clémence, testait ses failles, son endurance. Un jour elle linterrogea brusquement :

Ta famille supporte cet emploi ?

Je nai que ma mère et ma fille On na pas le luxe de choisir.

Quel âge a la fille ? Elle a une passion ?

Presque six ans. Elle adore dessiner.

Eh bien, amène-la, que je fasse sa connaissance, trancha Lucienne.

Dès lors, Élise venait parfois passer la journée elle dessinait, posée dans un coin, elle égayait les murs du manoir de ses croquis, si ressemblants que Lucienne fit encadrer le portrait quelle avait fait delle.

Au fil du temps, les relations se firent plus douces, Clémence cessa de trembler chaque matin.

Lucienne souffrait dune pathologie articulaire rare, inopérable. Dans les mauvais jours, Clémence restait des heures à la masser, apaisant ses douleurs. Un soir, la vieille lui demanda même de rester avec la petite pour la nuit ; elles dormirent dans la chambre damis.

Le lendemain, Lucienne prit le petit déjeuner avec Élise dans la salle à manger et chargea Clémence de nettoyer le bureau, tâche dhabitude réservée à la gouvernante.

En dépoussiérant, Clémence tomba sur un vieil album photo. Le ménage achevé, elle lapporta à Lucienne.

Ça vous dérange si je regarde avec vous ?

Ce temps-là la vie, la gloire, murmura Lucienne. Allons, feuilletons.

Ensemble, elles se penchèrent sur les clichés, puis soudain, Élise sexclama avec ravissement :

Cest Mamie ! Jai la même photo à la maison !

Clémence pâlit effectivement, sur lune des pages, on reconnaissait Madeleine, jeune fille.

Comment avez-vous cette photo ? balbutia Clémence.

Lucienne dévisagea longuement Clémence, surprise :

Mais tes la fille de Madou ! Murmura-t-elle enfin. Si je suis sotte Jai eu beau me demander à qui tu ressemblais

Vous la connaissez donc ?

Tu parles ! On ne pouvait pas se séparer, jeunes. Elle fuguait des entraînements, moi des cours du conservatoire, pour aller danser ou chahuter. On habitait la même cour, commencé la gym ensemble elle avait du talent. Puis, voilà elle est devenue trop forte pour moi, alors jai bifurqué.

Pourquoi ne vous êtes plus revues ? demanda timidement Élise.

En grandissant on sest disputées pour un prof de gym, Alain, le beau. Cest mon premier mari qui portait ce nom. On est restés ensemble trois mois jai gardé son nom.

Clémence, troublée, rêva dès lors à une réconciliation. Loccasion se présenta delle-même : Lucienne exigea une nouvelle nuitée dÉlise et il fallut demander à Madeleine de venir la chercher.

Madeleine pénétra dans lhôtel particulier, enveloppée de son manteau raccommodé. Lucienne, déjà en chemise de nuit, surgit en fauteuil :

Qui est-ce ? On nattend personne !

Bonjour, Lucienne, lança Madeleine dun ton glacial. Je ne peux pas dire que je sois heureuse de te voir.

Cest réciproque, répliqua sèchement Lucienne. La vie ta secouée, à ce que je vois.

Pas plus que toi, rétorqua Madeleine. Moi, au moins, jai une fille et une petite-fille. Et toi, qui soccupe de toi, à part des étrangères payées ? Des mariages, ça na pas suffi ?

Pfff, tu nas même pas eu ça, ricana Lucienne. Tu portes toujours ton nom de jeune fille, hein ?

Mais Madeleine sourit sincèrement.

Oh Lucie Tu nas jamais compris. Jétais fière de toi. Te voir devenir étoile en sortant de la même cour, tu sais ça ma touchée. Je ne ten ai jamais voulu.

Lucienne blêmit.

Tu te souviens, il y a cinq ans, ce coup de fil étrange ?

Madeleine poursuivit :

Un gigolo du théâtre te faisait la cour, tu allais lui léguer ton appartement. Je lai entendu se vanter de tenvoyer en maison de retraite pour vivre ici avec sa jeune maîtresse. Alors, jai appelé voix déguisée.

Cétait toi ? sécria Lucienne, décontenancée.

Je nai jamais su te haïr, soupira Madeleine. Jai juste voulu te protéger.

Lucienne détourna les yeux.

Tu mas sauvée ce jour-là. Après ton appel, jai engagé un détective. Ça ma ouvert les yeux.

Allez, il est tard. On doit rentrer, conclut Madeleine.

Attends, je vais vous faire raccompagner. Mais Madeleine Tu vis où ? Tu nas pas assez ?

Un petit studio dans le quartier, on sen sort, rassura Madeleine.

Ça suffit, trancha Lucienne, perçant le silence de son accent autoritaire. Déménagez ici demain. Cette maison est bien trop grande. Il me faut de la vie, une chambre transformée en vraie chambre denfant pour Élise. Pas de discussion.

Madeleine, épuisée, céda. Après un soupir, elle marmonna :

Il me reste huit mois, annonce-t-elle à voix basse.

De quoi parles-tu ? Cancer ?

Non Le cœur. On na pas largent pour une opération.

Très bien. Vous emménagez on verra après, statue Lucienne. Je te dois bien ça, va !

Le soir venu, Lucienne resta longuement à parler à Clémence, senquérant de la maladie de sa mère, évoquant leur jeunesse, gardant parfois les larmes au bord des yeux. Son cœur de fer sétait laissé attendrir par la loyauté de Madeleine.

En une semaine, lhôtel particulier ressembla à une ruche : tapissiers, livreurs de meubles, catalogues de tapisseries, et matériaux pour confectionner la chambre dont Élise avait rêvé.

Au dîner, Lucienne déclara :

Madeleine, jai montré ton dossier à un grand chirurgien. Lopération est fixée dans deux semaines. Le professeur, un garçon sérieux, sen occupera. Tu auras intérêt à ne pas trop le séduire !

Mais tu as obtenu une place à lhôpital ? sétrangla Madeleine. Cest impossible sans des années dattente !

Jai tout payé, coupa Lucienne. Largent nest bon quà servir à ceux que jaime. Tu seras opérée, Madeleine, et tu vivras.

Madeleine pleura de reconnaissance. Clémence promit dêtre à ses côtés.

La clinique était la meilleure de Lyon et le chirurgien, le docteur Valentin Roux, fils dun ponte parisien mais ayant choisi sa propre voie, se montra simple, humain et attentif. Voyant combien Clémence accompagnait sa mère, il lui avoua un jour, en souriant :

Peu de familles sont aussi soudées que la vôtre. Votre maman a de la chance. Et vous, aussi.

Il ne reste que nous trois ma fille, ma mère et moi, répondit Clémence, troublée.

Et moi, jai limpression de vous avoir attendue longtemps, murmura Valentin en détournant les yeux.

Clémence saperçut alors du sentiment nouveau qui grandissait en elle. Valentin, sans être un Adonis comme son ex-mari, irradiait force et humanité.

La convalescence de Madeleine dura peu. Pendant ce temps, Lucienne tentait de soccuper seule, gardant même Élise, que la fillette appelait déjà Mamie Lucie.

Mais le soir, quand Clémence lui faisait son massage, elle sentait combien la souffrance raidissait le corps de la vieille dame. Le fauteuil devenait son espace, elle sortait de moins en moins.

Un soir, Lucienne lui annonça :

Il est temps que tu changes de vie, ma fille.

Vous souhaitez quelquun dautre ? seffraya Clémence.

Jamais ! Il me faut ma propre masseuse diplômée. Tu iras suivre une vraie formation, sur place, avec certificat. Je payerai tout : cest un investissement pour la maison !

Clémence accepta, émue. Lucienne prit leur famille sous son aile, mais Clémence ne comptait pas vivre sur la générosité de sa bienfaitrice elle se promit den faire sa fierté.

La formation était dispensée par monsieur Arnaud, un praticien respecté qui, à la remise de diplôme, laborda discrètement :

Tu connais le spa La Vanille ?

Mais qui ne rêve pas dy travailler ! répondit Clémence en riant.

Eh bien, jen suis le propriétaire. Viendras-tu chez moi ? Je développe le service de rééducation. Cest exigeant, mais tu as le talent.

Clémence accepta, les larmes aux yeux.

Son zèle fut remarqué. Son directeur lui offrit une bourse pour perfectionner sa spécialisation en rééducation cardiaque, et bientôt, la clientèle sinscrit seulement pour elle. Elle organisait son emploi du temps entre le spa, la famille, Lucienne, Élise à lécole dart.

Valentin confiait de plus en plus ses patients à la jeune masseuse. Leurs échanges, dabord de pure collaboration, devinrent plus profonds ils lemmenaient au parc, au théâtre, à la fête foraine de la Croix-Rousse, formant naturellement une petite famille.

Madeleine reprit des forces et un peu de théâtre, mais Lucienne salita souvent, la douleur ne cédant quà de brèves périodes.

Valentin, qui passait désormais tous ses dimanches avec les trois femmes, reçut un matin, devant Clémence, la bénédiction bourrue de Lucienne :

Tas intérêt à ne jamais faire de mal à mes filles !

Et sur ces mots, la vieille diva regarda le passé, soupira, et laissa la vie lui offrir cette nouvelle famille, inattendue mais précieuse.

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