La rue resplendissait de cette belle lumière du soir qui dissimule la douleur à la vue de tous.

La rue brillait de cette lumière du soir si particulière, celle qui dissimule la douleur à découvert. Les guirlandes illuminaient l’air telles des étoiles tièdes. Les vitrines rendaient les pavés dorés. Les passants, silhouettes floues et pressées, étaient absorbés par leurs dîners, leurs rires, leurs existences qui semblaient si éloignées des tourments.

Puis une petite main agrippa la chaîne dorée de son sac.

La femme élégante, dans un trench beige, se retourna dun geste vif. Prête. Froissée. Méfiante. Elle ramena son sac contre elle dun mouvement sec.
Ne me touchez pas, dit-elle.

Devant elle, un petit garçon en habits usés, le visage barbouillé, dans les yeux la peur… et un poids plus lourd que la peur dans sa posture. Il sursauta à sa voix mais ne prit pas la fuite. Voilà ce qui la surprit en premier. Puis il parla :
Mais… vous avez la même broche.

La colère de la femme ne senvola pas tout de suite. Elle se suspendit, lespace dune seconde seulement. Lentement, lenfant ouvrit sa main tremblante. Il montra une fine broche en forme de feuille dorée, ornée dune larme bleue en son centre. La lumière chaude courut sur la pierre.

Machinalement, la main de la femme vola jusquà son col : la même broche, épinglée là. Son visage prit une autre expression. Pas encore de la compréhension, mais la crainte dy parvenir.
Que veux-tu dire ?
Le garçon leva vers elle des yeux humides, retenant ses sanglots, saccrochant à linstant :
Ma maman a la même.

Cétait impossible. Plusieurs années plus tôt, ces broches jumelles avaient été créées pour elle et sa petite sœur, une nuit dété où elles sétaient juré de ne jamais laisser leur père les séparer. Sept jours plus tard, la cadette avait disparu. La famille prétendit quelle était partie de son propre chef. Les journaux annoncèrent sa mort en tentant de franchir une frontière. Leur père interdit jusquà son prénom. Mais la seconde broche ne fut jamais retrouvée.

La femme avança dun pas hésitant, la voix soudain effilochée, craintive.
Ce nest pas possible…

La lèvre du garçon tressauta. Il lui lança un regard chargé de solitude, comme sil portait cette vérité seul depuis trop longtemps. Puis il murmura :
Elle a dit que la femme avec lautre broche…

Le tumulte de la ville sembla disparaître. Tout se figea autour du regard de la femme. Lenfant serra la broche et termina :
…cest la sœur de ma maman.

La femme demeura pétrifiée. Ce nétait pas seulement de la stupeur. Cétait leffondrement dautrefois. Car lenfant ne ressemblait pas seulement à celle quelle avait tant aimée. Il avait ses yeux ceux de sa sœur. Et avant quelle nait pu articuler un mot, le garçon sortit une photo chiffonnée de sa poche. Il la tendit et sur cette image floue, elle reconnut sa sœur, plus âgée, plus maigre, vivante et tenant ce même petit garçon.

Les mains de la femme tremblaient avant même deffleurer la photo.

Elle la fixa.

Une fois.

Deux fois.

Sa respiration se fit saccadée.

Aucune erreur possible.

Même sourire, même menton têtu, même petite cicatrice au-dessus du sourcil celle dun après-midi où elles étaient tombées du pommier de leur grand-père.

Élodie

Le prénom séchappa de ses lèvres avant quelle ne larrête.

Le petit garçon acquiesça.

Comme sil avait attendu toute sa vie dentendre quelquun prononcer ce nom.

Elle parle de vous quand elle croit que je dors.

Les yeux de la femme se remplirent aussitôt de larmes.

Où est-elle ?
Le garçon désigna larrière, pas la rue, ni la foule, mais la ruelle accrochée entre deux vieux immeubles.

Elle ne pouvait pas venir.

Le cœur de la femme se serra.

Pourquoi ?

Le garçon avala sa salive.

Parce quil nous a retrouvés.

Tous les muscles de la femme se glacèrent.

Il ny avait quun seul il qui puisse obliger sa sœur à se cacher après tant dannées.

Leur père.

Celui qui contrôlait largent, les papiers, les noms effaçait ceux qui cessaient de lui obéir.

La femme prit doucement les épaules du garçon.

Ecoute-moi bien. Est-ce que ta maman est blessée ?

Le petit hocha la tête, une seule fois. Puis il murmura :

Elle a dit que si je retrouvais lautre broche tu saurais quoi faire.

La femme se figea.

Elles nétaient que deux à connaître ce secret. Un lieu. Jamais noté. Ni sur une carte. Ni dans un dossier. Un espace quelles avaient inventé, enfants, pour échapper aux colères de la maison.

Elle fixa la pierre bleue. Puis le garçon.

Dune voix basse, elle demanda :

Elle ta dit autre chose ?

Le garçon fouilla sa poche. Il sortit une clef. Toute usée, en laiton. Sur la petite étiquette effacée, deux mots griffonnés :

Maison dété.

La femme porta une main à sa bouche, chancelante. Cette clé avait disparu avec sa sœur, quinze ans plus tôt. Personne au monde personne naurait pu en faire un double.

Elle se redressa aussitôt, déterminée. Elle prit la main de lenfant. Pour la première fois, il sembla moins effrayé.

Ils traversèrent vite les rues illuminées de Paris restaurants, chants, bruits de verres et dassiettes puis gagnèrent les vieux quartiers où les réverbères vacillaient et la vigne grimpait les murs délaissés.

Ils arrivèrent devant. Une petite maison de briques, tapie derrière une grille de fer forgé et les arbres fous. Intouchée. Patiente.

Les mains de la femme tremblaient en glissant la clé dans la serrure.

Clic.

La porte souvrit.

Noir.
Poussière.
Silence.

Puis, den haut, une voix. Faible. Éteinte. Fragile.

…Claire ?

Le souffle de la femme se coupa net. Les larmes coulèrent avant quelle ne bouge. Plus personne ne lavait appelée ainsi depuis quinze ans.

Elle escalada lescalier et là, dans la lumière de la lune, assise près de la fenêtre, il y avait Élodie.

Amaigrie.
Marquée.
Épuisée.

Mais vivante.

Les sœurs se regardèrent des années de silence enfin brisées. Puis Élodie, les larmes aux joues, sourit et souleva ce qui reposait à ses pieds : un bébé endormi.

Claire ne put retenir un sanglot.

Élodie regarda son petit garçon… puis sa sœur.

Et murmura, brisant quinze ans de silence en une phrase :

Je lai appelée Claire…

Parce que jai toujours su que tu nous retrouverais.

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